416
Apocalypse
547
Herméneutique
630
Lecture sectaire
158
Thiede Werner
L'Apocalypse de Jean dans l'interprétation des sectes chrétiennes
Théologie
 
Approfondir
 
http://www.moleiro.com/fr/ : L’Apocalypse en Français, 1313 ...
Une préférence donnée à l'Apocalypse montre une tendance sectaire, mais refouler ce texte, également. Les deux processus ont la même cause. Ils se basent sur la séparation de Dieu, avec qui s'associent l'espérance de la résurrection des morts et un achèvement rédempteur de la réalité passagère du monde.
 

Pour plus d'un groupe en marge de la chrétienté, le dernier livre de la Bible est en quelque sorte le premier. Ceci ne veut pas dire forcément qu'ils dénaturent l'Écriture Sainte; car les dernières choses - dont parle abondamment l'Apocalypse de Jean ‑ ont sans aucun doute pour la foi, un caractère de premier rang. Cependant, cela indique qu'en conséquence d'autres affirmations centrales du salut, qui, de leur côté, sont d'une grande importance eschatologique, doivent malencontreusement se contenter d'une place secondaire. Sur ce point, une préférence du dernier livre de la Bible montre une tendance sectaire.

À vrai dire, une surestimation sectaire rappelle aux Églises leur attitude de sous‑estimation problématique. Ainsi le refoulement de l'Apocalyptique est un signe caractéristique dominant de la conscience moderne qui façonne fréquemment même la théologie et l'Église. La foi progressiste des nouveaux temps n'attend l'irruption d'aucune rupture transcendante; également, pour les postmodernes, la « fin de l'histoire » est imaginée éventuellement dans le sens d'un processus de temps continuant à courir sans grand changement. Parallèlement à ce tabou, un refoulement de la mort individuelle augmentait fortement : les philosophes et les sociologues l'ont remarqué et ont constaté sa permanence pendant tout le vingtième siècle. En revanche on a moins réfléchi sur le considérable tabou d'une possible fin du monde. Et pourtant les deux processus de refoulement d'un réel danger ont la même cause. Ils se basent sur la séparation de Dieu, avec qui s'associent l'espérance de la résurrection des morts et un achèvement rédempteur de la réalité passagère du monde. Des parties de la théologie moderne ont participé à la réalisation de cette séparation.

Mais des refoulements mettent évidence, comme chacun sait, des excès fâcheux qui se mettent à la place de ce qui a été refoulé. Sur ce point, l'affinité avec l'Apocalyptique dans l'esprit sectaire moderne appartient au revers de la médaille de notre monde « des lumières », et de l'Église adaptée aux temps modernes. Des aggravations du dernier quart du siècle nous empêchent de fermer les yeux : suicides collectifs de groupuscules religieux, dont les meneurs respectifs se sont jetés volontiers sur leur interprétation spécifique de l'Apocalypse de Jean ! D'où cette question inévitable : à quoi ressemble une approche typiquement sectaire du dernier livre de la Bible ? Pourquoi attire-t-elle autant toutes sortes sectes et d'esprits sectaires ?

« Pièges » dans l'Apocalypse de Jean

Tout d'abord, il faut considérer que l'Apocalypse de Jean est le seul livre de la Bible qui, dès son introduction, revendique quelque chose comme une inspiration verbale. Ici, un événement de révélation immédiate, et basé sur des auditions et des visions, est communiqué d'une façon plus grandiose encore que dans des passages prophético‑apocalyptiques comparables de l'Écriture Sainte. Et cela correspond, sous plus d'un rapport, à la vision ou à la médiation telles que les prophètes modernes ou meneurs de sectes revendiquent pour eux‑mêmes d'une manière autoritaire.

Ce livre propose ensuite une surabondance d'images et de symboles qui d'un côté, dans leur caractère énigmatique, échappent à une analyse exacte et à une interprétation univoque, et d'un autre côté demandent impérativement certains éclaircissement. Les  « sectes » se distinguent par le fait qu'elles prétendent posséder la seule vraie clé herméneutique pour la compréhension de ce langage d'images. Or, sur ce point, l'Apocalypse de Jean est propre à manifester la prétention exclusive de communautés religieuses particulières à la compréhension de l'Écriture Sainte, et cela comme aucun autre livre de la Bible. Mais, en procédant ainsi, ces sectes ne se conforment justement pas aux directives du Christ qui, dans le chapitre 22, précise qu'il ne faut rien ajouter ni enlever au livre.

Le rigorisme éthique, fondé sur la dimension apocalyptique de l'Apocalypse de Jean, crée un autre motif de mentalité sectaire. Si on comprend la notion de secte, pas simplement dans un sens dévalorisant mais dans le sens de communauté de croyants engagés, accentuant le sens de la vie dans « l'au-delà » s'opposant à l'Église, la société, l'état, voire au « monde » (Ernst Troeltsch), de cette façon, la proximité intérieure des dites sectes avec la pensée apocalyptique devient aussitôt claire. La conviction intime de non-appartenance à un monde voué à la destruction, est directement condition de formation et d'existence de communautés particulières. Celles-ci se sentent spécialement engagées à ne pas oublier de se sanctifier en vue d'un espoir d'une fin proche. C'est pourquoi la menace de Jésus, de préférer le chaud ou le froid et de vomir les tièdes, leur va bien et soutient leur posture critique envers les grandes Églises. C'est dans ce sens-là qu'elles interprètent les encouragements à s'écarter de « Babylone, la prostituée ».

En conséquence, ce sont les gigantesques menaces de jugements de l'Apocalypse en tant que telles, que les sectes ne prennent d'aucune façon pour elles-mêmes, mais pour ceux, desquels elles se sont séparées - et pour ceux, qui se sont séparés d'elles, et qui sont donc « déserteurs ». En relation avec l'angoisse du jugement délibérément persistante, des tendances à « agir juste » deviennent en même temps plus importantes, dans la mesure où elles peuvent s'appuyer sur des passages de l'Apocalypse de Jean.

De plus, la situation historique de la communauté persécutée au temps de Jean présente une analogie bienvenue avec la persécution dans laquelle des groupes chrétiens particuliers et des minorités religieuses se trouvent parfois aujourd'hui subjectivement.

Notamment, les motifs d'élection particulièrement soulignés dans le dernier livre de la Bible, par exemple le nombre des 144.000 ou les participants à la première résurrection, servent à encourager une conscience sectaire : ils consolident un sentiment de propre valeur élitiste et donnent une endurance dans un explicite isolement des réalités du monde.

En outre, l'Apocalypse de Jean pousse, comme en grande partie chaque apocalypse, à mettre vraiment au centre le tout du processus du monde et, ainsi, le sens du tout. Des perspectives totalisantes, comme les ésotériques et les sectaires savent les proposer au-delà d'une rationalité « éclairée », s'établissent trop volontiers à l'ombre de l'Apocalypse de Jean. Dans ce cas, proche est le danger d'un changement d'une telle totalité en totalitarisme.

Structures d'une apocalyptique saine

Les points nommés signalent les risques venant d'une apocalyptique sectaire, « malade ». Dans ce sens, avec Ulrich Körtner, nous pourrions parler d'« Apocalyptique blessée », dès lors il faut, en même temps, se faire une idée des structures d'une « saine » apocalyptique. Trois éléments constitutifs essentiels de l'apocalyptique des premiers chrétiens, qui sont centraux dans l'ensemble du Nouveau Testament, mais précisément aussi dans l'Apocalypse de Jean elle-même, ressortent.

En premier lieu, des personnes dont l'espérance se base sur l'apocalypse, sont convaincues que leur histoire personnelle, ainsi que celle de leur communauté de foi et de l'humanité tout entière, en dépit des crises actuelles ou appréhendées, ne va pas à la catastrophe, ne finira pas dans le chaos. Au contraire, Dieu détermine lui-même le sens et la fin des temps.

En deuxième lieu, on peut dire plus concrètement : contrairement aux mythologies et visions du monde qui voient la fin de tous les temps dans une prochaine ou lointaine fin de tous les êtres ou pensent, dans le meilleur des cas, à une suite cyclique de naissances et de morts, les croyants qui se basent sur l'Apocalypse ont confiance en la perfection promise de la création. Ils croient en un objectif universel, donné à la créature. De cette manière, ils attendent une mise en ordre définitive de toutes choses, soit en imaginant un jugement de Dieu, soit en espérant largement une réconciliation universelle.

Troisièmement, à l'orientation apocalyptique s'ajoute la conviction de vivre à la fin des temps, juste avant le bouleversement vers un nouveau monde de Dieu, - ce qui engage à avoir une éthique supérieure et un style de vie activement missionnaire. Cette séduisante compréhension de la fin des temps aux calculs souvent quantitatifs et datés, parfois même trop spéculatifs, peut être interprétée dans un sens profond, et même qualitatif : Pour des partisans de l'apocalypse, c'est toujours « la fin des temps », à savoir un temps déterminé, riche déjà de l'Esprit du nouveau monde promis.

Signes caractéristique  d'une apocalyptique « malade »

Caractériser ces trois éléments constitutifs élémentaires d'une « saine » conscience apocalyptique, comme le fait le Nouveau Testament, fondé sur une piété élémentaire, mais aussi rattachée à la Bible, dans l'histoire et le présent de l'Église chrétienne, c'est pour mettre en relief les contours d'une apocalyptique « blessée ». Ils sont présents là où les trois éléments constitutifs élémentaires nommés sont déformés, et sans doute profanés - dans l'intention de l'autoglorification de l'existence, non seulement du groupe mais aussi de l'individu. Tandis que de telles déformations résonnent dans le Nouveau Testament plutôt seulement en marge (totalement dans quelques passages de l'Apocalypse de Jean), dans les dites sectes on les retrouve presque couramment et dans une fonction centrale. Les trois suivantes anomalies d'une conscience apocalyptique correspondent aux formes « saines ».

Le premier élément constitutif élémentaire, à savoir l'idée que Dieu détermine le sens et la fin du temps, est transformé en une arrogante prétention d'élection. En conséquence, Dieu a. justement choisi et séparé un tel groupe, une telle conduite et des tels croyants pour le salut.

D'une manière analogue, le deuxième élément constitutif est changé négativement, car l'élément décisif du futur est appelé  « décadence » au lieu d' « accomplissement ». Quant à la perversion des incroyants et des incorrigibles, elle est présentée schématiquement comme un point capital de l'attente. Le sentiment d'auto-valoration céleste se détache mieux, pour ainsi dire, devant le décor de l'enfer. Le monde méchant et tous ses représentants, qui oppriment encore aujourd'hui de différentes manières les fidèles, seront tués dans le feu par Dieu ou, peut-être même, par les fidèles eux-mêmes, un jour délégués !

Le troisième élément constitutif : l'attente, essentiellement qualitative, d'une fin proche, est défigurée en passant au niveau d'une représentation quantitative, de telle sorte que les fidèles n'ont à leur disposition qu'une seule connaissance sur les accès particuliers à la marche des événements de la fin des temps. Le déchiffrage du programme précis de l'histoire du salut est en rapport alors, en règle générale, avec une interprétation propre de l'Écriture Sainte.

Actuellement, une apocalyptique religieuse se rencontre en majorité sous cet aspect faussé, parce que théologie et Églises l'ont abandonné, en grande partie, aux sectaires. Mais il s'agit de considérer, que ce n'est pas par hasard que les dites déformations trouvent des points d'appui dans l'Apocalypse de Jean elle-même. En aucune façon, tout le négatif repose sur une interprétation spécifique des sectes. Déjà, comme il est bien connu, l'Église primitive n'avait pas intégré sans problème l'Apocalypse de Jean dans le canon du Nouveau Testament. Plus tard, notamment Martin Luther, dans sa préface à l'Apocalypse de Jean de la Bible de septembre 1522, critiqua la dureté des commandements et des menaces qui s'y trouvent : « Mon esprit ne peut pas s'adapter au livre. Et pour moi, le fait que le Christ n'y soit ni enseigné, ni connu est une raison suffisante pour que je n'y prête pas une grande attention. C'est pourquoi je m'attarde dans les livres qui me donnent le Christ clairement et purement ». Plus tard, Luther a restreint ce jugement sévère et trouva une propre interprétation historico-ecclésiale, de la symbolique apocalyptique qui pesa ensuite dans la dénomination injustifiée d'hérétiques de certains sectaires et adversaires. À vrai dire, le réformateur n'avait pas seulement raison en regard des autres, quand il constatait que « beaucoup de personnes composaient un breuvage de nombreuses choses très maladroites prises de leur cru ».

La clé herméneutique : Jésus-Christ

La clé herméneutique de l'Apocalypse de Jean devait être empreinte, conformément à sa nature, d'une certaine dose d'arbitraire, aussi longtemps qu'il n'y avait pas d'exégèse historico-critique. Grâce à la recherche moderne, on ne connaît certes pas tout avec une suprême clarté, néanmoins on est mieux renseigné qu'avant sur les rapports concrets historiques et interbibliques dans le monde des symboles et des images de Jean. Nonobstant, à notre époque, justement à cause de cela, la tentation de traitement sectaire arbitraire de l'Apocalypse de Jean a pris de l'ampleur. Donc, un certain nombre de choses restent exégétiquement ouvertes et, d'autre part la relativisation historique du contenu des affirmation en tant que telles invite à une actualisation méthodique des livres bibliques encore pleins de charme - ou bien encore, conscients que le visionnaire de Patmos, avec ses images purement conditionnées par le temps, a déjà envisagé à son époque, aussi ou même exclusivement, les (la fin des) temps actuels.

La question de la juste interprétation de l'Apocalypse de Jean demeure finalement une question profondément théologique. Celui qui a reconnu le centre de gravité de l'évangile dans l'amour de Dieu, s'offrant sans condition et devenu manifeste par Jésus Christ, est capable de percevoir, en faisant la différence, la perspective apocalyptique à l'intérieur du dernier livre de la Bible ainsi que dans d'autres parties de l'Écriture Sainte; il sait souligner les aspects propres à la compréhension « saine » de l'Évangile et relativiser ceux qui encouragent à créer un « esprit sectaire ». Là où celui-là réussit, une mainmise sectaire sur l'Apocalypse de Jean a l'herbe coupée sous les pieds.

© W'erner Thiede, FPF / SBEV, Bulletin Information Biblique n° 57 (décembre  2001) p. 10..

 
 
Vidéo
La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org