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Apocalypse
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Littérature subversive
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Porsch Félix
L'Apocalypse, une « littérature subversive »
Théologie
 
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Ce n'est pas un hasard si la littérature apocalyptique que nous connaissons a vu le jour dans des périodes d'oppression violente...
 
L'année dernière, je visitais la Syrie et le Liban avec un groupe biblique. À la frontière qui sépare ces deux pays, notre guide syrien fut remplacé par un guide libanais. Le chauffeur de car syrien continua à conduire son véhicule en notre compagnie. En nous saluant et en se présentant, le guide libanais fit plusieurs fois allusion à la Suisse (utilisant parfois l'expression de « grande sœur » dont la présence, nous informatil, pouvait être constatée dans tout le Liban avec ses quelque 30.000 soldats. Nous avons très vite compris que lorsqu'il parlait de« la Suisse », il visait la force d'occupation syrienne : étant donné que le chauffeur syrien pouvait entendre, il évitait délibérément toute référence directe aux Syriens (« l'ennemi écoute ! »). Cet incident me rappela immédiatement les « méthodes de codage » des auteurs d'apocalypses et leur « Sitz im Leben ».

Les présuppositions sur le contexte historique et politicoreligieux de la littérature apocalyptique
Ce n'est pas un hasard si la littérature apocalyptique que nous connaissons a vu le jour dans des périodes d'oppression violente et de bouleversements social et religieux. Ce constat se vérifie aussi bien pour la littérature juive du milieu du second siècle avant Jésus-Christ que pour le livre néotestamentaire de l'Apocalypse. Un survol rapide des principales caractéristiques de l'apocalyptique juive et des contextes de société qui l'ont vu émerger peut contribuer à nous donner une meilleure compréhension du livre de l'Apocalypse.

L'hellénisation : une menace pour l'identité juive

À partir de l'année 198 avant Jésus-Christ, la Palestine se trouva sous la domination des Séleucides (Syriens) qui avaient rejeté le joug égyptien des Ptolémées. Comme c'est toujours le cas en période d'occupation, la domination étrangère présentait deux aspects : d'un côté le dénuement matériel et le manque de liberté, de l'autre une fascination pour l'étranger, pour l'autre, avec ce qu'elle implique de danger d'assimilation et par conséquent de perte d'identité. C'est précisément ce second aspect qui devint le véritable problème et donna naissance à la littérature apocalyptique. Il s'agissait de garder et de défendre l'identité juive, avec sa foi monothéiste en Yahvé, contre les influences : du polythéisme grec. Beaucoup de Juifs en effet, surtout dans les milieux les plus cultivés de 1a société et, plus particulièrement hélas, dans la classe sacerdotale — il s'agissait souvent des grands prêtres euxmêmes —, approuvaient la vision du monde et les coutumes grecques. Les grands prêtres (par exemple Jason, Ménélas) voulaient transformer Jérusalem en une ville grecque (polis) pourvue de stades, théâtres gymnases, etc. Les « progressistes » préféraient s'habiller à la mode grecque. Toutes ces innovations devaient apparaître aux Juifs orthodoxes comme une apostasie de la foi de leurs pères et comme une abomination particulièrement révoltante (cf. 2 M 4,10-17).


En outre ce processus d'hellénisation ne s'arrêta pas à l'adoption volontaire des modes grecques, de ce nouveau « style de vie ». Sous Antiochus IV Épiphane (175-164), une hellénisation massive et forcée fut imposée, accompagnée par une implacable et cruelle persécution des Juifs qui restaient fidèles à leur religion. La simple possession d'un rouleau de la Torah était considérée comme un crime passible de la peine de mort. Il était interdit de circoncire les enfants mâles. Qui plus est, dans tout le pays, les Juifs furent contraints à offrir des sacrifices païens (c'est un sacrifice de ce type qui déclencha la révolution des Maccabées, cf. 1 M 2,15-18).


La littérature apocalyptique comme réponse à la crise

C'est dans ce contexte que l'apocalyptique a d'abord vu le jour, vraisemblablement sous la forme d'une littérature clandestine, quelque chose comme le « Samizdat » de l'ancienne Union Soviétique. Au départ cette littérature a dû prendre la forme de feuillets séparés appelant à la résistance, telle est l'hypothèse de nombreux chercheurs. La pseudonymie (publication sous un faux nom) est typique de ce genre de littérature comme l'est l'usage abondant d'un langage symbolique accessible et intelligible aux seuls initiés. Ce codage symbolique inclut entre autres les repères chronologiques (cf. Dn 7,24 ss; 9,24), les noms de rois anciens à la place de ceux qui exercent le pouvoir (par exemple Nabuchodonosor, Balthazar), l'utilisation de figures animales ou autres symboles pour désigner les gouvernements, les entités politiques et les peuples (cf. les divers matériaux de la statue en Dn 2,3-45 et la vision des animaux en Dn 7-8), et pour finir les pseudonymes en ce qui concerne les auteurs eux-mêmes (par exemple Daniel, Hénok). Cela permettait d'échapper à toute poursuite judiciaire et à toute condamnation. « Apparemment inoffensifs, les écrits anciens composés avant le déluge, par Hénok, qui n'était même pas Israélite, les interminables histoires de brebis, boucs et autres animaux, les récits concernant les anciens rois de Babylone et des Mèdes... — une telle littérature pouvait difficilement tomber sous le coup de lois interdisant la religion » (P. Lampe). Ce codage symbolique pouvait même prendre la forme d'une satire mordante et courageuse qui tournait en ridicule le roi et sa religion (comme lorsque le nom du dieu Bel-Shamen, le « Dieu du ciel », est écrit en hébreu « Shomen », ce qui signifie « dévasté », ou quand la couronne rayonnante posée sur la tête de l'empereur, décrit comme le Dieu solaire Hélios, est transformée en dix cornes de bête).


Ce genre de littérature était vraiment apte à raffermir la conscience de soi et l'identité des « initiés ». Le souci permanent de cette littérature est surtout de démontrer la supériorité du Dieu d'Israël sur tous les autres dieux et la sagesse de la Torah sur la sagesse grecque. Aucun événement important — et même rien — ne peut advenir indépendamment de la volonté de Dieu. Ce qui arrive a été prévu par lui avant la création du monde et la puissance de l'ennemi ne peut finalement rien faire d'autre que d'accomplir ce dessein éternel.


Pour l'auteur d'un texte apocalyptique, le fait que le triomphe ultime de Dieu et de ses élus est déjà assuré est fondamental. La perception que le temps de la fin et les réalités dernières ont déjà commencé est également décisive. Les fidèles de Yahvé se trouvent au plus fort du combat ultime et leur' délivrance ne tardera pas à venir.
Les éléments subversifs du livre de l'Apocalypse
Un lecteur du livre de l'Apocalypse ayant une connaissance même superficielle du livre de Daniel ne manquera pas de remarquer les nombreuses allusions à cet écrit apocalyptique du Premier Testa ment. Il ne s'agit pas uniquement du contenu. Autant dire que l'Apocalypse utilise les mêmes méthodes et procédés littéraires que l'auteur du livre de Daniel. Ce n'est pas surprenant quand on se souvient de la situation de l'auditoire chrétien à qui était vraisemblable ment destiné ce livre. Bien sûr cette situation n'est pas identique à celle du second siècle avant Jésus-Christ (l'époque des Séleucides) mais il y a des similitudes importantes.
La situation des chrétiens
D'après les recherches les plus récentes, les chrétiens vivant sous l'empereur Domitien (81-96 après Jésus-Christ), date la plus probable de la rédaction de l'Apocalypse, ne subissaient certainement pas la persécution ou la mort — sauf dans le cas d'une dénonciation —, mais ils étaient exposés à d'énormes pressions sociales. Étant donné que les domaines social et religieux n'étaient pas nettement séparés, que les cultes respectifs des dieux et de l'empereur étaient intriqués, les chrétiens se retrouvaient vite en marge de la société. Par exemple, ils ne pouvaient pas participer aux événements publics qui impliquaient presque toujours de rendre hommage aux dieux et à l'empereur. Et comme les différents métiers supposaient généralement l'appartenance à des associations structurées qui bien sûr honoraient leurs divinités protectrices, ce statut marginal entraînait aussi pour les chrétiens de sérieux inconvénients économiques (cf. 13,16 ss).

Parallèlement à cette forte et constante pression sociale, il y avait également la puissance fascinante de Rome, avec tout ce qu'elle avait à offrir en termes de réalisations de grande envergure et de culture. Le danger d'assimilation et de compromis (dans la ligne de la tradition biblique, Jean en parle comme d'un « adultère » cf. Jn 2, 14. 20) ne doit pas être sous-estimé. H. Giesen a raison d'écrire : « Jean perçoit que le danger pour les chrétiens ne se situe pas d'abord du côté des persécutions et d'un martyre éventuel..., mais plutôt dans la séduction exercée par le culte des dieux païens et de l'empereur. Voilà pourquoi il tente au moyen de tous les procédés littéraires disponibles de dissuader les chrétiens de prendre part aux fêtes païennes et à leurs célébrations cultuelles. »

Le procédé littéraire du codage
À la différence des auteurs des apocalypses juives, le Voyant de Patmos ne se cache pas derrière le pseudonyme d'une personnalité connue du passé. Il ne remonte pas en deçà de l'événement Jésus-Christ. Mais mis à part cet aspect, il emploie lui aussi le procédé du codage, apparemment pour protéger son auditoire d'un danger inutile. C'est le langage des opprimés de tous les temps. Par exemple, il ne nomme jamais explicitement l'empereur au pouvoir (Domitien), mais lui donne le chiffre 666; et il faut « un esprit doué de finesse » (13, 18) pour décoder. L'empereur lui-même et ses adeptes, c'est-à-dire l'appareil d'État composé des prêtres et des fonctionnaires, sont représentés sous le symbole des deux bêtes (chap. 13). Jean décrit le pouvoir terrestre et séducteur de Rome au moyen de l'image déjà utilisée par le judaïsme de « la grande prostituée de Babylone », assise sur « les sept collines », ou sur les grandes eaux (cf. chapitres 17 et 18). Pour ceux du dedans, il ne pouvait y avoir aucun doute sur la signification à donner à « la grande prostituée de Babylone » qui enivrait les peuples de son vin. L'empereur, personnification du pouvoir absolu sur cette terre, apparaît dans l'Apocalypse comme une caricature ridicule de l'Agneau immolé (cf. 13, 2-8).

Le refus des compromis
Entre le culte impérial et la confession du Christ il n'y a pour l'auteur de l'Apocalypse aucun compromis possible. Les chrétiens doivent choisir. Les groupes de Nicolaïtes qui essaient de s'accommoder du culte impérial ont été l'objet d'une féroce opposition de sa part (cf. 2,6.14 ss). Il ne reste aux chrétiens qu'une seule possibilité, celle d'une résistance passive exprimée par le refus de payer le tribut aux divinités de l'empire et à l'empereur lui-même.

Détrôner l'oppresseur : les aspects subversifs
Le fait que, pour l'auteur chrétien, la victoire décisive soit déjà acquise est hautement significatif. Le Christ en tant qu' « Agneau de Dieu immolé », a été élevé et intronisé comme « Seigneur et Dieu » tout-puissant. Il a triomphé des deux bêtes qui, toutes deux, sont au service des forces sataniques. Ceux qui sont déjà sauvés célèbrent cette victoire par les hymnes de la « liturgie divine » (cf. 5, 9-13; 11, 15-18; 12, 1012; 15, 3-4; 17,14; 19,1-8). Ces textes liturgiques, en soi inoffensifs du point de vue politique, ont dû avoir un effet subversif, ceci dans la mesure où ils proclament que la domination du monde n'appartient pas à l'empereur romain qui se faisait appeler « notre Seigneur et notre Dieu » (Dominus et Deus noster), mais bien plutôt à un homme mis à mort par les Romains comme agitateur politique. L'annonce de la chute de la ville de Rome et de l'Empire romain (cf. chap. 18) a dû bien sûr apparaître comme une menace réelle pour l'empire et subversive pour le pouvoir en place. En fin de compte, l'affirmation selon laquelle les chrétiens sont un « peuple de rois et de prêtres » pourrait bien avoir été perçue comme dangereuse et révolutionnaire. Et combien plus encore lorsque la conduite de telles personnes entrait en conflit avec l'obéissance due à l'empereur et les exigences du culte païen ?

Les résultats de ce bref survol peuvent très bien se résumer dans ces paroles de D. Dormeyer : « La littérature apocalyptique offre aux opprimés un univers symbolique qui leur permet de développer une identité propre en temps de persécution et de danger de mort. L'apocalyptique est une littérature de résistance venue d'en bas » (D. Dormeyer / L. Hauser, Weltuntergang und Gottesherrschaft, Topos Taschenbucher 196,1990, p. 98).

© Félix Porsch, FPF / SBEV, Bulletin Information Biblique n° 57 (décembre  2001) p. 13..




 
 
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