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Gamaliel
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Saoût Yves
Différentes approches du discours de Gamaliel (Ac 5,34-39)
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Compte-rendu d'un atelier de travail sur le discours de Gamaliel dans le livre des Actes des Apôtres (Ac 5,34-39)
 

Échos du Congrès de l’ACFEB [Association Catholique Française pour l'Étude de la Bible] (Angers 2003),
180 biblistes, membres de l’ACFEB (Association Catholique Française pour l’Étude de la Bible) ou animateurs bibliques, se sont réunis en congrès à Angers du 25 au 29 août dernier. 
Voici le compte-rendu d’un atelier de travail qui pourrait donner des idées à des groupes bibliques. Dans cet atelier, Yves Saoût, à partir du discours de Gamaliel (Ac 5,34-39), a d'abord présenté les résultats des recherches historico-critiques et narratives le concernant, puis proposé des pistes de travail que bien des groupes bibliques pourraient reprendre.


I - Résultats et points discutés de la méthode historico-critique sur ce texte

A - Critique textuelle  

Les Actes des Apôtres ayant la particularité d’avoir deux formes assez différentes dans la tradition manuscrite, il faut signaler, pour le discours de Gamaliel, quatre variantes de la tradition occidentale (« texte long » représenté surtout par le codex Bezae) par rapport au texte alexandrin : 

- v 36 : au lieu de « il fut supprimé », le codex Bezae porte une expression qui pourrait suggérer que Theudas s’est suicidé. Mais cela contredirait Flavius-Josèphe, selon lequel Theudas fut décapité. Ce même codex n’a pas « se sont dispersés » : l’accent du verset est alors mis sur la mort du chef, en négligeant l’aspect « dissolution » du mouvement, point clef pourtant dans l’argumentation. 

- v 38 : le codex Bezae porte « ne souillant pas vos mains ». Ce souci de pureté rituelle, typiquement juif, supposerait que les apôtres sont du domaine du « sacré ».

- v 39b : Dans le codex Bezae, « restez donc éloignés » semble avoir été introduit pour donner un support rappro-ché à « de peur que vous ne soyez découverts en guerre contre Dieu », qui suit immédiatement et qui, dans le texte alexandrin, n’est rattaché à « laissez-les aller » (v 38) que de manière très lâche. Le copiste aurait senti le besoin d’une reprise, ce qui suggère que la partie allant de « car si c’est des hommes » (v 38b) jusqu’à « vous ne pourrez pas les faire disparaître » (v 39b) serait une insertion. 

Le vocabulaire des deux traditions étant également lucanien, le spécialiste de la langue grecque Delebecque pense que Luc a donné deux éditions. Dans leur majorité, les exégètes spécialisés dans les Actes des Apôtres maintiennent la priorité du texte alexandrin (« texte court »). 

B - Analyse sémantique et grammaticale

1) Pour le vocabulaire, relevons seulement deux séries de termes ou d’expressions.

Une première série concerne le lien entre un groupe et un leader : « Theudas… à qui se sont ralliés » (v 36); « tous ceux qui le suivaient » (vv 36 et 37); « il [Judas le Galiléen] entraîna du peuple dans la défection à sa suite » (v 37 : uniquement un refus de payer l’impôt ? ou bien un mouvement armé ?). 

La deuxième série concerne l’échec d’un mouvement et de son leader. Au v 36, deux passifs dont l’agent n’est pas exprimé : « il fut supprimé » et « ils furent mis en débandade ». Au v 37, « ils furent réduits à zéro » (opposé au nombre « 400 »), car l’expression peut signifier « le zéro » chez les mathématiciens anciens. Au v 37, « il périt » et « ils furent dispersés ». Aux vv 38 et 39, « sera abattue » et « abattre » : le verbe grec combine le sens de « dissoudre » avec le mouvement vers le bas. 

2) Quant à l’analyse grammaticale, deux points sont discutés. Au v 39, beaucoup d’auteurs disent trop vite que nous avons ici une condition irréelle opposée à une seconde condition réelle, et donc que Luc laisse voir sa pensée. Zerwick met en garde contre une conclusion hâtive, car il y a trois possibilités : - « Si réellement, comme ces gens disent, cela vient de Dieu... » - « Si réellement, comme moi, Luc, je présente Gamaliel déjà prêt à le croire... » - « Si réellement, comme moi, Luc, inconsciemment je prête à Gamaliel ma propre conviction... » La première possibilité doit être la bonne (le narrateur donne à son personnage un ton distant par rapport à « ces hommes »), mais Luc est évidemment solidaire de ce que disent les apôtres !  Second point discuté, au v 39 : s’agit-il d’un adverbe (« peut-être ») ou d’une conjonction (« de peur que ») ? Ailleurs en Lc-Ac, le mot discuté dans notre verset est toujours une conjonction. Ici, il en a tout l’air aussi, mais le dernier verbe dont il peut dépendre (« laissez-les aller », v 38) est bien loin. En l’état actuel, on est donc obligé de traduire par une mise en garde indépendante (« C’est même en guerre contre Dieu que vous risquez d’être découverts »). Mais cette difficulté syntaxique nous met à nouveau sur la piste d’une première rédaction où « de peur que » suivait directement « laissez-les aller », la deuxième rédaction ayant inséré « car si c’est des hommes » (v 38b) jusqu’à « vous ne pourrez pas les faire disparaître » (v 39b). 

C - La critique littéraire

1) Situation du passage 

(La possibilité d’un doublet sera évoquée plus loin). 

Luc a bien intégré le discours de Gamaliel dans l’ensemble des Actes, vers la fin de la section où il n’est question que de l’Église de Jérusalem (« Vous allez recevoir… l’Esprit-Saint et vous serez mes témoins à Jérusalem…»). Juste avant le discours de Gamaliel, Pierre a déclaré : « Nous sommes témoins de ces faits, nous et l’Esprit-Saint…» (v 32). Dans le Sanhédrin, au cœur de Jérusalem et du judaïsme, Gamaliel va poser la question : ce mouvement vient-il de Dieu ou des hommes ? Or Pierre a dit : « Il faut obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes » (v 31). D’autre part, si le véritable sujet des Actes est la course de la Parole à travers tous les obstacles, le discours de Gamaliel est un exemple fort d’un obstacle surmonté, à la fois politique et religieux. Dans la deuxième partie des Actes, diverses autorités diront l’innocence ou la légitimité du christianisme devant les lois. Pour Gallion et Festus, il ne s’agit  que de disputes internes au judaïsme. Aussi Luc mettra-t-il une déclaration d’innocence au sein du Sanhédrin, par les Pharisiens : « Nous ne trouvons rien de mal en cet homme » (23,9). Dans la première partie des Actes, le discours de Gamaliel tient un rôle analogue : il suggère un non-lieu. 

2) La langue est-elle lucanienne ?

 D’après une étude statistique sur 57 mots de notre texte, 40 dépassent les 25 % de fréquence dans Lc-Ac par rapport au NT. Or l’œuvre lucanienne constitue environ le quart du NT. Des expressions composées sont typiques de Luc, comme « soyez sur vos gardes » (4 fois encore dans son œuvre, nulle part ailleurs dans le NT). A propos de l’agitateur égyptien (Ac 21,38), Luc utilisera l’expression « avant ces jours-ci », comme ici pour Theudas. « Donc, en ce qui regarde l’affaire présente » introduit aussi une conclusion en Ac 4, 29 ; 20,32 et 27,22. Le langage typique de Luc est répandu partout dans le discours, mais les vv 38b-39a sont un peu moins lucaniens. 

3) Sources, libre invention, informations orales ?

Beaucoup d’auteurs rejettent la dépendance de Luc ici par rapport aux Antiquités judaïques de Josèphe. Si « combattre contre Dieu » se trouve dans une œuvre d’Euripide et en 2 M 7,19, Luc n’en dépend pas non plus, car il n’y a aucun autre mot commun dans les contextes respectifs. Luc et Josèphe eurent-ils accès à une source écrite commune sur Theudas et Judas ? Trocmé le pense, mais des informations orales paraissent plus probables. Pour Gamaliel, Luc a pu obtenir des informations, non sur le discours (le texte parle d’un huis-clos) mais sur le fait qu’un pharisien honoré était intervenu pour freiner la persécution.

4) Reprise de la rédaction par Luc lui-même 

Il y a deux indices de sutures littéraires dans le discours de Gamaliel. L’un se trouve au v 36 qui serait moulé  comme le v 37 s’il s’arrêtait à « furent mis en débandade », mais « ils furent réduits à zéro » est « en trop » (certains copistes ont supprimé « furent mis en débandade »). Le deuxième indice est le lien trop lâche, déjà signalé, de « de peur que » au verbe « laissez-les aller », par-dessus la parenthèse introduite par « car si » (à nouveau des copistes ont vu le problème : des variantes introduisent un verbe plus près de « de peur que »). Cependant « ils furent réduits à zéro » est d’un vocabulaire plus lucanien que la structure à laquelle il s’ajoute. Quant à la parenthèse avec « car si », elle contient aussi des mots typiques de Luc à côté de conjonctions et de prépositions qu’il emploie moins volontiers. On peut donc penser à une reprise de son texte par Luc lui-même. Il a peut-être senti que sa première rédaction était trop concise. Il aura eu l’idée d’opposer « zéro » à « quatre cents ». Surtout, par la parenthèse avec « car si », il aura voulu expliciter la théologie implicite contenue dans les exemples mis sur les lèvres de Gamaliel. 

(La structure littéraire du texte pourra venir en discussion dans l’analyse rhétorique). 

5) Genre littéraire et « Sitz im Leben » 

Notre texte entre dans le genre « discours persuasif faisant appel à des arguments historiques ». Le « Sitz im Leben » des discours des œuvres de l’antiquité à prétentions littéraires n’est pas un besoin de la vie quotidienne, c’est un motif littéraire : depuis Thucydide, les discours sont un moyen pour l’historien de donner son sentiment sur les événements et de montrer son talent rhétorique, mais sans trop se livrer à l’invention. 

D - La critique historique

Jérémias a montré que le droit rabbinique ne permettait pas de juger immédiatement un coupable sauf si l’on était sûr qu’il se savait en infraction. Le premier délit entraînait un avertissement (« hatrâ’âh ») devant deux témoins. Pour Jérémias, les menaces dont il est question en Ac 4,17.29.31 sont la « hatrâ’âh ». Après la deuxième infraction, le Grand-Prêtre dit aux Apôtres qu’ils avaient été avertis selon les règles (5,28). En fait, ils seront flagellés, même s’ils échappent à la mort grâce à Gamaliel. Jérémias rejette donc l’hypothèse d’un doublet littéraire en Ac 3 - 5, même si 5,12-42 rappelle fort 3,1 - 4,32 par la structure et le vocabulaire (la libération de Pierre au ch 12 rappelle aussi 5,17-24). 

Le discours de Gamaliel pose un problème de chronologie pour Theudas. Faut-il le situer, comme Josèphe, sous le préfet Fadus (44-46), bien après les procès des apôtres ? Ou bien, comme Luc ici, avant Judas le Galiléen, avant « le temps du recensement », vers l’an 6 ? Tout en reconnaissant le peu de fiabilité de Josèphe, ailleurs, pour la chronologie, la majorité des exégètes lui donne raison ici contre Luc. D’autres veulent concilier les deux auteurs, soit en donnant à « ensuite » le sens de « encore un exemple » (mais Luc donne toujours à ce mot grec un sens chronologique), soit en supposant deux Theudas , soit en voyant dans la mention de Judas par Luc l’activité de ses « fils » (réels ou disciples). 

Autre question historique à propos de Gamaliel. En Ac 22,3, Luc fait dire à Paul qu’il a été « élevé » à Jérusalem et « formé » à l’observance stricte de la Loi « aux pieds de Gamaliel ». Mais le premier terme évoque la première éducation reçue dans la famille et le deuxième correspondrait aujourd’hui au niveau secondaire et même universitaire : un séjour aussi long de Paul à Jérusalem est-il vraisemblable ? Paul ne parle pas de Gamaliel dans ses lettres. S’il en fut le disciple et si Gamaliel était tolérant vis-à-vis des chrétiens, pourquoi Paul, jeune adulte, fut-il leur persécuteur ? Quand il est question de « Rabban Gamaliel », il y a parfois confusion entre Gamaliel l’Ancien et son « petit-fils » Gamaliel II, rénovateur du judaïsme après la guerre juive. Le premier, « petit-fils » de Hillel, semble leader du pharisaïsme libéral vers les années 30 - 45. La Mishna dit de lui : « Quand Rabban Gamaliel l’Ancien mourut, la gloire de la Loi prit fin, la pureté et l’abstinence moururent ». 

E - L’interprétation du discours : intentions et théologie de Luc

Luc a voulu souligner l’impossibilité de « disperser » les chrétiens, la présence de Dieu dans cette « œuvre » (il emploiera le même mot pour la mission de Paul et Barnabé), la continuité avec le meilleur d’Israël, les risques pris par l’Israël incroyant (se trouver « en guerre contre Dieu »). L’avertissement vaut pour toute autorité, l’histoire du monde est un grand procès. La suite des Actes sera la vérification de la possibilité énoncée par Gamaliel et que Luc bien sûr affirme : ce projet et cette entreprise viennent de Dieu et ne pourront pas être détruits.

II -  Divergences entre deux approches narratives anglophones sur le discours de Gamaliel 

Impossible de proposer aux membres de l’atelier de participer à un travail d’analyse narrative du discours de Gamaliel, qui nécessiterait de relire Ac 1 - 5 et même Lc. Mais il est intéressant de résumer un débat entre deux exégètes anglophones pratiquant cette méthode. De l’analyse narrative les auteurs cités retiennent surtout la construction des personnages (« character building ») par le récit. 

A - Gamaliel représenterait le point de vue du narrateur 

D. B. Gowler admet que dans le troisième évangile, les deux instances nimbées d’autorité, c’est-à-dire le narrateur et Jésus, construisent les personnages des Pharisiens comme hostiles à Jésus, rejetant le plan de Dieu sur eux et avides d’argent. Mais ils n’ont aucune part dans sa mort, car ils disparaissent du récit de la Passion. Et dans les Actes, selon Gowler, les Pharisiens sont construits comme un groupe positif pour un lecteur qui n’est pas familier avec le troisième évangile. Gamaliel se dresse comme représentant    du pharisaïsme et les attributs négatifs accrochés aux Pharisiens lucaniens disparaissent.

Gowler met l’accent sur la fonction du narrateur omniscient qui fait  autorité pour le lecteur. Or, il qualifie Gamaliel de cinq manières : par son nom, comme un Pharisien, un membre du Sanhédrin, un docteur de la Loi, tenu en honneur par le peuple. Pour cette dernière « caractérisation », le lecteur des Actes, selon Gowler, se rappelle qu’en 5,13 le narrateur a dit que le peuple faisait l’éloge des Apôtres, sans compter qu’en Ac 2,47 ; 4,21 et 5,26 le terme peuple est toujours positif et ne deviendra négatif qu’en 6,12. Aussi, pour Gowler, les paroles de Gamaliel sont très proches du point de vue idéologique du narrateur, avec une exception : il ne devient pas disciple de Jésus. Gowler distingue trois groupes de Pharisiens dans les Actes : les non-chrétiens comme Gamaliel, qui aident les Apôtres (23;9); les pharisiens chrétiens qui veulent que les chrétiens non-juifs observent la Loi; et enfin Paul, le pharisien accompli, le paradigme du vrai pharisien dans l’idéologie du narrateur. 

 B - Gamaliel serait un personnage victime de l’ironie du narrateur

À l’opposé de Gowler, J. A. Darr voit dans la présentation de Gamaliel par le narrateur des indicateurs qui font venir à l’esprit du lecteur des phénomènes narratifs antérieurs modelés par l’ironie, et ainsi le prédisposent à regarder Ac 5,33-42 ironiquement aussi.

Quand le lecteur rencontre cet épisode à l’intérieur de l’ensemble Lc-Ac, le Sanhédrin est solidement établi comme un personnage collectif construit avec ironie. En Lc, ce n’est pas (comme en Mc) le Grand-Prêtre seul qui pose les questions à Jésus, mais tout le Sanhédrin (Lc 22,66-71), ce qui renforce la tendance du lecteur à construire le Grand Conseil comme un personnage homogène. Seuls deux membres sont traités individuellement, Joseph d’Arimathie et Gamaliel : mais il n’est pas dit de ce dernier qu’il est un homme « bon et juste, attendant le royaume de Dieu, et qui n’avait pas donné son assentiment au plan des autres » (Lc 23,50s). Donc le lecteur est porté à ne pas voir en Gamaliel un homme juste et bon, mais à le considérer comme solidaire de la décision contre Jésus. Solidaire aussi de l’ironie dont le narrateur enveloppe leur question : « Donc tu es le Fils de Dieu ? » (Lc 22,70). Ironie encore dans les deux comparutions des Apôtres devant le Conseil, surtout la deuxième, où le Grand-Prêtre les accuse de vouloir faire retomber le sang de « cet homme » sur eux, alors que le lecteur a été conduit à les considérer comme coupables. Le lecteur s’attend donc à ce qu’un membre du Sanhédrin perpétue les rôles ironiques du Conseil : opposant mais facilitateur et témoin malgré lui de la Bonne Nouvelle. 

Darr reconnaît l’ambivalence des Pharisiens en Lc-Ac. Mais il met en relief l’effort constant du narrateur de faire leur portrait comme un personnage collectif (« group character »), dont l’aveuglement spirituel est le trait premier. Quant à la présentation de Gamaliel, le personnage peut bien être respecté par le peuple, dit Darr, mais le peuple n’est pas respecté par le lecteur. En effet, le peuple, en Lc-Ac, est un personnage collectif caractérisé par son inconstance. Le discours même de Gamaliel montre la tendance du peuple à suivre les faux prophètes. Pour Darr, Luc veut que son lecteur sente le discours de Gamaliel comme hostile et le comprenne de manière ironique. Il s’exprime de façon distante (« ces hommes ») et il dit inconsciemment la vérité : c’est un projet de Dieu, et ces hommes sont de Dieu. Quand Gamaliel parle de réduction à zéro, le lecteur sait que le nombre des disciples augmente vite. Il est frappé de l’ironie tragique de voir l’un de ces pharisiens qui « ont repoussé le plan que Dieu avait pour eux » (Lc 7,30) en train d’inviter maintenant ses collègues à discerner le plan de Dieu. 

Darr conclut : la longue fascination chrétienne par le Gamaliel de Luc est compréhensible. Mais, quand elle est perçue à la lumière d’une lecture suivie de la narration (« story »), le rôle tenu par Gamaliel ici dans le Sanhédrin apparaît non pas tant irénique qu’ironique. 

C - Deux réactions sur ce débat 

• W. J. Lyons 

 Lyons a écrit un article sur le débat entre Gowler et Darr. Son travail peut être qualifié d’étude de la théorie du lecteur ou d’analyse de la réponse du lecteur. Il tire du débat la conclusion ironique (!) que les lecteurs (exégètes inclus) construisent les personnages (et les narrateurs, et les auteurs implicites), plutôt qu’ils ne les découvrent.

• P. J. Tompson

Tompson a répliqué à Lyons, lui reprochant d’enfoncer une porte ouverte en affirmant que les biblistes ne sont jamais totalement objectifs, étant influencés par leur culture et leur histoire personnelle. Cette évidence, dit Tompson, n’empêche pas que certaines interprétations sont plus adéquates que d’autres. Il y a un risque de tomber dans un scepticisme sur le sens, en négligeant l’histoire des effets du texte et le contexte culturel des auteurs du NT.

Tompson pense que l’épisode de Gamaliel ne doit pas être lu seulement à la lumière de sa place dans la narration, mais aussi (selon l’approche socio-rhétorique) à la lumière de la situation socio-politique à laquelle l’auteur faisait face, avec les éléments de la pensée contemporaine intégrés dans sa mentalité. Tompson fait un rapprochement entre le projet de Luc et celui de Flavius-Josèphe : ce sont deux remarquables tentatives pour obtenir la sympathie des pharisiens, vers la même époque et devant le même public, c’est-à-dire les lecteurs de la haute société gréco-romaine, quelques vingt-cinq ans après la guerre juive. Il faut référer les deux projets au renouveau de la société juive ayant survécu à la guerre, où prédomine le rabbinisme ouvert de l’école de Hillel. Les motifs de Josèphe et de Luc diffèrent : le premier cherche une réhabilitation personnelle tandis que Luc se fait l’avocat d’une interprétation nouvelle de l’histoire juive et des Écritures. Sa stratégie rhétorique le conduit à poser les Pharisiens, y compris Gamaliel l’Ancien, dans un éclairage positif : sa manière de citer les paroles de ce dernier concordent avec les sources rabbiniques, comme en Mishna Avot 4,11 : « Tout rassemblement fait au nom du Ciel existera encore à la Fin, mais tout rassemblement qui n’est pas fait au nom du Ciel n’existera plus à la Fin ».

III - Travail en atelier avec d'autres approches ou méthodes

A - Analyse rhétorique

Pistes de travail

Faire appel à la rhétorique sémitique ? Par exemple le discours serait-il bâti sur un chiasme  

Sinon, la rhétorique gréco-romaine s’applique-t-elle davantage ? Aristote voit  l’art de la persuasion s’exercer en trois domaines : a) délibératif ou politique, b) juridique ou forensique, c) ostentatoire ou laudatif. Où placer le discours de Gamaliel ? 

Pour Quintilien, la tâche de l’orateur consiste à « enseigner, émouvoir et faire plaisir ». Trouve-t-on dans notre texte des éléments de ce « visage humain » de la rhétorique ? 

Un point important dans un discours est la détermination du « status », ce qui est affirmé ou nié par les orateurs. Cicéron en distingue de trois sortes  : « status conjecturalis » (est-que c’est arrivé ?), « status definitionis » (qu’est-ce que c’est ?), « status qualitatis » (de quel type est-ce ?). Pour ce dernier, il peut y avoir distinction entre « l’écrit » et « la volonté » : interdit par la loi, l’acte ne peut-il être justifié par l’intention du législateur ou par une loi supérieure ? Trouve-t-on dans notre texte les divisions classiques : exorde; exposition; proposition; péroraison ou épilogue ? (Le caractère délibératif apparaît surtout dans l’exorde et l’épilogue).

L’approche « socio-rhetorical » anglo-saxonne donnerait-elle des résultats ? Gamaliel fait-il appel au souci méditerranéen de ne pas perdre la face ? Et Luc, dans son apologie du christianisme comme accomplissement du judaïsme, fait-il un appel intentionnel à la réputation qu’avait le rabbinisme de la lignée de Hillel d’être modeste vis-à-vis de la vérité religieuse ? 

B - Analyse sémiotique

Pistes de travail 

1) Selon le premier type d’analyse pratiqué par le Cadir avant le tournant des années 80

Au plan narratif, comment répartir « programme » et « anti-programme » entre ceux qui veulent tuer les Apôtres et celui qui s’y oppose, Gamaliel ? Celui-ci a-t-il la compétence du « héros » du fait qu’il est docteur de la Loi respecté et possède un savoir sur l’histoire ? Le discours de Gama-liel pose aussi la question de savoir si le « destinateur » pourrait être Dieu lui-même. Au plan discursif, y a-t-il un rapport caché entre les Sanhédrites « persuadés » par Gamaliel et les gens « persuadés » par Theudas et Judas ? 

2) Selon le type d’analyse pratiqué actuellement par le Cadir. 

Quelle est la façon particulière dont ce texte met en scène le monde, l’homme, l’espace, le temps ? Avec quelle « figure » centrale s’articulent les autres « figures » dans ce texte ? Serait-ce celle du « leader » ? « La sémiotique parle de “figure” autrement que l’exégèse quand celle-ci traite les “réalités” de l’AT comme des “figures” ou “types” de “réalités” du NT. [..]. Ces figures [au sens sémiotique] participent au travail de la signification en des écrits divers et selon des orientations différentes. Mais dans l’ensemble de la Bible, d’un écrit à d’autres, elles forment des chaînes de signifiants qui s’appellent entre eux [..] comme un appel insistant qui parle au corps et attend d’être interprété » (J. Delorme, Sémiotique et Bible 102, p. 26). 

Pouvons-nous aller au-delà de « l’énonciation énoncée » (celle de Gamaliel) ? « Dans le cas de l’écrit, qui devient par la lecture le lieu du discours en l’absence de l’écrivain, il faut élucider ce qu’il advient de l’énonciation impliquée par la mise en discours ». C’est « l’articulation des figures qui témoigne de cette "énonciation non-énoncée", qui reste virtuelle dans le texte jusqu’à ce qu’elle s’actualise lors de la lecture » (J. Delorme, Sémiotique et Bible 103, p 4). Au sein de l’atelier, pouvons-nous apprendre non « ce qu’il faut lire, mais comment lire pour se trouver à tout instant en face du non-connu, de l’imprévu » ? (Greimas, cité par Delorme, p 9). 

C - Approche psychanalytique

Pistes de travail 

Même si nous ne sommes pas praticiens de la psychanalyse, il est possible d’appliquer au texte de Gamaliel quelques questions inspirées par cette « psychanalyse vulgarisée » présente dans les mentalités, un peu comme le « stoïcisme » était vulgarisé à l’époque de Luc. 

L’approche serait ici dans la ligne de « Thanatos » et non pas d’ « Eros ». Comme le psychanalyste est attentif aux « blancs » révélateurs dans les propos de l’analysé (quand l’inconscient répugne à dire certains événements de l’enfance), le discours de Gamaliel pose question par ses silences : pourquoi, à l’aide de nombreux verbes au passif, évite-t-il de nommer Jésus, Étienne (affaires où le Sanhédrin était impliqué) et les Romains (impliqués dans le cas de Jésus et ceux de Judas et de Theudas) ? Serait-ce éclairant de distinguer les silences qui conviennent au personnage de Gamaliel, tel que Luc veut le tracer, et les silences dont Luc lui-même n’a pas été conscient ?

D - Approche libérationniste 

Pistes de travail

Luc n’a pas songé à dissimuler que le christianisme est aussi un mouvement populaire, qu’il est un rassemblement derrière un « leader » (ou « des leaders »), à la suite d’une « persuasion » par la prédication ; il est un « projet », donc un désaccord avec le monde tel qu’il est.  Ses responsables peuvent parfois être assimilés (par malveillance ou jugement trop rapide) à des meneurs (Theudas, Judas, « l’Égyptien » en Ac 21,38) ou à des gens subversifs (« une peste, un homme qui provoque des émeutes » Ac 24,5), car ils se font des ennemis (14,2-5 ; 16,20 ; 17,6s ; 21,27-31 ; 22,22). 

Le christianisme est-il tout à fait lui-même lorsque les autorités n’ont plus aucune raison de confondre ses responsables avec les meneurs populaires de notre époque ? Jésus lui-même a été considéré comme dangereux et « séducteur des foules ». Si le christianisme est avec le peuple, ne rencontrera-t-il pas les questions du peuple ? 

E - Histoire des effets du texte 

Quelques exemples de la postérité du discours de Gamaliel 

Pour Origène, Gamaliel est un modèle de sagesse invitant les Juifs à rester ouverts à la possibilité de la vérité du christianisme. Les « Pseudoclementinae Recognitiones » (4ème s. ?) font de Gamaliel un chrétien caché, resté dans le Sanhédrin comme espion et avocat de la Voie. 

La lettre du prêtre Lucien raconte comment ce desservant de Caphargamala, près de Jérusalem, découvrit en 415 les reliques de Saint Étienne. Gamaliel lui apparut trois fois  en songe, lui disant qu’il avait organisé l’enlèvement du corps d’Étienne par des hommes pieux durant la nuit et fait transporter à Caphargamala (interprété « maison de campagne de Gamaliel »), l’enterrant dans le tombeau préparé pour lui-même. Puis il recueillit Nicodème, chassé du Sanhédrin, et le fit enterrer aux côtés d’Étienne. Lui-même y fut enterré ensuite. 

Ce qu’on appelle « L’évangile de Gamaliel », dont des fragments sont intégrés dans un écrit copte, est le récit d’une enquête que Pilate a organisée sur la disparition du corps de Jésus. Une seule fois le narrateur s’identifie : « Moi, Gamaliel, je les [Pilate et le centurion] suivais au milieu de la foule ». À Pluméliau (Morbihan), une « fontaine St Nicodème » (1608) a trois bassins, dédiés à Nicodème, Gamaliel et Abibon. Trois Saints, dit le site internet. 

Calvin a une image négative de Gamaliel mais parmi ses admirateurs se trouvent Luther, J. Edwards (théologien du Grand Réveil, 1703-1758) et Schleiermacher (1768-1834), dont on a un sermon sur Gamaliel. La valeur du principe de Gamaliel a été niée par Abraham Kuyper en 1879 (fondateur aux Pays-Bas du Parti antirévolutionnaire) : « Le conseil de Gamaliel est mauvais. Il n’est pas vrai que Dieu détruise immédiatement ce qui n’est pas de lui et couronne de succès chaque tentative de ses fidèles. […] Opprimés, foulés aux pieds, persécutés - ces réalités ne peuvent-elles pas être des signes que vous êtes en train de marcher sur le chemin de Dieu ?» Comme principe guidant Luc dans les Actes (« ce qui vient de Dieu triomphe »), R. E. Brown le conteste aussi : « Une telle ecclésiologie, assumée de manière isolée, laissera les chrétiens perplexes quand leurs institutions commencent à fermer; quand leurs églises commencent à être abandonnées par manque de pratiquants » (L’Église héritée des Apôtres). 

Mais ce principe est invoqué aussi bien par le Toronto Blessing dans les églises évangéliques du Canada (critiqué pour ses manifestations de tremblement, de chutes, de cris d’animaux) que par le « Le Rosaire pour la vie » (contre l’avortement) en France. « L’accueil a été très mitigé au début; parfois des curés se sont opposés avec violence à cette initiative venant de laïcs. Le principe de Gamaliel a fini par prévaloir : ne pas interdire quelque chose qui peut être de Dieu, car si cela vient de l’homme, cela tombera tout seul », dit leur site.    

 Un roman de G. Heard (The gospel according to Gamaliel, New-York 1945) présente son héros comme un témoin du Christ et un évangéliste. Aux USA, une « Fondation Gamaliel » veut être un puissant réseau d’organisations de base, œcuméniques, interraciales, aux projets variés, travaillant ensemble pour créer une société plus juste et plus démocratique. 

Piste de travai 

Dans les réactions au débat entre les deux narratologues anglo-saxons, plus haut, nous avons vu que P. J. Tompson faisait appel à l’histoire des effets du texte, comme un des moyens de décider si une interprétation est plus adéquate que d’autres. Êtes-vous d’accord avec lui ? 

C’est à regret qu’une approche féministe n’a pas été proposée pour cet atelier ! Le discours de Gamaliel n’est sans doute pas un texte qui s’y prête facilement…


© Yves Saoût, SBEV,  Bulletin Information Biblique n° 61 (décembre 2003), p, 13.

 
Ac 5,34-39
34Mais un homme se leva dans le Sanhédrin : c'était un Pharisien du nom de Gamaliel, un docteur de la Loi estimé de tout le peuple. Il ordonna de faire sortir un instant les prévenus,
35puis il déclara : « Israélites, prenez bien garde à ce que vous allez faire dans le cas de ces gens.
36Ces derniers temps, on a vu surgir Theudas : il prétendait être quelqu'un et avait rallié environ quatre cents hommes ; lui-même a été tué, tous ceux qui l'avaient suivi se sont débandés, et il n'en est rien resté.
37On a vu surgir ensuite Judas le Galiléen, à l'époque du recensement : il avait soulevé du monde à sa suite ; lui aussi a péri, et tous ceux qui l'avaient suivi se sont dispersés.
38Alors, je vous le dis, ne vous occupez donc plus de ces gens et laissez-les aller ! Si c'est des hommes en effet que vient leur résolution ou leur entreprise, elle disparaîtra d'elle-même ;
39si c'est de Dieu, vous ne pourrez pas les faire disparaître. N'allez pas risquer de vous trouver en guerre avec Dieu  ! » Se rangeant à son avis,
Ac 5,34-39
 
Vidéo
La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org