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Zumstein Jean
Lectures de la Bible et Églises : réflexions d'un protestant
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La situation des Églises protestantes européennes face à la Bible est en pleine mutation...
 
Quelques remarques sur la situation des Églises protestantes européennes face à la Bible
La situation des Églises protestantes européennes face à la Bible est en pleine mutation. Une série de facteurs affecte et transforme de façon substantielle le rôle central que la Bible jouait dans cette tradition confessionnelle. Cinq observations donnent la mesure de la crise actuelle :

Les Églises protestantes sont déchirées dans leur approche de la Bible.
Alors que jusqu’au milieu du 20ème siècle, les Églises “ historiques ” (réformées, luthériennes, anglicanes, méthodistes) incarnaient la tradition protestante, le dernier demi-siècle a vu la montée en force des communautés fondamentalistes et charismatiques. L’identité protestante s’en est trouvée ébranlée et modifiée. Ce déplacement du centre de gravité du protestantisme a également affecté sa lecture de la Bible. Alors que depuis la Réforme du 16ème siècle et en particulier depuis l’émergence de la critique historique, le protestantisme était l’espace d’une lecture critique de la Bible, le lieu où s’était développé une importante tradition exégétique, les milieux charismatiques et fondamentalistes ont milité pour une approche de la Bible qui se distancie de la pensée historique et critique et qui privilégie des a priori dogmatiques, moralistes et spirituels.

Les lectures concurrentes de la Bible à l’intérieur des Églises historiques de la tradition protestante.
Si l’on peut dire des lectures fondamentalistes et charismatiques que ce sont des lectures qui se situaient initialement aux marges de la mouvance protestante et qui ont pris de l’importance ces dernières décennies dans les Églises “ historiques ”, force est de constater qu’à l’intérieur même de ces Églises, d’autres lectures se sont développées à la fin du 20ème siècle. D’une part, le mouvement œcuménique, au gré des documents qu’il a publiés, a développé une lecture “ dogmatique ” de la Bible. Guidé par des soucis ecclésiaux, il s’exprime dans des documents qui, faisant fi des acquis de la recherche exégétique, tend à légitimer une certaine conception de l’Église, des ministères et des sacrements. Le document de Lima ou le récent accord sur la justification entre luthériens et catholiques fournissent l’éloquent témoignage de cette approche de la Bible assujettie à des objectifs théologiques qu’elle doit servir. La question critique qui doit être posée est de savoir s’il est légitime d’instrumentaliser la lecture de la Bible pour rassembler les arguments servant à étayer une position – aussi respectable soit-elle.

À cette lecture "dogmatique" d’inspiration œcuménique, on ajoutera la montée des lectures idéologiques de la Bible qui, elles, entendent légitimer et alimenter des luttes en soi légitimes à l’intérieur de l’Église et de la société. La lecture féministe de la Bible ou celle qui s’appuie sur la théologie de la libération appartiennent à cette catégorie. Une pratique de libération s’appuie à la fois sur certains éléments du texte biblique tout en en opérant une reprise critique. La question critique qui doit être posée est de savoir s’il est légitime de lire la Bible à partir d’un a priori idéologique – aussi chrétien et respectable soit-il.

Les Églises protestantes et l’Église catholique.
Dans leur approche de la Bible, les Églises protestantes et l’Église catholique se sont rapprochées, tout en prenant conscience de la distance qui les sépare. Le rapprochement au niveau des sciences bibliques est quasiment achevé : dans la recherche biblique de type universitaire, l’appartenance confessionnelle ne joue plus de rôle significatif. Semblablement, le travail biblique au sein de groupes interconfessionnels n’est pas moins bon à cause de l’appartenance confessionnelle. En revanche, le vécu ecclésial et spirituel reste fort différent d’une confession à l’autre si bien que la lecture biblique commune entre en interaction avec des expériences et des préoccupations fort différentes.

Les Églises "historiques" de tradition protestante affrontent par ailleurs une crise culturelle d’une grande ampleur.
Alors que leur histoire était marquée par le rôle central qu’y tenait la Bible comme unique source de révélation et que, de ce fait, la lecture assidue de l'Écriture constituait la pierre angulaire de l’identité confessionnelle, une désaffection accentuée des jeunes générations se fait jour ; elles renoncent à toute socialisation ecclésiale. La pratique de la lecture de la Bible est frappée de plein fouet. Il est à craindre que la transmission de la tradition biblique qui avait marqué la vie du protestantisme soit interrompue pour ne devenir l’apanage que d’une très faible minorité.

Il est pourtant insuffisant de ne voir dans ce déclin de la lecture de la Bible qu’une conséquence de la sécularisation galopante. C’est bien à une mutation culturelle que nous assistons. D’une part, la conscience de l’appartenance historique s’affaiblit. La mémoire n’est plus considérée comme une dimension de première importance dans la constitution de l’identité religieuse. Le passé a perdu sa valeur fondatrice. On ne voit plus en quoi l’histoire du peuple d’Israël – telle qu’elle est consignée dans la Bible hébraïque – ou la vie de Jésus telle qu’elle est relatée dans le Nouveau Testament pourraient déterminer la compréhension du présent et ouvrir à l’avenir. D’autre part, le fait que la Bible se présente sous la forme d’un texte écrit en rend l’accès difficile. La pratique de la lecture assidue et exigeante d’un texte écrit s’est totalement transformée ces dernières décennies. Enfin, si le religieux n’a nullement disparu de nos sociétés occidentales, son expression s’est-elle aussi modifiée. Tout d’abord, le religieux ne se limite plus à la tradition chrétienne, mais s’alimente de façon sauvage et individuelle à d’autres courants : l’heure est au patchwork religieux, comme une enquête sur les croyances religieuses, récemment menée en Suisse, l’a confirmé. Ensuite, le maître-mot dans l’approche du religieux est l’expérience immédiate – et non plus la réflexion ordonnée et articulée à une pratique disciplinée de la lecture.

Cette mutation culturelle, dont nous avons signalé quelques éléments, dit la difficulté dans laquelle se trouve la tradition protestante lorsqu’elle entend prôner la lecture de la Bible, comme facteur fondamental dans la constitution de l’identité chrétienne.

Le recul de la Bible dans les Églises traditionnelles et son émergence dans la société civile.
Si la Bible perd de son importance dans la pratique des Églises protestantes traditionnelles et expose ces dernières à une cruelle perte d’identité, cela ne signifie pas pour autant que la Bible est appelée à disparaître totalement de nos sociétés occidentales. L’exemple des travaux consacrés à la Bible est à cet égard éclairant.

D’une part, l’intérêt pour la Bible s’est affaibli en cette fin de siècle parmi les étudiants et les étudiantes en théologie d’Europe. Leur préférence va à l’éthique et à la théologie pastorale. La formation de biblistes qui devraient assurer la relève dans les écoles de théologie et dans les Églises se heurte à des difficultés de recrutement. Le déclin des sciences bibliques dans le catholicisme francophone est patent. D’autre part, le public traditionnel intéressé à la lecture de publications consacrées à la Bible s’est amenuisé à l’intérieur des Églises. Les maisons d’édition publiant de la littérature biblique sont là pour confirmer ce diagnostic.

Mais simultanément, l’intérêt déclinant pour la Bible dans les Églises traditionnelles se trouve relayé par la naissance d’un nouvel intérêt pour la Bible dans la société civile cette fois-ci. Dans le marché du livre, les ouvrages consacrés à Jésus, à Paul, aux esséniens, aux gnostiques, etc. abondent, mais – fait nouveau – ils sont de plus en plus le fait d’auteurs extérieurs à la tradition chrétienne et sans formation théologique. Leur statut laïc leur assure une confiance et une aura auprès du grand public dont ne bénéficient plus les biblistes des Églises. La radio et la télévision connaissent la même évolution : le fait biblique y est évoqué, mais hors Église. C’est là assurément un fait majeur : les Églises historiques ont perdu leur monopole en matière de lecture de la Bible. La société civile s’est emparée de l'Écriture des chrétiens pour la lire et la commenter à sa convenance.

Dans cette situation complexe, quelles sont, d’un point de vue protestant, les valeurs à défendre en matière de lecture de la Bible ?

Les valeurs à défendre du point de vue protestant

Quelle place la Bible doit-elle conserver dans la vie de l’Église d’un point de vue protestant ? Quels types de lectures faut-il défendre ?

La Bible comme source de Révélation.
La tradition protestante est dominée par l’affirmation du "sola scriptura". Le visage de Dieu et sa Parole ne se donnent à connaître que dans la Bible. C’est dans le témoignage rendu au Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob et à son long compagnonnage avec le peuple d ‘Israël (Ancien Testament), puis dans le témoignage rendu à Jésus de Nazareth, le crucifié - ressuscité (Nouveau Testament) que réside la révélation exclusive de Dieu et de sa promesse pour l’ensemble des hommes. Il est donc impossible de faire l’économie d’un acte de mémoire si l’on entend rencontrer le Dieu vivant. Et cet acte de mémoire s’accomplit dans la lecture de la Bible.

Le nécessaire détour par le témoignage biblique signifie que, d’un point de vue protestant, il n’y a pas de connaissance de Dieu qui soit directe et immédiate. Dieu ne se donne pas à connaître dans la nature qui n’est donc pas le grand livre où chacun pourrait en toute indépendance et de façon récurrente découvrir sa trace. Semblablement, pour la tradition protestante, l’Église comme telle et son ministère ne sont pas au bénéfice d’une révélation divine, continue et distincte de l'Écriture.

Le refus de la sacralisation

Alors même que l'Écriture occupe en Église cette fonction-clef, elle ne doit pourtant pas être sacralisée. Elle est et elle reste le témoignage humain et incarné, rendu par des hommes, dans des circonstances particulières, à l’intervention de Dieu dans l’histoire - que ce soit dans l’Ancien ou le Nouveau Testament. La Bible est un témoignage qui renvoie à Dieu, qui le désigne et le nomme, elle n’est pas Dieu lui-même. Semblablement, il est faux d’identifier sans autre texte biblique et Parole de Dieu.

Même si Dieu se dit par l’entremise de ses témoins s’exprimant dans la Bible, il est distinct d’eux et ne réduit pas à leur témoignage. C’est l’erreur du fondamentalisme biblique que de sacraliser la Bible et d’identifier sans nuance Dieu avec le témoignage qui lui est rendu. Cette divinisation de l'Écriture qui voit dans la lettre l’expression sacrée et intangible de la Parole de Dieu en empêche la lecture appropriée. C’est en tant que témoignage humain, formulé dans un langage humain et marqué du sceau de la finitude historique, que l'Écriture doit être lue. Aussi est-ce la responsabilité de la tradition protestante de souligner le rôle irremplaçable de la Bible et de lutter simultanément contre sa sacralisation indue.

L’altérité de la Bible.
Si la Bible ouvre, d’un point de vue protestant, l’accès à Dieu et à sa révélation, encore faut-il en prôner une lecture fidèle, une lecture qui n’en trahisse pas le contenu. À cet égard, la première règle à respecter est le respect de l’altérité de la Bible. La Bible raconte une histoire qui se situe dans un passé éloigné, elle est formulée dans des langues - l’hébreu ancien et le grec hellénistique – qui ne sont plus parlées aujourd’hui, elle est habitée par des concepts et des représentations qui n’ont plus cours dans notre culture, elle fait écho à un monde social et culturel qui a disparu. S’il veut comprendre l'Écriture dans sa vérité, le lecteur doit tout d’abord prendre conscience de cette distance, de cette différence. Il ne doit pas succomber à la tentation de faire du texte sacré un message qui s’intègre sans aucune discontinuité et sans problème à sa piété personnelle.

Sans qu’il soit question de mettre en cause la légitimité des lectures spirituelles de l'Écriture (p. ex. les partages d'Évangile), force est de constater que de telles approches s’exposent au danger d’utiliser le texte sans véritablement en respecter l’altérité. Le passage lu peut facilement devenir le simple prétexte à formuler les émotions ressenties, des préoccupations spirituelles ou des réflexions religieuses de toute nature. Dans cette perspective, le texte biblique devient plus un stimulus permettant à la personne de s’exprimer qu’une parole à écouter dans sa vérité.

Pour respecter la spécificité de la Bible et ouvrir la voie à une écoute authentique, plusieurs outils sont à la disposition du lecteur.
• Le premier est l’outil philologique. Le travail sans cesse repris de traduction du texte biblique nous rend attentif au fait qu’en Église nous travaillons avec des versions qui sont elles-mêmes une interprétation de l’original. Peser le poids des mots, en rappeler la richesse sémantique, prendre conscience du génie propre d’une langue différente de la nôtre, est un premier pas en direction du texte original pour le saisir dans sa singularité.

• Le second outil que nous voudrions nommer est la critique historique. Connue parmi les biblistes sous le nom de méthode historico-critique, elle s’efforce de replacer les textes abordés dans leur contexte historique initial, de les lire comme partie intégrante d’une histoire qui n’est pas la nôtre, mais la leur. Cette remise en contexte permet d’interpréter le texte en rendant justice au monde social, culturel et religieux dans lequel il est né, mais aussi de saisir la situation historique singulière dans laquelle il a été écrit et entendait intervenir.

Le bienfait de la distance. Certes on pourrait arguer que la philologie et la critique historique contribuent à éloigner le texte du lecteur, à construire une distance avec le monde d’aujourd’hui. Le pouvoir d’interpellation de la Bible s’en trouverait ainsi pénalisé. Le lecteur patient sait cependant que ce n’est que dans la mesure où le texte n’est pas confisqué d’entrée pour servir des applications superficielles, que ce n’est que dans la mesure où il peut apparaître dans sa singularité, avec ses traits propres et ses accents inattendus, qu’il devient un véritable vis-à-vis, véritablement interpellant et menant à la découverte d’un monde différent de celui du lecteur. Seule la lecture philologique et historique permet à la Bible de déployer sa plénitude de sens.

• Affirmer ceci, ce n’est nullement jeter le discrédit sur les lectures synchroniques. La narratologie, en particulier, poursuit à sa manière le même but. Elle permet d’appréhender le monde du récit dans sa singularité et sa richesse. Ce faisant, elle crée les conditions favorables à ce que la proposition du monde qui se déploie devant le texte interpelle et reconfigure la conception du monde du lecteur. Semblablement, la rhétorique habilite le lecteur à mieux saisir la logique argumentative qui est à l’œuvre dans une épître et ainsi à mieux entrer dans son processus de réflexion.

• Le lecteur attentif de la Bible n’est pourtant pas dupe du fait que sa lecture s’inscrit dans une longue tradition de lecture et qu’elle est liée à un long héritage de pratiques d’ordre social, culturel, liturgique, etc. L’accès à la Bible est tributaire de l’imposante et complexe histoire de sa réception (Wirkungsgeschichte). Le lecteur appartient toujours à un lieu lui aussi historique dans l’histoire de cette réception. C’est à partir de ce lieu, marqué par ce lieu, qu’il entreprend sa lecture.

L’identification du lieu social, culturel, spirituel, confessionnel à partir duquel la lecture se développe ouvre la voie à trois démarches fécondes pour la vie en Église.

• Elle permet de dessiner progressivement l’identité du lecteur, de lui en faire prendre conscience et de l’assumer.

• Cette identification ouvre ensuite la voie à un questionnement critique : est-ce que la tradition d’interprétation que le lecteur défend à propos de tel texte se laisse vérifier par le texte lui-même lu dans son sens premier ? ou cette tradition d’interprétation mérite-t-elle d’être nuancée ? voire modifiée ? L’exégèse féministe ou l’anti-judaïsme sont ici autant de paradigmes.

• L’identification du lieu théologique et ecclésial à partir duquel la lecture est entreprise permet de découvrir l’histoire complexe et diverse que le texte à lire a engendrée, les interprétations et les pratiques diverses qu’il a suscitées, les lectures et les pratiques multiples auxquelles son potentiel de sens a donné naissance. Si toutes ne sont pas légitimes, l’exclusivisme en matière d’interprétation n’est assurément pas davantage de mise. Une lecture œcuménique de la Bible se doit d’être attentive à cette dimension. Il convient de voir comment et dans quelle mesure la potentialité de sens propre à chaque texte a été exploitée dans chaque tradition chrétienne, de respecter ces traditions, de se mettre à leur écoute sans pour autant renoncer à les évaluer de manière critique.

• L’importance du lecteur.
La pluralité des lectures que nous venons de relever dit l’importance du travail de lecture. L’herméneutique récente a particulièrement réfléchi sur l’acte de lecture. Elle a montré que le sens n’est pas pré-donné dans le texte, mais qu’il est construit par l’acte de lecture, par la coopération qui s’établit entre le texte et le lecteur. En l’absence d’un lecteur, un texte est insignifiant.

Est-ce alors à dire que le texte est livré à l’arbitraire du lecteur ? que toute lecture est légitime du seul fait qu’elle est effectuée ? que le texte devient le lieu de jeux et d’affirmations incontrôlables ? À de telles allégations, il faut clairement répondre non. Le texte est marqué de signaux qui en balisent la lecture. Il est affecté de contraintes à respecter. Seul le lecteur qui respecte les signaux de lecture et prend au sérieux les contraintes de l’œuvre, effectue une lecture appropriée qui, d’ailleurs, peut être l’objet d’une vérification. Mais cette lecture n’est pas univoque et monolithique. Elle se situe dans un espace qui permet plusieurs parcours.

La nécessité de la pensée critique.
En évoquant la lecture philologique et historique, puis l’approche synchronique, en rappelant le rôle de l’histoire de la réception, en jetant un bref regard sur le rôle du lecteur dans l’acte de lecture, j’ai évoqué quelques méthodes en usage parmi les exégètes. Ce rappel n’est pas fortuit. Il signale que toute lecture met en œuvre – consciemment ou inconsciemment – une approche définie. Pour pallier toute dérive, il convient d’être en mesure d’expliquer à quel type de lecture on recourt lorsqu’on lit la Bible et quels sont les outils mis en œuvre. Seule une réflexion qui rend compte de l’approche adoptée, des méthodes utilisées et des buts poursuivis, ouvre la voie à une lecture raisonnée et responsable de l'Écriture. Cet effort d’explicitation, ce discours situant et décrivant la stratégie de lecture choisie est partie intégrante de toute pensée critique.

On peut certes se demander si la pensée critique a sa place dans la lecture ecclésiale de la Bible ; s’il ne s’agit pas là d’une inutile complication qui n’a d’intérêt que pour un cercle restreint d’intellectuels. On fera bien alors de se souvenir que comme toute activité humaine et plus encore ecclésiale, le travail de lecture doit respecter une certaine éthique. On fera valoir que dans la mesure où cet acte de lecture doit mener à la découverte même de la personne de Dieu et de sa révélation, le plus grand soin et la plus grande honnêteté intellectuelle sont de mise.

On ajoutera qu’une telle lecture doit se dérouler dans un climat de liberté et qu’elle ne doit pas être obérée par des ukases dogmatiques ou disciplinaires. Seule une lecture qui va jusqu’au bout d’elle-même, qui ne recule devant aucune question, qui ne néglige aucune intuition, seule une lecture qui peut rendre compte d’elle-même de façon claire et intelligible, est digne du texte biblique. Prétendre le contraire équivaudrait à penser que la Bible n’est pas adaptée à la quête ordonnée et exigeante du message qu’elle entend transmettre ; qu’elle se dérobe aux efforts de l’intelligence humaine. 

La pertinence existentielle de la lecture.
Lire un texte en vérité, c’est lui permettre de réaliser le but qu’il s’assigne. D’une façon générale, la Bible se présente comme un témoignage qui invite son lecteur à s’interroger sur la compréhension de son existence et à la restructurer à la lumière de la révélation divine. En d’autres termes, le texte biblique se veut interpellation, mise en question, proposition de vie, appel de la foi à la foi. Rendre justice au texte biblique, c’est honorer sa dimension kérygmatique.

Si toute lecture conséquente du texte biblique se doit de mettre en exergue sa dimension pragmatique, cela signifie que le devoir d’interprétation n’est pas achevé aussi longtemps que la proposition d’existence mise en œuvre par le texte n’est pas devenue explicite pour le lecteur. L’interprétation qui en reste à la seule explication historique ou sémiotique du texte, et qui refuse d’en indiquer la portée existentielle, succombe au malentendu positiviste. La lecture de la Bible n’a pas d’abord pour but d’accroître les connaissances historiques et littéraires du lecteur, mais de le placer devant l’offre de vie de Dieu. Seule la formulation de l’impact existentiel du texte vérifie la rectitude et le caractère achevé de la lecture.


3. Les pratiques à défendre

Pour que la Bible reste au centre de la vie ecclésiale et qu’elle contribue de façon décisive à la formation de l’identité croyante, il convient de défendre un certain nombre de pratiques.

L’importance de la Bible dans la catéchèse.
Alors même que la lecture de la Bible est en déclin dans les communautés protestantes d’Europe occidentale, alors même que l’analphabétisme biblique s’installe, il convient d’assurer, dans la catéchèse, la transmission des grands cycles bibliques, vétérotestamentaires et néotestamentaires. Ce travail de mémoire est indispensable et il doit s’effectuer en premier lieu par le biais de la narration.

L’importance de la lecture communautaire de la Bible.
Si la lecture individuelle de la Bible par le croyant reste un pilier de la vie de foi personnelle, il convient qu’elle soit relayée par une lecture communautaire de la Bible. Le travail de lecture et d’interprétation doit être pris en charge par la communauté. Cette dernière doit ainsi être en mesure d’affirmer sa maturité, son autonomie et sa créativité.

Rendre la Bible à la communauté pour qu’elle en effectue activement la lecture, ne signifie pas pour autant renoncer à une lecture documentée et menée de façon exigeante. Les théologiens - qu’ils soient des laïcs ou des clercs - ont la responsabilité de partager leur savoir et de fournir les outils nécessaires à l’accomplissement de cette tâche. Ce travail de lecture communautaire ne peut qu’aboutir à un renouveau de la foi personnelle et du témoignage collectif. Il est un facteur important de la réforme de l’Église que ce soit dans la formulation de son message, dans l’organisation de sa vie ou dans le témoignage adressé au monde.

L’importance de la bonne vulgarisation biblique.
Un des dangers qui guette la lecture de la Bible est de la voir confisquée – du moins dans la mouvance protestante - soit par des groupes fondamentalistes, soit par un journalisme racoleur, mais généralement peu informé des sciences bibliques. Le travail de recherche biblique ne peut faire l’économie d’une saine vulgarisation. Cet effort – déjà entrepris et effectué de façon sérieuse – doit être poursuivi et approfondi. Il convient en particulier d’être attentif à l’utilisation des nouveaux media qui s’imposent sur le marché.

La nécessité de la formation de biblistes.
Cet effort ne saurait pourtant être mené de façon convaincante en l’absence d’un personnel qualifié. La nécessité pour les Églises de disposer d’animateurs bibliques et de les engager dans les communautés, mais aussi aux marges de ces communautés, demeure une tâche prioritaire.


(Conférence prononcée par Jean Zumstein lors du colloque de pastorale biblique organisé à Parie les 6, 7 et 8 octobre 2000 par la Sous-région Europe latine de la Fédération Biblique Catholique en collaboration avec le Service Biblique catholique Évangile et Vie.)

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n° 55 (Décembre 2000), p.15.
 
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