1300
Livre de Josué
Territoire et conquête en Josué
Gros plan sur
 
Approfondir
 
Josué est un nom formé sur la même racine que celui de Jésus...
 
Josué est un nom formé sur la même racine et qui a la même signification que celui de Jésus : "Dieu sauve"  ou  "Que Dieu sauve !". Est-ce à dire que Josué et Jésus témoignent du même combat ?  Le livre de Josué nous semble rempli de bien trop de violences pour cela ! Or, si la violence est omniprésente dans l'Ancien Testament, le Nouveau n'en est pas exempt : il suffit de penser à certains textes de l'Apocalypse ou au récit d'Actes 5 qui raconte comment Ananias et Saphira sont tombés raide morts pour avoir menti !

Mais le problème avec le livre de Josué est qu'il a été et qu'il est encore utilisé dans certains cas pour justifier la violence. L'abbé Pierre dans son soutien à Roger Garaudy  a dénoncé un livre qui raconterait le premier génocide de l'histoire et qui est maintenant invoqué par les colons israéliens. Il faut dire que ce livre a aussi été utilisé dans les mythes fondateurs de l'Amérique. Certains pasteurs légitimaient l'extermination des Indiens en référence à lui.


Le livre de Josué entre histoire et théologie

Le Deutéronome s'arrête avant l'entrée dans le pays de Canaan que le livre de Josué raconte. Ce livre est encadré par des discours (ch 1 et 23 et 24). Il comporte deux parties : la conquête du pays (ch 2 à 12) et le partage de ce pays (ch 13 et suivants). Les récits de conquête concernent un territoire très limité à part un morceau qui rapporte la "guerre éclair" dans le Sud (Jos 10) et pour la conquête de Haçor, tout à fait au nord (11,10-15). Au niveau du récit (Jos 6-9), les villes prises sont toutes situées dans le territoire de Benjamin. Par ailleurs le livre présente des incohérences : des       groupes non-israélites sont intégrés à Israël, Rahab et sa famille (ch. 2 et 6), les Gabaonites (ch. 9-10). De plus,  malgré l'affirmation que tout le territoire est conquis et que tout est accompli (voir 21,43-45), des populations étrangères subsistent dans le pays.

On a souvent considéré que Josué était inséparable du Deutéronome et l'on parle parfois d'Hexateuque (les six livres) par opposition au Pentateuque (les cinq livres, soit Genèse, Exode, Nombres, Lévitique. Deutéronome). Cependant  il y a  aussi de multiples liens entre le livre de Josué et ceux qui suivent, de Juges à II Rois. Entre le Deutéronome et le deuxième livre des Rois les liens se font par les discours (voir Dt 31; Jos 23-24;  Jg 2,6-3,4 ; 1 S 12 ; 1 R 8 ; 2 R 17). Dans tous ces livres on retrouve le même style, la même terminologie, les mêmes préoccupations. Cet ensemble présente un récit de l'histoire que des chercheurs appellent l'historiographie deuté-ronomiste. Cette historiographie a pour but d'expliquer la catastrophe de l'exil  conçue comme une sanction divine. Dans cette hypothèse  la rédaction de Josué aurait eu lieu au moment de l'exil, lorsqu'une partie du peuple est privée du pays. Mais il est possible aussi qu'il y ait déjà eu une édition de l'histo-riographie deutéronomiste cinquante ans avant l'exil, sous le règne de Josias en Juda.

À côté de textes très négatifs sur la royauté, d'autres présentent en effet une image différente (par ex. 2 S 7 et 2 R 22). Et Josias est une figure de "bon" roi qui accomplit le programme voulu par le Deutéronome (voir par exemple Dt 6,5 : "Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton coeur, de tout ton être, de toute ta force", et 2 R 23,25). À l'époque de Josias, il y a sans doute eu une récupération d'une partie du territoire de l'ancien royaume d'Israël pris par les Assyriens. Josué serait-il un prototype de Josias ? Le livre de Josué comporte une série de récits sans doute composés à l'époque de Josias pour légitimer une politique de reconquête.

On peut comparer Josué 2 à 12 avec des textes de conquêtes assyriens. Il existe des parallèles intéressants. A propos des populations à exterminer, il est possible que le livre de Josué utilise des noms de code. Les Amorites seraient les Assyriens qui, avant Josias, occupaient tout le pays. On aurait donc dans les récits de conquête une polémique anti-assyrienne.   

Le livre de Josué est avant tout une construction théologique. Au niveau historique, l'installation dans le pays n'a nullement été comparable à ce qui y est raconté. La conquête est un des modèles d'explication de la présence d'Israël dans le pays, sous Josias, comme propagande, ou à un moment où les destinataires sont privés du pays (exil). L'AT  propose d'autres modèles : celui des patriarches, par ex., ou celui des prophètes où c'est Dieu qui a installé  son peuple là où il se trouve. Le premier livre des Chroniques commence par neuf chapitres de généalogies avec une succession ininterrompue qui va d'Adam à la royauté. Les Chroniques parlent très peu de l'exode et omettent la conquête, il y a une sorte d'autochtonie présupposée.

Que peut-on dire du point de vue historique ? Une hypothèse récente (voir les travaux de G. Mendenhall) s'appuie sur l'antagonisme en Canaan entre les villages de montagnes et les cités-états dans des villes vassales de l'Égypte, antagonisme documenté dans les lettres de Tel-Amarna. L'exode aurait été la fuite d'Égypte d'un groupe de Apiru (terme égyptien, proche de celui d'"hébreu", désignant un groupe sociologique)  qui seraient allés rejoindre les Apiru des montagnes de Palestine. On peut se rappeler que Jéricho  a été le premier gros problème posé à l'archéologie biblique, puisqu'au 13ème s. av. J.C., date supposée de l'installation, la ville est détruite depuis longtemps ! 

Le récit de Josué est comparable à certains récits officiels des origines d'un peuple, tels qu'ils sont véhiculés même dans la modernité, par ex. celui du Guillaume Tell suisse.


Les relectures à l'intérieur des textes : Josué 5,13 à 6,27 et Josué 1

En Josué 5,13-15, Josué est intronisé à la fois comme successeur de Moïse et comme chef de l'armée.  L'ordre d'enlever ses sandales est une citation du récit de la vocation de Moïse (Ex 3,5). Il marque l'interdiction de prendre la terre pour soi, car elle est donnée comme un héritage. Moïse est médiateur dans la transmission de la Torah. Josué n'est pas médiateur de la Torah, mais il redit les paroles de Moïse. Il ne reçoit plus la loi de Dieu, mais il se réfère à elle. Avec Josué arrive la première génération qui applique la Torah. Le problème est comment l'appliquer ?

La question se pose en particulier à propos de l'interdit (voir 6,11-21). L'interdit est une pratique de guerre du Moyen Orient ancien, attestée dans la stèle de Mesha, roi de Moab (à peu près de 840 avt J.C). Lorsqu'il y a interdit, les gains de la bataille reviennent à la divinité qui a donné la victoire, comme dans l'holocauste où tout est brûlé.

L'interdit intégral n'a sans doute jamais été pratiqué mais  réalisé de manière symbolique avec quelques représentants (la partie pour le tout). En Josué 6 il y a une restriction à l'interdit qui est une relecture : tout l'argent, l'or, les objets de bronze et de fer sont donnés pour le temple (v.19) . En rapprochant Josué 6 de  Néhémie 12, on peut y voir un don pour la reconstruction du temple. Dans le premier texte les murs tombent, dans le second la muraille reconstruite est inaugurée. En Ne 12, Esdras  avec les prêtres et les trompettes est entouré de la chorale et des chefs de Juda  à sa gauche  et à sa droite. Il est dans le texte à la place de l'Arche de Jos 6, précédée de l'avant-garde des prêtres et des cors et suivie de l'arrière-garde. Esdras fait appliquer la loi. Dans le Deutéronome l'Arche est l'endroit où sont placées les tables de la loi. Josué 6, récit de propagande à l'époque de Josias, peut être lu à l'époque perse comme un prolégomène à l'inauguration des murs de Jérusalem après l'exil (Ne 12)

Une autre restriction à l'interdit est la personne de Rahab. Il y a une incohérence dans le texte. Pour les uns sa place est en dehors du peuple (v.23-24), pour d'autres elle habite au milieu d'Israël (v.25). On peut faire l'hypothèse d'une lecture du texte qui s'élargit. C'est grâce à Rahab que Jéricho a été prise. Son nom signifie "ouverture"  et joue avec le fait qu'au début du texte Jéricho "est fermé et enfermé" (v.1). Rahab a tous les défauts : ceux d'être femme, étrangère et prostituée. Or c'est elle qui exprime la confession de foi yahviste, et c'est elle qui dit aux espions ce qu'ils doivent faire. Dans l'Exode ce sont aussi des femmes étrangères qui cassent le triomphalisme nationaliste. Les sages-femmes du pharaon permettent la survie des garçons hébreux, la fille de pharaon  sauve Moïse des eaux et Cippora, la femme madianite de Moïse, empêche Dieu de tuer Moïse (Ex 4,24-26). Avec Rahab, de plus, est introduite l'idée que la terre va être partagée avec d'autres.

Josué 1 fonctionne comme  encadrement du livre en parallèle avec le discours du ch. 23 qui lui répond. Le ch 1  est placé sous le patronage de Moïse qui apparaît au moins neuf fois dans le discours. Les v. 2-9 rapportent un discours du Seigneur à Josué et  les v. 11-18 les ordres de Josué à différents groupes du peuple  et la réponse qu'il reçoit.

Il faut noter que le peuple est dans le pays seulement après la traversée du Jourdain (v. 2). Voilà pourquoi les tribus installées de l'autre côté  doivent le traverser aussi (voir v. 12 à 15). Ce qui est important est le passage. Il s'agit de refaire l'expérience de la première génération qui a passé la mer Rouge (Ex 13 et 14).

La description du pays où l'on entre (v.3-4) est au centre des v.1 à 7 construits de manière concentrique. On pourrait enlever les v.3 et 4 de l'ensem-ble 1 à 7. La structure resterait concentrique, mais le centre serait : "comme j'ai été avec Moïse". Or une relecture place au centre la description du pays. D'où vient l'idée d'un pays qui va du désert jusqu' à l'Euphrate ? Cela rappelle la description égyptienne de la Syrie-Palestine (voir 2 R 24,7), mais le désert a remplacé l'expression courante "depuis le torrent (ou fleuve) d'Égypte". Le Liban est associé au désert par antagonisme, comme lieu symbolique de prospérité et de fécondité (voir Ez 31 ; Ps 104,6 par ex.). Le désert représente la non-vie et le Liban un lieu paradisiaque. La Grande Mer à l'ouest est le lieu de tous les dangers.  Cet immense pays, dont les limites extrêmes ont valeur symbolique,  signifie peut-être aussi l'espace dans lequel les destinataires vont se situer, celui des diaspora juives après l'exil. La description du v.4 ne représente donc pas seulement ou peut-être pas du tout une revendication territoriale.

La loi apparaît au v.8. Ce verset est analogue au v.2  du Ps 1 (v.1 Heureux l'homme ...v.2 "qui se plaît à la loi du Seigneur et récite - ou murmure- sa loi jour et nuit "). En Jos 1,8, il y a transformation du rôle de Josué, appelé à devenir un juste. Il prend ici  les traits d'un rabbin, dont l'occupation principale est la loi. Or Josué 1 débute la deu-xième partie du canon (les Prophètes), et le Psaume 1 la troisième partie (les Écrits). Le statut  des Prophètes et des Écrits dépend donc du Pentateuque. Si le même rédacteur est responsable de la relecture des v. 3 et 4 et de celle du v. 8 en Josué 1, l'espace décrit aux v. 3 et 4 est celui où l'on peut vivre lorsque l'on médite la Torah jour et nuit.


Lire Josué aujourd'hui

Le livre de Josué pose beaucoup de problèmes aux lecteurs contemporains lorsque la lecture reste à la surface du texte. Un travail sur le texte, comme celui que nous avons pu faire lors du week-end ERB, permet de nourrir une autre lecture, qui ne se trouve pas enfermée dans des cercles vicieux comme la violence de Dieu et/ou le non-droit à la vie des populations "païennes".

Deux éléments peuvent nous aider à réfléchir sur la manière de lire Josué. D'abord le constat que la lecture d'un texte n'est pas du tout la même selon la situation des lecteurs. On peut penser à la manière dont réagissent les chrétiens palestiniens devant les fléaux qui atteignent l'Egypte dans le récit de l'Exode. Déjà  un targum juif  affirme que "le jour de la traversée de la mer Rouge les anges du ciel ne se sont pas réjouis à cause de la mort de tant d'Egyptiens". On peut se rappeler aussi des lectures qui légitiment des positions idéologiques prises pour de toutes autres raisons que celle de l'écoute de la Bible. Ainsi, à un moment de l'histoire de leur ville, les autorités d'Amsterdam avaient assimilé les Espagnols aux Cananéens. Mais quand des contestataires  assimilèrent les magistrats d'Amsterdam aux Cananéens, les autorités de la ville interdirent la lecture du livre de Josué. Les lectures légitimantes qui soutien-nent des abus de pouvoir, des phénomènes d'oppression ou d'expansionnisme territorial nous obligent à nous demander quels usages du livre de Josué nous sommes en droit de condamner aujourd'hui.

Par ailleurs les traces de relectures à l'intérieur du texte lui-même et le dialogue de ce texte-là avec d'autres textes bibliques nous incitent à construire notre propre liberté de relecture.


(Notes prises par Christiane Dieterlé lors d'une conférence de Thomas Römer.
BIB n° 50, p. 20).
 
 
Vidéo
La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org