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Bible
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Jubilé
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Osborne Thomas P.
Le Jubilé dans la Bible
Théologie
 
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La violence, nous n'avons pas besoin d'ouvrir la Bible pour la connaître...
 
Depuis deux jours, nous nous attardons à approfondir la question difficile de la présence scandaleuse de la violence dans la Bible. La violence, nous n’avons pas besoin d’ouvrir la Bible pour la connaître... il suffit d’ouvrir la télévision, la radio et même la porte de nos maisons, avec un regard aussi bien vers l’extérieur que vers l’intérieur, pour être confrontés avec des situations de violence et d’oppression humaine intolérables. Cette violence peut prendre de multiples formes – physique ou psychologique, politique, économique, ethnique, militaire .... Devant de telles situations nous ressentons notre impuissance et, comme pour nous protéger, nous prenons refuge dans une certaine insensibilité, aidés il est vrai par une médiatisation particulière de ce phénomène. A force de voir et revoir des scènes de violence dans les journaux télévisés, dans des films “pour adultes”, ainsi que dans des dessins animés “pour enfants”, nous sommes amenés à intérioriser progressivement ces images – cet imaginaire – qui nous proposent inlassablement des modèles de femmes et d’hommes, mais aussi de nations brandissant les armes de toutes sortes pour imposer leur ordre dans le monde. Être choqué par l’emploi de la violence dans la Bible et par sa projection sur Dieu pourrait nous être salutaire en nous incitant à regarder d’un oeil critique notre propre vie de société.

C’est surtout de la violence économique, que l’on pourrait appeler également “exploitation”, et des limites que la Bible propose à celle-ci que je voudrais vous parler ce matin, et ceci dans un contexte bien particulier: celui de l’appel à la remise de la dette extérieure des pays les plus pauvres à l’occasion de l’année jubilaire 2000. L’année du jubilé dans l'Église catholique du moins est devenue une grande célébration tous les 50 ans de la naissance de Jésus-Christ, célébration lors de laquelle un accent particulier est mis sur “la rémission des péchés et des peines dues aux péchés”, à travers la réconciliation entre adversaires, de multiples conversions et de pénitence sacramentelle et extra-sacramentelle, pour reprendre la terminologie du pape Jean-Paul II dans sa lettre apostolique, Tertio millennio adveniente (§ 14). Depuis le début des années 1990, de nombreuses organisations non-gouvernementales (ONG), engagées dans le travail d’aide au développement du Tiers Monde, ont appelé, pour leur part, à la remise de la dette internationale des pays pauvres, en s’inspirant notamment de la tradition biblique de l’année jubilaire (voir surtout Lévitique 25).

En 1994, le pape Jean-Paul II a repris avec force cette orientation dans le cadre de l’option préférentielle pour les pauvres et les exclus qui doit déterminer les engagements des chrétiens : «On doit... dire que l’engagement pour la justice et pour la paix en un monde comme le nôtre, marqué par tant de conflits et par d’intolérables inégalités sociales et économiques, est un aspect caractéristique de la préparation et de la célébration du Jubilé. Ainsi, dans l’esprit du Livre du Lévitique (25,8-12), les chrétiens devront se faire la voix de tous les pauvres du monde, proposant que le Jubilé soit un moment favorable pour penser, entre autres, à une réduction importante, sinon à un effacement total, de la dette internationale qui pèse sur le destin de nombreuses nations» (§ 51).

Nombreux sont les groupes chrétiens qui se sont ralliés à cet appel. Sous le titre de Jubilé 2000, Jubilee 2000, Erlaßjahr 2000, une vaste campagne internationale de sensibilisation et de collecte de signatures a été organisée en vue de la rencontre du G-8 qui aura lieu à Cologne le 19 juin 1999. De nombreuses conférences d’évêques, des commissions Justice et Paix, la Caritas internationalis et des instances ecclésiales oecuméniques ont élaboré des documents de réflexion à ce sujet. Dans cette dynamique, plusieurs pays ont déjà obtenu que leur dette internationale soit réduite voire annulée, en particulier ceux qui ont été frappés récemment par des catastrophes naturelles en Amérique latine.

Les questions économiques et financières sont à ce point complexes qu’il serait une erreur de vouloir proposer de manière généralisée et non-nuancée un verset particulier de la Bible comme recette miraculeuse à des conditions de pauvreté et d’exploitation si graves. Il serait prétentieux de ma part de vouloir entrer dans le détail de ces questions techniques de la politique économique internationale. Mon objectif est plus modeste, mais complexe tout de même: vous présenter rapidement quelques repères bibliques en vue de l’année jubilaire 2000. Un parcours complet comporterait la présentation de textes des livres de l’Exode et du Deutéronome sur la libération périodique d’esclaves ainsi que le repos périodique des terres de culture, un regard sur les dispositions concernant l’année sabbatique et l’année jubilaire en Lévitique 25, la prise de contact avec la situation difficile de la communauté juive après l’exil, dont témoignent à la fois la proclamation de la libération des captifs d’Is 61 et les difficultés de la politique sociale de Néhémie 5, ainsi que la lecture des textes de l'Évangile de Luc qui évoque la proclamation et la réalisation d’une année d’accueil (Lc 4,16-30, mais aussi presque l’ensemble de l’oeuvre lucanienne). Vu les limites de temps qui me sont imposées ce matin, je me tiendrai à un rappel de quelques textes de l’Ancien Testament et à une série de remarques et d’interrogations qui nous inviteront à prolonger la réflexion et peut-être à approfondir l’engagement.

1. La libération des esclaves et l’année jachère avant l’exil babylonien

Nous retrouvons des textes réglant les questions de la libération des esclaves hébreux et du repos de la terre dans deux codes législatifs pré-exiliques, le Code de l’alliance (Ex 20,22-23,19) et le Code deutéronomique  (Dt 12-26).

1.1 Le Code de l'alliance, extrêmement difficile à dater, se fonde sur le modèle du rythme de travail de six jours et du repos du septième jour (Ex 23,12) pour décréter la libération des esclaves hébreux après six années, s'ils le désirent (Ex 21,2-11), et pour appliquer une année de jachère à la terre lors de la septième année (Ex 23,10-11). Ces directives ont essentiellement une visée sociale : le repos du septième jour permet aux bêtes de labeur, aux serviteurs et à l'émigré de reprendre leur souffle; l'année de jachère permet au sol de reprendre ses forces et aux pauvres de se nourrir des produits “sauvages” du sol; la libération des esclaves met une certaine limite à l'exploitation des frères hébreux.

En dépit des accents positifs de cette législation, un lecteur de la fin du vingtième siècle reste sur sa faim en ce qui concerne l’acceptation et la pratique de l'institution de l'esclavage, limitée à six années pour les compatriotes, illimitée pour les étrangers ; en ce qui concerne le traitement nettement moins favorable des servantes par rapport à celui des serviteurs ; et en ce qui concerne les droits du maître sur les membres de la famille de l'esclave. En fin de compte, il s'agit d'une certaine limitation de l'exploitation de personnes humaines. Mais, vu de nos jours, cela reste un compromis insuffisant. Constatons quand même que ce début de sensibilité à la situation des personnes exploitées se base sur une expérience commune de précarité : “Tu n'opprimeras pas l'émigré ; vous connaissez vous-même la vie de l'émigré, car vous avez été émigrés au pays d'Égypte” (Ex 23,9).

1.2 Au centre du livre du Deutéronome, le Code deutéronomique constitue une collection de lois destinée à couvrir l’ensemble des relations humaines, religieuses et politiques à l’intérieur de la société israélite. Cette collection date sans doute du milieu du septième siècle avant notre ère. Plus que le Code de l’alliance, elle est marquée profondément par une motivation explicitement théologique. En ce qui concerne notre propos, Dt 15 précise les dispositions concernant la remise des dettes au bout de sept années (Dt 15,1-11) et la libération des esclaves hébreux après six années de travail (Dt 15,12-18).

Une double relation sous-tend ces textes : la relation entre les frères, membres d’un même peuple, d'une part, et la relation entre ce peuple et son Dieu, d'autre part. La législation envisage deux niveaux de précarité.

Si une personne a été amenée à s’endetter auprès de son frère pour subvenir à ses besoins, on autorise la possibilité de lui prêter de l'argent, éventuellement sur gages – mais non contre intérêts – et on limite la validité des gages à sept années. Au bout de sept ans on fera la remise des dettes, la shemittah en hébreu. D’autre part, on est appelé à faire tout son possible pour qu’il n’y ait pas de pauvres dans le pays, ou autrement dit, parmi les frères. On doit intervenir à temps pour briser la progression de la pauvreté. Le développement du texte est significatif:

- “Il n’y aura pas de pauvre chez toi" (15,4)

- "S’il y a un pauvre chez toi  ..." (15,7)

- "Puisqu’il ne cessera pas d’y avoir des pauvres au milieu du pays ..." (15,11)

La réalité sociale l'emporte donc sur les proclamations morales idéales. Mais la solidarité avec le frère reste une exigence : “Tu ouvriras ta main toute grande à ton frère, au malheureux et au pauvre que tu as dans ton pays” (15,11). La générosité trouve son fondement en Dieu qui, le premier, comble son peuple de sa bénédiction.

Le deuxième niveau de précarité est atteint lorsqu’une personne, dont la situation est devenue si fragile qu’un prêt sur gages n’est plus suffisant, doit se vendre pour pouvoir survivre. L’auteur du texte ne s'attarde pas sur les raisons de cet esclavage "choisi" par une personne mise dans une situation de détresse inextricable. Il invoque à nouveau la générosité, motivée par la prise de conscience que le "maître" fut lui-même racheté de l’esclavage par son Dieu, mais aussi par une estimation correcte du travail fourni par l’esclave. La relation “maître-esclave” n’est pas destinée à devenir définitive : en principe, elle est limitée dans le temps grâce à la remise en liberté la septième année.

1.3 Aussi belles que soient ces options sociales et théologiques, aussi difficile reste leur réalisation dans la vie concrète, comme en témoigne le récit de la libération d’esclaves hébreux sous le roi Sédécias (Jr 34,8-22). Lors du siège de la ville de Jérusalem par Nabuchodonosor, en 588-587, le roi Sédécias donna l’ordre de libérer les esclaves hébreux, sans doute pour leur permettre de participer activement à la défense de Jérusalem. Mais, suite à la levée du siège, les gens font marche arrière en reprenant leurs anciens esclaves.

Jérémie considère que le fait de ne pas respecter les engagements vis-à-vis des compatriotes et de recommencer à les exploiter constitue une profanation du nom de Dieu et qu'elle amène des conséquences désastreuses pour l’ensemble de la société. C’est une expérience constante dans la société humaine : la rupture du contrat social entre les personnes compromet les chances de survie d’un peuple. La voix du prophète pointe les conséquences de ce comportement sur la relation avec Dieu : le Dieu d’Israël est un Dieu qui ne tolère pas l’exploitation entre les frères. Pour Jérémie, le retour des Babyloniens et la destruction de Jérusalem et du Temple en 587 sont à mettre directement en rapport avec cette rupture d’engagement.

2. Le sabbat, l’année sabbatique et l’année du jubilé de la législation sacerdotale

2.1 La grande collection de législation sacerdotale (Ex 32 - Lévitique 27), qui a trouvé sa forme actuelle sans doute vers la fin de l’exil babylonien au VIe siècle, propose, ensemble avec l’Écrit sacerdotal, une lecture théologique de l'histoire et un système religieux cohérent en vue d'aider le peuple juif à comprendre sa situation d'exil et à conserver son identité religieuse et sa cohérence ethnique devant la puissance politique et l'attrait de la religion des Babyloniens. En particulier, la législation sacerdotale vise la mise en place d’un système rituel et moral destiné à gérer la culpabilité personnelle et nationale de façon à éviter la répétition de catastrophes, telles l’exil babylonien.

2.2 Un des éléments essentiels de ce système est l’observance du sabbat, ce septième jour marqué par le repos “obligatoire”. Clé de voûte de la théologie sacerdotale, le sabbat prend comme modèle le récit de l'activité du Dieu créateur : six jours de travail suivis d’un jour de repos. Ce jour de repos met une limite à la pulsion de productivité de l'espèce humaine et constitue en même temps un moyen de libération “régulière” des individus. Il est "consacré" et ceci dans un double sens : il est à respecter d’une manière absolue, sans exception, et il sort la vie humaine d’un cadre exclusivement productif pour lui permettre de se mettre en rapport plus complètement avec la sainteté de Dieu. La pratique du sabbat est un signe distinctif, l'image de marque d'un peuple vis-à-vis d'autres peuples.

2.3 Le courant sacerdotal a développé un calendrier septénaire, basé sur le sabbat[1]. Il comprend notamment l’année sabbatique (la septième année marquée uniquement par le repos de la terre, donc une année de jachère) (Lv 25,2-7) et l’année du jubilé (l’achèvement de sept cycles de sept années, soit 49 ou 50 années) (Lv 25,8-19.23-55). Voici le texte de la proclamation générale : «Et tu compteras pour toi sept sabbats d’années, sept années sept fois. Et les jours de sept sabbats d’années seront pour toi neuf et quarante ans. Et tu feras retentir le cor en sonnerie le septième mois, au dixième du mois; au jour des absolutions vous ferez retentir le cor dans tout votre pays. Et vous consacrerez l’an de la cinquantième année, et vous proclamerez une libération (un affranchissement) dans le pays pour tous ses habitants. Ce sera pour vous un Jubilé ! Et vous retournerez, chacun vers sa propriété; et chacun vers sa tribu, vous retournerez. L’an de la cinquantième année sera pour vous un Jubilé ! Vous ne sèmerez pas, et vous ne moissonnerez pas ses produits, et vous ne vendangerez pas ses non-taillées. Car ce Jubilé sera consacré pour vous ! Du champ vous mangerez le produit. Dans cette année de Jubilé vous retournerez, chacun vers sa propriété (Lv 25,8-13).

Le Jubilé, dont l’étymologie est en rapport avec l’hébreu jobêl, la “corne” de bélier, et non avec le latin jubilare, se réjouir, était proclamé par la sonnerie du cor (shophar), instrument de musique employé pour annoncer certaines fêtes religieuses et des jeûnes, mais également pour sonner l’alarme dans des situations de danger. Il se célébrait en automne, à l’occasion du Yom Kippour, le jour du Grand pardon, rite destiné à assurer l’expiation des péchés de tout le peuple et à purifier l’ensemble des institutions et du territoire juifs. L’association du Jubilé avec Kippour insiste sur la conscience pécheresse et d’endettement de l’ensemble du peuple, de l’un vis-à-vis de l’autre, et de tous envers Dieu. En effet, le Jubilé proclame dans le pays la libération de tous et met en marche le retour de tous vers leur patrimoine et vers leur tribu, pour contrer les effets de la dispersion. Compte tenu de la situation historique d’une partie des Juifs en exil, ainsi que l’affirmation répétée que le non-respect des sabbats est cité comme une des causes essentielles de la dispersion du peuple loin de son pays et que cet exil donne au pays la possibilité d'accomplir les sabbats qu'il n'a pas pu respecter à cause du peuple (cf. Lv 26,34-35.43), on peut considérer que cette proclamation de libération et du retour vers son patrimoine est à mettre en rapport avec la libération des Juifs à la fin de l’exil et avec leur retour en Judée. Il n’est peut-être pas sans intérêt de rappeler que l’exil a duré 48 ans, de 587, date de la destruction du Temple et de la ville de Jérusalem, jusqu’en 539, date de la prise de Babylone par le roi perse Cyrus. Cette expérience serait devenue le modèle d’une libération de captivité, comprise comme résultat de la culpabilité, et de la réintégration de la terre ancestrale.

2.4 Après cette proclamation générale du Jubilé vient une série de stipulations concrètes qui ne concernent pas simplement la libération de la 49e/50e année, mais également le droit et le devoir de rachat des propriétés foncières et des personnes avant cette échéance de derniers recours qu’est le jubilé (Lv 25,14-19.23-55). Que faut-il faire:

- quand un Israélite a dû vendre une partie de son terrain à un de ses compatriotes,

- dans le cas de la vente de maisons à l'intérieur des villes avec murailles et dans les villages sans murailles,

- dans le cas de la vente des maisons de Lévites,

- dans le cas d'Israélites qui étaient dans des situations de précarité telles : 1.  qu'ils ont dû emprunter de l'argent, 2. qu'ils ont dû se vendre eux-mêmes à un autre Israélite, 3. qu'ils ont dû se vendre à un étranger ?

Les réponses à ces différentes situations d’endettement se fondent sur quelques principes de base:

• Le pays ou la terre appartient à Dieu. Les “propriétaires” humains n'y ont droit qu'en tant qu'usufruit. Dans cette optique, Dieu met la terre à la disposition des Israélites pour assurer leur subsistance.

• Cette législation se préoccupe de la situation de précarité des Israélites mais pas des étrangers. La relation de “frère” constitue la base de la responsabilité d'une personne envers son frère. Dans le cadre de cette relation, il n'y a aucune place pour l'exploitation ou pour la domination violente d'un frère. Il n’en va pas de même à l'égard des étrangers.

• Dans la majorité des cas, il existe un droit et même un devoir de rachat du terrain, de la maison ou de la personne elle-même par un membre de la famille de la personne en difficulté. En l'absence du rachat par un membre de la famille, la personne en difficulté peut elle-même procéder au rachat de l'objet vendu si elle arrive à réunir les ressources nécessaires. Ces mesures de solidarité familiale visent le maintien de l'intégrité du patrimoine qui doit rester à la disposition d'une tribu particulière. Elles sont à exécuter parle “racheteur” ou le “rédempteur”, le go’el en hébreu. Si cette solidarité familiale n’arrive pas à soutenir efficacement le frère en détresse, alors ce sera le mécanisme de la libération jubilaire qui sera de rigueur.

Lorsqu’un juif s’endette auprès d’un de ses frères, on peut lui prêter de l’argent sur gages, mais non avec intérêt et on peut “l’acheter”, mais il faut le traiter comme salarié et hôte et non comme esclave. En toute hypothèse, les fils d’Israël sont tenus d'empêcher la domination avec brutalité de leur frère serviteur.

3. La communauté juive après l’exil entre la proclamation de la libération des captifs d’Is 61 et les difficultés de la politique sociale de Néhémie 5

La période pendant et après le retour des Juifs de l’exil babylonien fut marquée par des efforts, parfois pénibles, de se réintégrer dans un pays qu’ils avaient dû laisser une cinquantaine d’années plutôt. Ils se sont attelés à la remise en service du culte, à la reconstruction du Temple et à la re-fortification de la ville de Jérusalem. En ceci, la méfiance envers les personnes qui s’étaient installées entre-temps à leur place brillait parfois par son intolérance. Deux textes de cette période sont intéressants pour la question de la remise de la dette. En Isaïe (Is) 61, nous lisons une proclamation solennelle de prophète ou de prêtre qui annonce: «'Esprit du Seigneur Dieu est sur moi: le Seigneur, en effet, a fait de moi un messie, il m'a envoyé porter joyeux message aux humiliés, panser ceux qui ont le coeur brisé, proclamer aux captifs l'évasion, aux prisonniers l'éblouissement, proclamer l'année de la faveur du Seigneur, le jour de la vengeance de notre Dieu, réconforter tous les endeuillés, mettre aux endeuillés de Sion un diadème, oui, leur donner ce diadème et non pas de la cendre, un onguent marquant l'enthousiasme, et non pas le deuil, un costume accordé à la louange, et non pas à la langueur».

Cette proclamation vise la libération des captifs de l’exil babylonien qui sont invités, comme le confirme le contexte d’Is 60-62, à réintégrer le pays et à participer au culte de louange de Jérusalem; mais elle vise également la réalisation de “la vengeance de notre Dieu”, vengeance dans laquelle les nations et les rois fourniront les richesses et la main-d’oeuvre nécessaire à la reconstruction du Temple et de Jérusalem.

Un deuxième texte relevant des problèmes d’administration sociale se trouve au livre de Néhémie, ch. 5. Dans ce récit, les Juifs de retour en Juda essaient comme ils peuvent de survivre dans des conditions économiques catastrophiques. Pour avoir du blé pour manger et pour payer le tribut du roi, ils ont dû donner en gage leurs champs, leur vignes et leurs maisons et, pire encore, livrer leurs fils et filles à la servitude. Ils réclament en disant: “Notre chair est semblable à la chair de nos frères, et nos fils semblables à leurs fils.  Et cependant, nous devons livrer nos fils et nos filles à la servitude ... ; nous n’y pouvons rien ; nos champs et nos vignes sont à d’autres”(Ne 5,5). Devant cette situation, Néhémie, gouverneur de Juda, interpelle les notables et les magistrats de remettre la dette concernant l’argent et le blé prêtés à ces pauvres et de s’abstenir de l’achat de leurs frères. Entre la proclamation solennelle et la dure réalité économique et sociale, il y a parfois, même souvent des distances énormes.

4. Remarques globales sur la signification de l’institution du Jubilé dans le cadre de la législation juive

À la fin de notre parcours de ces quelques textes de l'Ancien Testament concernant la remise d'une dette au sens large, nous pouvons tirer un premier bilan, fut-il provisoire.

Nous avons constaté qu'à diverses époques et dans diverses circonstances le problème des personnes endettées et éventuellement réduites en esclavage a suffisamment préoccupé la société israélite pour qu'elle lui consacre une partie de sa législation. Dans ce cadre, elle s'est interrogée sur le sens de la productivité aussi bien des personnes que de la terre et sur les limites à fixer à leur exploitation.

Le code deutéronomique et la législation sacerdotale, prévoient des mesures concrètes et intermédiaires en faisant jouer la solidarité familiale et ethnique. Si elles ne produisent pas les effets de secours suffisants, les codes proposent une remise de la dette et l'abolition des servitudes soit au bout de sept années, soit au bout de 49 ou de 50 années (l'année jubilaire). Il faut tout de même noter qu’au niveau des échéances la législation du jubilé ne constitue pas nécessairement une amélioration des autres codes en remettant la libération à la 49e/50e année et en confiant dans bien des cas l’affranchissement des personnes au nécrologue ...

Ces textes permettent plusieurs observations qui gardent tout leur intérêt pour nos discussions et engagements en cette fin de millénaire.

– La précarité de l'existence humaine – passée, actuelle ou future – unit, qu’ils le veuillent ou non, tous les êtres humains. “Nous avons tous été esclaves en Égypte ou ailleurs” - “Nous risquons tous de devenir des victimes de l'endettement”. Comment concevoir les relations personnelles, familiales et ethniques entre personnes favorisées et personnes démunies ? La législation biblique nous rend attentifs à la tendance des personnes en situation de force de tirer profit des personnes en situation de faiblesse. Pour limiter les abus, ces textes légifèrent sur les conditions d'une sorte de pacte de solidarité.

– La solidarité doit être “assurée” par un système de législation et une instance supérieure (dans les textes bibliques le roi et/ou la divinité) qui s'engage à protéger ceux qui risquent de devenir victimes de leurs dettes et d'un système d’exploitation dont ils ne peuvent pas se libérer eux-mêmes.

– Dans un système religieux, tel celui dont s'inspirent nos textes bibliques, Dieu accorde la liberté et la terre et il fait fructifier celle-ci. La situation des personnes n'est pas exclusivement le résultat du travail ou de l’ingéniosité personnels, mais également de la “chance”, selon certains, ou de la “grâce”, selon d'autres, dont ces personnes sont les bénéficiaires.

- Quand il y a des différences considérables entre les individus, la Bible rappelle à maintes reprises que la dignité des personnes et le respect qui leur est dû ne sont pas déterminés par leur situation économique ou leur solvabilité.

– La législation sacerdotale met en place tout un système de libération.  Son calendrier permet de prendre de la distance régulièrement vis-à-vis des exigences de la productivité. Chaque septième jour, plusieurs semaines par année, chaque septième année, chaque 49e/50e année, on arrête la machine, on permet aux gens et à la terre de se reposer. Le législateur sacerdotal, en instaurant un calendrier “pédagogique” – un imaginaire alternatif – qui établit une distance critique, semble avoir bien perçu la nature têtue et dure de la “raison économique”.

– Son système d'expiation sacrificielle permet de contenir les effets de la culpabilité personnelle ou nationale, en remettant la dette envers Dieu. Le “grand jour du pardon” est un élément important dans ce système. Il est significatif que la remise des dettes économiques et le retour à la terre s'intègrent dans la mouvance du pardon que Dieu accorde à son peuple. On retrouvera dans le NT une prolongation de cette orientation: le pardon de Dieu doit se prolonger dans le pardon entre frères (cf. Mt 18,23-35).

– Sa législation vise le maintien de la pureté du pays, la non-exploitation des frères, et par là, la vie en sécurité dans le pays.

Le non-respect de ce “pacte de solidarité” a des conséquences néfastes pour la société et met en cause sa survie. Déjà le récit sacerdotal du Déluge reprochait aux hommes d'avoir rempli de violence l'espace de vie que Dieu leur avait accordé. Le non-respect des commandements divins a abouti à ce que “la terre vomisse les habitants”, selon la terminologie du Lévitique. Pour le rédacteur sacerdotal l’exil est la conséquence du non-respect du “pacte de solidarité” et en même temps il peut devenir un moyen d'expiation du péché – aussi bien moral et rituel, qu'économique – qui permettra un retour au pays.

Le “pacte de solidarité” est cependant limité aux “fils d'Israël” et éventuellement aux étrangers qui séjournent dans le pays. Le sort des servantes féminines est différent des servants masculins. Vues de nos jours, ces orientations paraissent nationalistes et sexistes. Remarquons toutefois que, même dans nos sociétés éclairées de l'occident, nous avons de grandes difficultés à mettre en pratique l'égalité réelle des femmes et des hommes ou à consentir une aide économique substantielle aux pays étrangers. Force est de constater que même la solidarité “traditionnelle” directe – familiale et ethnique – fait de plus en plus défaut dans une société orientée surtout vers le profit et la productivité. Le marché ne tolère aucune faiblesse, structurelle ou humaine. Quels sont les “fusibles” que nous devons mettre en place aujourd'hui pour éviter que les mécanismes de la productivité et du marché ne provoquent l’endettement, la pauvreté et l'esclavage ? Quelle attention portons-nous aux endettés à l'intérieur de nos frontières géographiques et de nos appartenances ethniques et familiales ? Une sensibilité et un engagement accrus à ce premier niveau nous inciteront peut-être à regarder plus loin que les barrières géographiques et politiques, vers la misère d'autres peuples. Selon son habitude le texte biblique nous pose les questions fondamentales de la vie. Malheureusement, il ne nous fournit pas de réponses toutes faites.

5. Quelques éléments de réflexion concernant la législation biblique et la remise de la dette des pays pauvres

Chercher dans ces textes bibliques, vieux de plus de 2000 ans, des orientations concrètes pour nos engagements économiques à la fin du XXe siècle est une entreprise pleine de pièges. Une application directe et immédiate – voire fondamentaliste – de ces textes peut s’avérer très dangereuse. Dans un premier temps, il faut mesurer la distance entre ces législations et ce que l’on appelle communément la “remise de la dette des pays pauvres”. Voici quelques pistes de réflexion.

5.1 La législation biblique vise en premier lieu l’engagement d’une personne vis-à-vis d’une autre personne, toutes deux de la même famille ou du même groupe. C’est la sensibilité et la solidarité personnelles, familiales et ethniques qui sont interpellées. La remise de la dette des pays pauvres est une question qui engage, dans un premier temps du moins, des institutions bancaires ou monétaires nationales ou internationales et des gouvernements particuliers. Quel est le rôle que des personnes individuelles ou associées, membres ou non d’institutions financières, peuvent et doivent jouer dans cette problématique ? Quelle sensibilité peuvent-elles apporter à cette réflexion et à la recherche de solutions viables ? Le récit du Bon Samaritain qui laisse jouer la compassion personnelle.

5.2 La législation biblique vise le maintien de l’intégrité tribale, familiale en ce qui concerne les personnes endettées, et le maintien de l’intégrité de la propriété foncière en ce qui concerne la terre : il ne faut pas céder à un étranger, ni même à un membre d’une autre tribu d’Israël, le territoire familial ou tribal. Le sentiment d’appartenance à un groupe particulier constitue sans doute la motivation essentielle pour l’action du go’el en faveur de la récupération de la personne endettée ou de la terre cédée. L’action en faveur de la remise de la dette des pays pauvres doit pouvoir se baser sur une solidarité internationale qui renonce à une perspective d’ego-, d’ethno- ou de religiocentrisme. Elle doit reconnaître que les liens de solidarité dépassent les barrières ethniques, raciales, religieuses, etc. Certains textes du Nouveau Testament peuvent nous aider dans cet élargissement de la sphère de solidarité, comme le récit de la rencontre de Jésus avec la Samaritaine (Jn 4) ou la parabole du Bon Samaritain (Lc 10,25-37).

5.3 La législation biblique refuse le modèle d’exploitation envers les fils d’Israël, que ce soit sous forme de domination violente, de l’exigence d’intérêts sur des prêts ou de remboursement des fonds engagés pour une alimentation assurant une existence minimale. Ceux qui réfléchissent à l’économie politique et à l’éventualité de la remise de la dette doivent reconnaître que le prêt à intérêt accordé à des personnes en situation de misère est également une forme d’exploitation qui vise le profit du prêteur en premier lieu et non l’assistance du miséreux. Il n’y a qu’à observer comment les pays prêteurs récupèrent l’argent prêté déjà une première fois grâce à la vente d’armes ou de la technologie, avant même de commencer à se faire rembourser la dette proprement dite. Cette observation est valable aussi bien pour l’endettement des pays pauvres que pour le surendettement des personnes victimes de nos sociétés de consommation dans lesquelles les institutions financières tirent souvent profit de la faiblesse des emprunteurs.

5.4 La législation biblique situe la libération du jubilé dans le cadre du “jour des expiations” ou du “jour du pardon” au cours duquel l’ensemble du peuple et des institutions reconnaissent leurs péchés et leurs actes qui risquent de compromettre l’avenir du pays et la survie du peuple. L’effort de remettre la dette aux pays pauvres doit être accompagné et motivé par la reconnaissance de la dette des pays du “premier monde” envers les pays du “tiers-monde”. Il s’agit, bien évidemment, de l’exploitation et de l’exportation des ressources humaines [esclavage], des ressources naturelles et des ressources culturelles que les pays du Nord ont infligées aux pays du Sud pendant et après les périodes coloniales.

5.5 La législation biblique  considère que l’accès aux moyens de subsistance pour des personnes concrètes doit être garanti par l’accès à la terre (culture et pâturage). L’autorité royale est chargée de la protection des droits des personnes (et non de l’exploitation des sujets du royaume). Il faut éviter que la remise de la dette des pays pauvres  se réduise à la simple annulation d’une dette financière, souvent contractée par les dirigeants et remboursée par le peuple. Il faut arrêter le saignement des ressources destinées à la vie, saignement dû au remboursement des prêts, capitaux et intérêts, et restaurer l’accès de tous aux moyens de subsistance. Le problème est complexe, puisque les emprunteurs sont les gouvernements ou les institutions. Ils ont souvent profité des prêts, parfois à titre personnel, alors que les gens doivent supporter les remboursements par la vente des produits alimentaires à l’étranger au détriment de leurs propres besoins existentiels. La remise de la dette doit être accompagnée de mesures efficaces visant un accès plus ou moins indépendant et protégé aux moyens de subsistance.

La Cinquième Assemblée Plénière de la Fédération Biblique Catholique a proclamé à haute voix que la Parole de Dieu est source de vie pour des hommes et des femmes de notre monde et elle s’est engagée notamment à “travailler activement à l’annulation de la dette internationale à l’occasion de l’An 2000, pour que cette année soit vraiment une année jubilaire et que les opprimés puissent être libérés de leur fardeau” (Déclaration finale, § 8.1.7). En effet, même dans une question aussi complexe que le problème de la dette internationale et de ses effets sur les pays pauvres de notre planète, avec ses aspects politiques, économiques et historiques extrêmement techniques, cette Parole nous interpelle. Elle s’est adressée à la réalité complexe du peuple juif il y a plus de 2000 ans. Elle nous interroge aujourd’hui, nous et nos institutions, en cette fin du deuxième millénaire. Nous sommes invités à écouter cette Parole et à écouter les personnes et les groupes qui crient leur détresse. Le rôle d’une animation biblique contextuelle ne serait-il pas d’offrir cette double possibilité d’écoute, en attendant que la Parole écoutée devienne engagement ?

© Thomas Osborne FPF / SBEV, Bulletin Information Biblique n° 52 (juin 1999) p. 21.

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Note :

(1) L’association de jeu de mots en hébreu entre sept (sb’) et sabbat (reposer ou repos) (sbt) n’a peut-être pas toujours fonctionné. Il est possible que, dans un premier temps, le sabbat ait été le jour de la pleine lune.
 
Jérusalem: l'esplanade des mosquées
 
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La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org