1393
Année de la Parole
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Carré Pierre-Marie
L'intérêt d'une année de la Parole de Dieu
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Je recommande vivement de vivre ce temps fort dans un diocèse...
 
Je recommande vivement de vivre ce temps fort dans un diocèse, tout en ne cachant pas qu’un an c’est sans doute trop court, en tout cas pour les tarnais … Il faut du temps pour découvrir, s’organiser, se lancer, approfondir, durer … Une année peut donner envie et il faudra nourrir cette envie !

Avant de dire des choses générales, voici un moment de présentation de ce qui a été fait dans le diocèse d’Albi.

En 2002, plusieurs réflexions m’ont été faites :

• D’une part, il existait depuis la démarche synodale menée en 1996-1998, des « groupes de proximité » qui se réunissaient régulièrement sur des sujets divers et on m’avait déjà demandé quelques questionnaires ou suggestions de réflexion sur l’actualité. Il me semblait qu’il fallait donner des éléments plus réguliers et plus solides pour que ces groupes ne s’éteignent pas.

• D’autre part, j’avais entendu parler d’une initiative commencée dans le diocèse d’Auch : une invitation faite par l’évêque à lire l’évangile de saint Luc à partir de janvier 2001, juste après l’année jubilaire. Il avait utilisé une plaquette et une équipe diocésaine avait remis aux animateurs des indications pratiques. L’évêque nous en avait parlé à plusieurs reprises pour dire l’intérêt de la chose.

• Enfin, il se trouve que j’ai une formation de bibliste et je me suis dit que quelque chose de très simple pouvait être fait pour tous dans le diocèse d’Albi. J’ai donc préparé un livret sur l’évangile de cette année-là, celui de saint Marc.

Quand l’éditeur m’a demandé combien d’exemplaires il fallait tirer, j’ai répondu 3000 avec hésitation et finalement, en demandant des tirages successifs, on est arrivé à 7000. Nous n’avons pas recensé précisément le nombre de groupes qui se sont constitués, car il s’agissait d’une opération très décentralisée. Mais il y en a eu au moins 600 !

Je ne développe pas davantage l’organisation ! Pourtant un dernier point doit être noté : quels ont été les arguments mis en avant pour inviter à la lecture de l’évangile de saint Marc ?

• La rencontre du Christ aujourd’hui. Cette opération ne vise donc pas à savoir beaucoup de choses sur la constitution des évangiles ou sur le problème synoptique …

C’est une lecture qui est de l’ordre de la lectio divina et ne correspond pas à ce que l’on entend parfois par « groupes bibliques » qui sont plutôt des groupes d’étude où l’on écoute parfois des exposés. Ici, je suppose que le texte de l’Évangile doit pouvoir dire quelque chose de vital à chacun, provenant du Christ lui-même. Il faut simplement aider à cette découverte par des questions toutes simples (ex. fin du ch. 8 de st. Marc « beaucoup de choses sont dites sur les relations entre Jésus et ses disciples et sur la manière de suivre Jésus, est-ce que cela m’aide dans ma vie chrétienne ? Comment ? »)

• La conviction que l’Évangile est une Parole adressée à chacun, qu’elle suscite un échange de foi. On observe que les récits de découverte de Jésus ressuscité amènent des échanges intensifs de foi : les disciples se disent les uns aux autres leur expérience de foi, car aucun n’a été touché de la même manière (il suffit de comparer Thomas et le disciple que Jésus aimait, les disciples d’Emmaüs et Marie de Magdala …)

La constitution de groupes vise à favoriser ces partages de foi. Beaucoup va donc reposer sur les animateurs de groupes. Je suis parti du principe que les prêtres ne font pas partie normalement de ces groupes (quand il y en a 20 dans un secteur paroissial, cela dépasse les possibilités !) Par contre, ils ont la charge de soutenir les animateurs de groupes dans leur rôle pour faire circuler la parole à l’intérieur du groupe et éviter les bavardages inutiles.

• Enfin, dernière insistance de l’argumentaire : l’Évangile est donné pour évangéliser ! Si on connaît mieux le Christ, si on partage sa foi avec d’autres, c’est en définitive pour que ceux qui ne la connaissent pas ou peu puissent à leur tour le rencontrer.

J’ai donc invité très clairement à ne pas se contenter d’inviter les personnes qui viennent à la messe le dimanche, même si c’est déjà très utile, mais aussi à faire signe à ses voisins de rue ou du village, à des personnes qui viennent peu à l’église. Il y a des gens qui ont pris cela très au sérieux. Je connais quelqu’un à Albi qui a sonné à toute les portes de sa rue … Personne n’a été agressé par des réponses violentes. Il y a eu un certain nombre de participants et beaucoup ont remercié ceux qui les invitaient, même s’ils ne sont pas venus.

Je puis dire que ces intuitions de départ ont correspondu à ce qui s’est passé pour l’essentiel. Pour aider les gens inquiets et ceux qui se posaient des questions de compréhension ou d’interprétation du texte, puisqu’il n’y a pas de prêtre dans les groupes, il a été constitué un petit groupe à l’archevêché avec le vicaire général, son prédécesseur et une ou deux autres personnes qui ont pris l’engagement de répondre au plus tôt aux questions posées, afin que la réponse soit arrivée bien avant la nouvelle réunion de groupe. Cela a fonctionné et il y a eu, m’a-t-on dit, plusieurs centaines de questions de tous ordres.

Que dire sur cette initiative ?


• D’abord l’importance de la découverte de la Parole de Dieu. Bien des gens, et parmi eux de bons chrétiens actifs, m’ont dit avoir lu pour la première fois un évangile en entier. Ce fut une découverte pour eux, un étonnement heureux en définitive, une fois passé l’appréhension initiale de se retrouver sans « guide » patenté pour leur interpréter le texte.

L’Évangile n’est plus un texte lointain, que seul le prêtre ou quelques experts commentent et auquel on se réfère de manière très globale ou en citant toujours les mêmes phrases. Je n’irai pas encore jusqu’à parler d’une familiarité, mais en tout cas d’une découverte heureuse pour la majorité des cas.

• Ensuite, l’expérience de pouvoir parler avec d’autres de sa foi. Bien des personnes ont dit : « On a pu parler de questions dont on ne parle jamais ! » Cela a été très utile et très apprécié. Le but n’a pas été de faire des comptes-rendus ou des évaluations, si bien que je n’ai pas d’éléments très précis à donner.

Je voulais que le peuple chrétien découvre la Parole de Dieu, prenne conscience que le Christ nous parle dans l’Évangile, que sa Parole est vivante, qu’elle nourrit la foi et qu’elle constitue des groupes fraternels de croyants. Je puis dire que cela s’est réalisé puisque beaucoup de gens me demandaient dès Pâques s’il y aurait une suite à l’expérience entamée à la rentrée précédente.

Quelques limites ou points faibles

• La principale limite est le revers de sa force ! J’ai dit que les animateurs avaient un grand rôle. Nous avons lancé l’opération rapidement en confiant aux prêtres et équipes pastorales le soin d’établir le lien avec les animateurs de groupes et de leur expliquer ce qu’on attendait d’eux. Pour ma part, j’avais préparé une feuille pratique. Mais il n’y a pas eu partout beaucoup de suivi et certains animateurs se sont constitués en animateurs de groupes bibliques, s’efforçant de faire des exposés et agissant comme s’ils savaient. D’autres ont été un peu inquiets et se sont découragés devant certaines personnalités. Cependant, ces situations n’ont été le fait que d’un petit nombre.

• Une autre limite vient de ce que, ici ou là, on a fait autre chose que ce qui était suggéré. C’est-à-dire par exemple de transformer ces groupes en « groupes bibliques » avec un expert ou en discutant de manière intellectuelle. La manière de procéder est du type de la lectio divina, qui implique que la majorité des membres du groupe, sinon tous, se risquent à exprimer ce qu’ils ont découvert à la fois dans leur intelligence et dans leur cœur, de manière à être renouvelés dans cette lecture.


• On m’a demandé si je ne risquais pas de « protestantiser » l’Église en agissant ainsi : en donnant directement la parole sans guide autorisé. J’ai répondu que mon livret avait des notes, que des questionnaires réguliers étaient proposés, ainsi qu’une organisation des réunions. Je voyais beaucoup plus d’avantages que de limites à cette pratique.

©Je ne puis que conseiller d’autres  d’agir sans crainte. Je leur conseille aussi de durer pour que grandisse la familiarité avec la Parole de Dieu !

• Il y a une certaine peur devant la Parole de Dieu chez beaucoup de fidèles. Ils pensent que c’est l’affaire des prêtres que de la lire, de l’expliquer et de la commenter. Les fidèles écoutent d’une oreille plus ou moins attentive. Quand on leur demande de prendre le livre, de le découvrir, en quelque sorte de se l’approprier pour en parler, de dire comment cela marque, c’est un profond changement, un  vrai dépaysement avant d’être une lumière.


Il faut oser aborder en face cette crainte, sans la rejeter à priori, mais en l’accueillant telle qu’elle est pour pouvoir la dépasser. Montrer que l’écoute est à la source de la foi, que Dieu nous parle personnellement par son Fils. Aider à mieux connaître la personne de Jésus par une lecture des textes de l’Évangile, c’est la meilleure manière d’aider à dépasser cette peur.


© Mgr Pierre-Marie Carré, archevêque d'Albi. SBEV, Bulletin Information Biblique n° 69 (décembre 2007), p, 14.



 
 
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La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org