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Apocalypse
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Bauer Dieter
Introduction au livre de l'Apocalypse de Jean
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Un livre scellé par sept sceaux, que personne n'a été digne ...
Pour la majorité des chrétiens, le livre de l'Apocalypse est d'abord « un livre à sept sceaux »...
 

Pour la majorité des chrétiens, le livre de l'Apocalypse est d'abord « un livre à sept sceaux ». Lui porter un quelconque intérêt a toutes les chances aujourd'hui d'éveiller les soupçons, car ce sont surtout les sectes et les groupes d'église marginaux qui se sont intéressés à ce livre pour en tirer les conclusions les plus variées. Le livre de l'Apocalypse appartient à la catégorie des livres du Nouveau Testament les plus mal utilisés. Pour quelle raison ? Parce que ce livre emploie un langage symbolique imagé et riche qui ne nous parle plus immédiatement. Un tel langage est tout simplement étranger à notre façon de penser.

Le livre contient aussi de nombreuses allusions qui étaient très significatives à l'époque où il a été écrit, mais qui demanderaient aujourd'hui une explication.

Un troisième point rend difficile l'accès à ce texte biblique : une méprise fondamentale sur sa finalité de ses objectifs. Très souvent par exemple, on lit les visions de ce livre comme une sorte de prédiction portant sur l'avenir qu'il s'agirait de décrypter en fonction seulement de notre époque. La même erreur d'interprétation se rencontre fréquemment en ce qui concerne les écrits prophétiques de l'Ancien Testament. Comme les prophètes, Jean le Voyant n'essaie pas d'interpréter le futur mais le présent (c'est‑à‑dire son présent à lui). Son objectif est de consoler et d'encourager les communautés opprimées, ses sœurs et frères dans la Foi, pour stimuler leur espérance et raffermir leur foi. 

Jean est en exil sur l'île de Patmos au large de l'Asie Mineure. Il écrit cc livre à sept communautés d'Asie Mineure dont il doit être connu. Il est en exil « pour avoir prêché le Parole de Dieu et rendu témoignage à Jésus » (Ap 1,9). On peut donc supposer que les chrétiens étaient opprimés dans le cadre d'une persécution autorisée par l'État. Mais quels pouvaient bien être le contexte et la nature de cette persécution ?

La situation des communautés opprimées

D'après la tradition ecclésiastique primitive, le livre de l'Apocalypse a été écrit vers la fin du règne de l'empereur romain Domitien (81-96). Domitien était célèbre pour avoir encouragé le culte impérial plus qu'aucun de ses prédécesseurs; il s'efforça même de faire accepter la totale divinisation de l'empereur. Entre autres, il voulut faire débuter les lettres circulaires officielles envoyées à ses dignitaire par la formule : « Notre Seigneur et notre Dieu ordonne... » Pour n'importe quel chrétien, une telle expression appliquée à un souverain terrestre ne pouvait que s'avérer scandaleuse.

Mais nulle part ailleurs plus qu'en Asie Mineure, c'est-à-dire dans la province romaine d'Asie, le culte de l'empereur n'a pris de telles proportions. À Éphèse, la capitale de la province, Domitien a même été honoré d'un temple qui lui avait été spécialement dédié. Et les fouilles ont mis au jour la tête et le bras d'une statue destinée au culte impérial, manifestement beaucoup plus grande que nature. 

D'ores et déjà, parce que le culte impérial n'avait pas le caractère d'un événement simplement religieux — pour les affaires religieuses, l'Empire romain se montrait particulièrement tolérant  — mais était d'abord une manifestation politique, on imagine facilement avec quelle rapidité les gens qui ne prenaient pas part au culte du temple local étaient considérés comme des ennemis de l'État. C'est justement ce qui arriva aux chrétiens qui s'étaient abstenus d'honorer l'empereur comme « Seigneur et Dieu ». Ils étaient dénoncés et finissaient en prison, et dans le pire des cas subissaient la peine de mort pour désobéissance à l'empereur.

C'est donc dans ces circonstances que Jean écrivit son livre, ou plutôt cette longue lettre circulaire aux communautés de la province d'Asie. Les communautés auxquelles était destiné ce livre reçurent chacune une lettre qui lui était spécifiquement adressée (cf. chapitres 2 et 3). Il est intéressant de noter aussi la perception que Jean a de lui-même : c'est bien lui qui écrit ces lettres, mais elles lui sont dictées par le Christ. Cela explique également le titre du livre que l'on retrouve en ouverture du texte : « Révélation de Jésus Christ » (Ap 1,1). Pratiquement, le but de ces lettres est de préparer les communautés à ce qui suit. Chaque lettre commence par ces mots : « Je connais », puis se poursuit par la mise en évidence de la situation propre à la communauté concernée. Dans chaque cas, se fait alors entendre un appel à la persévérance et des promesses de récompenses pour ceux qui restent fermes. Ainsi préparés, les auditeurs peuvent maintenant entrer dans les visions de la seconde partie du livre qui est aussi la plus importante.

La vision de la salle du trône

Les chapitres 4 et 5 de Jean rapportent la vision de la salle du trône de Dieu. En guise d'ouverture à ce qui va suivre, la véritable puissance — à laquelle personne ne peut résister — est maintenant mise au premier plan. Pour l'auditoire, il devient donc évident dès le début, ce qui est particulièrement réconfortant, qu'aucun pouvoir terrestre ne peut être comparé à la puissance de Dieu et encore moins la défier en quoi que ce soit.

Puis il est question d'un livre scellé de sept sceaux que Dieu tient en main et qui évidemment contient son plan de salut. C'est le contenu de ce livre que désirent ardemment connaître ceux qui souffrent la persécution. Personne toutefois n'est jugé digne de révéler le plan de salut de Dieu, ce qui fait pleurer profondément Jean le Voyant qui, tout autant que les autres, désire connaître et contempler le contenu de ce livre.

C'est alors qu'il aperçoit un Agneau jugé digne de cette mission. Ce nouveau personnage représente clairement le Christ. Lui seul a reçu les pleins pouvoirs pour révéler les secrets du projet de Dieu. Pour les auditeurs cela signifie que comme communauté de Jésus Christ, ils sont  « co-initiés » au plan de salut de Dieu et donc maintenant, en mesure de comprendre ce qui dans ce projet éclaire leur situation présente. Ayant compris ce qui se passe au ciel, ils peuvent également comprendre ce qui se passe sur terre. 

Les visions terrifiantes

Puis vient l'ouverture des sept sceaux. Elle provoque un drame sur la terre qui se déroule en trois fois sept fléaux : l'ouverture des sept sceaux, les sept trompettes et les sept coupes de la colère. La signification de cette triple répétition de sept fléaux demeure mystérieusement en souffrance. Il ne s'agit pas de la triple répétition de la même réalité. Mais en même temps, il est impossible de discerner un quelconque développement. Vraisemblablement, il faut comprendre ces trois séries de fléaux comme des cycles; il y a toujours une révélation, une clarification de nouveaux aspects, une recherche constante de nouvelles images pour expliquer la même situation. 

Et toutes les visions de ces fléau, ont trait à l'interprétation de la situation des communautés. La plus grande partie de ce qui est dit a sens pour les auditeurs; le futur proche des communautés se laisse déjà entrevoir dans la plupart des réalités mises en scène par Jean le Voyant dans ses descriptions imagées. 

Au milieu du livre, nous trouvons la célèbre vision de la femme et du dragon. Un grand signe apparaît dans le ciel : une femme enveloppée de soleil, avec la lune sous ses pieds, et couronnée de douze étoiles. Elle est enceinte et crie dans les douleurs de l'enfantement. Puis un autre signe apparaît dans le ciel un dragon rouge feu qui guette l'enfant à naître afin de le dévorer.

Le signe de la femme symbolise l'Israël choisi, le véritable Israël dans sa mise à part comme peuple de Dieu dont le Messie est issu. Bien entendu ce dernier est persécuté, mais en définitive les puissances du mal ne peuvent l'atteindre parce qu'il a été enlevé auprès de Dieu. La femme, le véritable Israël, comme se comprend l'Église, est aussi sous la protection de Dieu. 

Le combat des anges décrit une fois encore les conséquences de la persécution de l'enfant de la femme. Dieu lui-même intervient et provoque la chute du dragon par l'intermédiaire de l'armée céleste. Le coup décisif est asséné aux puissances du mal et la victoire salvatrice est là. Cependant, tout cela se passe dans le ciel. Sur la terre, le démon est toujours en liberté. Toutefois il est encourageant pour l'auditoire de connaître l'issue du massacre qui a lieu sur la terre: il va se retourner contre la puissance du mal. 

Néanmoins, le mal est une réalité terrifiante sur laquelle l'auteur porte longuement son attention dans les chapitres suivants. 

Le pouvoir impérial démasqué

Au chapitre 13, une bête surgit de la mer, une bête qui tient son pouvoir du dragon. Cette bête est principalement décrite dans les termes de l'apocalypse de Daniel, en ce sens qu'elle associe en elle toute la monstruosité des quatre bêtes de Daniel 7. Il est évident que la vision du Voyant porte ici sur l'Empire romain. Il s'agit de faire comprendre qu'en définitive, cet empire tient son pouvoir de Satan. Le dragon est aussi celui à qui le culte revient car c'est lui qui a donné le pouvoir à un tel monstre. Le chapitre tout entier met en scène une parodie de l'intronisation de l'Agneau dans la salle du trône telle que décrite au chapitre 5. C'est précisément ce qui rend la bête si dangereuse aux yeux de Jean le Voyant : elle est une « parfaite » imitatrice. 

• Tout comme l'Agneau qui tient le livre scellé en main est intronisé et reçoit le pouvoir, de même la bête reçoit le pouvoir du dragon. 

• Tout comme l'Agneau est le chef d'un peuple composé d'hommes de toutes tribus, nations et langues qu'il a rachetés de son sang, de même la bête exerce son pouvoir sur des tribus, peuples, langues et nations. 

• Tout comme les êtres célestes, qui représentent toute la création, rendent hommage à l'Agneau, de même les habitants de la terre se prosternent devant la bête et lui chantent un chant de louange. 

• Tout comme l'Agneau se reconnaît par le festin qui commémore son immolation, de même la bête porte une blessure mortelle qui a été guérie. 

C'est au moyen de cette parodie que le Voyant dénonce l'Empire romain comme une mauvaise contrefaçon. Seuls ceux qui « ne sont pas inscrits dans le livre de vie de l'Agneau » se laissent prendre par cette caricature et lui rendent hommage. Ceux qui sont capables de résister souffriront une rude persécution mais, parce que leurs noms sont inscrits dans le livre de vie, ils n'ont rien à craindre. Ils savent que tout cela est inclus dans le plan de salut de Dieu. On ne trouve ici aucun appel à la résistance. Les chrétiens sont exhortés à demeurer fermes dans leur témoignage de foi et à en supporter les conséquences inévitables. 

Après la bête surgie de la mer, Jean voit une autre bête qui se lève de la terre. Elle a deux cornes comme en avait le Christ Agneau et lui ressemble de façon trompeuse. Cette bête essaie de séduire les habitants de la terre en les incitant à adorer la première bête. Elle accomplit même des signes spectaculaires et des prodiges par lesquels elle en égare beaucoup. Elle fait ériger une statue de la première bête et veille à ce que tous ceux qui refusent d'adorer la statue soient mis à mort.

Je pense qu'ici l'arrière-fond du culte impérial transparaît enfin pleinement. L'auteur parle du plus fervent suppôt de l'empereur. La vision qui apparaît à Jean — à savoir une foule de petits et de grands, de riches et de pauvres, d'hommes libres et d'esclaves contraints comme tous les esclaves à porter la marque de la bête sur le front et sur la main — ne correspondait probablement pas tout à fait à la réalité, mais la signification en était claire : tous sont en train de devenir les esclaves du pouvoir impérial de Rome. Et quiconque refuse de devenir esclave, dit Jean, ne pourra plus ni vendre ni acheter; il sera mis complètement à l'écart, il ne pourra entrer dans aucune association commerciale parce qu'elles sont toutes obligées de participer aux célébrations cultuelles. Tel est le vécu de beaucoup de chrétiens : ceux qui refusent de prendre part au culte impérial sont exclus de la vie économique. Ou dit autrement : la vie économique ne fonctionne que là où l'empereur est reconnu. Ou, encore plus caractéristique : ce ne sont pas l'encens et les prières qui intéressent véritablement les tenants du pouvoir, mais le profit et les bénéfices. Sous couvert de fumée d'encens, la poursuite des affaires n'en est que plus subtile et efficace. En arrière-fond des treize premiers chapitres de l'Apocalypse se pose cette question angoissante : comment un pouvoir aussi monstrueux et opposé à Dieu que l'Empire romain peut-il bien subsister à côté de Dieu ? La réponse de Jean est la suivante : « tout cela n'est qu'une caricature du règne de Dieu ! ». Ce n'est pas comme si deux pouvoirs s'affrontaient sur un pied d'égalité; ce n'est pas comme si Dieu régnait au ciel et Satan sur terre. Une telle façon de voir relèverait d'une très mauvaise compréhension de l'Apocalypse.

Jean affirme qu'il n'y a qu'un seul pouvoir, celui de Dieu et que la victoire lui est déjà acquise. Le second pouvoir n'a qu'un semblant d'existence; il ne repose que sur le mensonge et la supercherie et n'a aucune réalité. Dans d'autres passages de l'Apocalypse, Jean va jusqu'à dire qu'il est déjà condamné et renversé. Mais ce n'est qu'une facette de la réalité.

Cette violence fondée sur le mensonge et la supercherie n'en est pas moins une violence réelle. Elle tient sa consistance du fait même qu'elle est admise; c'est précisément ce que Jean est en train de dénoncer. Il met en évidence ces mécanismes trompeurs et le lieu de la véritable puissance. Jean est ici engagé dans un travail de conscientisation. Il dénonce les rouages du pouvoir établi par l'Empire romain : son objectif est de lui ôter ainsi toute légitimité et de faire cesser les marques de reconnaissance qu'il reçoit. C'est une entreprise subversive et non-violente, même si elle fait appel à une violence qui est réelle également. La violence de l'État est une réalité incontestable et Jean n'est certainement pas de ceux qui nieraient l'existence du diable comme c'est souvent le cas aujourd'hui. Il prend très au sérieux le pouvoir de ce dernier, mais il voit plus loin et montre que ce pouvoir ne doit son existence qu'à la foi, ou plutôt à la crédulité et à la superstition. Le propos de Jean est d'en saper les fondements. 

Consoler ou bercer de fausses espérances ? 

Je pense qu'il faut mentionner ici un soupçon assez fréquemment exprimé : cette démarche ne reviendrait finalement qu'à bercer les gens de fausses espérances sous couvert de leur apporter une parole de consolation ? Les sans-pouvoir n'en deviennent que plus impuissants tandis qu'on leur dénie tout droit à la révolte. Et tout ce qui arrive trouve une légitimité surnaturelle puisque le plan de salut de Dieu est grand et impénétrable.

Je comprends qu'un tel soupçon puisse surgir, notre propre histoire ecclésiale nous ayant trop habitués à ce genre de paroles « réconfortantes ». Mais, à propos de ce soupçon, j'aimerais mettre en évidence un point qui me semble très important et qui concerne l'auteur de ce type de textes.

Il y a une énorme différence selon qu'un texte de cette sorte est produit par les puissants eux-mêmes ou au contraire émane des sans pouvoir. Un texte chrétien ne peul en aucune manière provenir des puissants puisque les chrétiens dans la mesure où ils suivent Jésus, sont l'impuissance personnifiée. Jean se présente lui-même en ces termes : « Moi, Jean, votre frère qui, en Jésus, partage avec vous l'épreuve, la royauté et la constance, je me trouvais sur l'île de Patmos à cause de la Parole de Dieu et du témoignage de Jésus » (Ap 1,9). Seul celui qui connaît la souffrance peut vraiment consoler Quand elle vient « d'en haut », la consolation n'est qu'une manière de bercer les gens de fausses espérances. Je considère que cette distinction est fondamentale dans la mesure où la responsabilité du prédicateur est engagée de façon totalement différente. La parole de Dieu peut devenir mensonge dans la bouche des puissants même si aucun mot n'en a été changé. Voilà pourquoi l'Apocalypse ne sonne juste que là où le fait de se mettre à la suite de Jésus est vraiment vécu dans ses implications concrètes.

© Dieter Bauer, FPF / SBEV, Bulletin Information Biblique n° 57 (décembre 2001) p. 3..

 

 
 
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