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Protévangile de Jacques
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Beyers Rita
Le Protévangile de Jacques
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Le “Protévangile de Jacques” est un récit grec de la seconde moitié du IIe s....
 

Le « Protévangile de Jacques » est un récit grec de la seconde moitié du IIe s. Le plus ancien manuscrit conservé, qui date de la première moitié du IVe s. (Papyrus Bodmer 5), l’appelle « Nativité de Marie ». « Apocalypse de Jacques ». Ce texte fut traduit et publié au XVIe s. sous le titre de « Protévangile de Jacques », ce qui met en valeur son attribution à Jacques, le frère du Seigneur (Ga 1,19 ; cf. Mc 6,3 ; Mt 13,56) ; ce personnage est présenté comme témoin oculaire et auteur présumé de l’ouvrage (chap. 25), mais il ne joue aucun rôle dans le récit même.

Protévangile de Jacques 17 - 20

Et il arriva un ordre de l’empereur Auguste, que se fissent inscrire tous ceux qui étaient à Bethléem de    Judée. Et Joseph dit : « Pour moi, je ferai inscrire mes fils. Mais à l’égard de cette jeune fille, que dois-je faire ? Comment la ferai-je inscrire ? Comme ma femme ? Je n’ose pas. Alors, comme ma fille ? Les fils d’Israël savent qu’elle n’est pas ma fille. Cette journée du Seigneur fera selon sa volonté. » Et il sella son âne et la fit asseoir dessus. Et son fils menait et Samuel suivait. Et ils approchèrent du troisième mille, et Joseph se retourna et la vit sombre, et il disait : « Peut-être ce qui est en elle la fait-il souffrir. » Et de nouveau Joseph se retourna et la vit qui riait, et il dit : « Marie, qu’as-tu donc là, que je vois ton visage tantôt riant et tantôt assombri ? » Et elle lui dit : « Joseph, c’est que devant mes yeux je vois deux peuples, l’un qui pleure et se lamente, l’autre qui rit et exulte. » Et ils étaient arrivés à mi-chemin quand Marie lui dit : « Joseph, fais-moi descendre de l’âne, car ce qui est en moi me presse pour apparaître. » Et il la fit descendre là et lui dit : « Où t’emmènerai-je et abriterai-je ta pudeur ? Car l’endroit est désert. »

Et il trouva là une grotte, l’y conduisit, mit près d’elle ses fils et partit chercher une sage-femme juive dans la région de Bethléem. « Or, moi, Joseph, je me promenais et je ne me promenais pas. Et je levai les yeux vers la voûte du ciel et je vis qu’elle était immobile, et vers l’air, et vis que l’air était figé de saisissement et que les oiseaux du ciel ne bougeaient pas. Et je jetai les yeux sur la terre, et j’y vis déposée une terrine et des ouvriers couchés pour le repas, et leurs mains étaient dans la terrine. Et ceux qui mâchaient ne mâchaient pas, et ceux qui prenaient au plat ne soulevaient pas, et ceux qui portaient la nourriture à la bouche ne l’y portaient pas, mais chez tous le visage était à regarder en haut. Et je vis des moutons qu’on poussait devant soi, et les moutons étaient immobiles ; et le berger leva la main pour les frapper, et sa main s’arrêta en l’air. Et je jetai les yeux sur le courant de la rivière, et je vis des chevreaux et leurs museaux qui étaient tout contre l’eau et ne buvaient pas. Et subitement, toutes choses étaient de nouveau emportées par leur cours.

Et je vis une femme qui descendait de la montagne, et elle me dit : « Homme, où vas-tu ? » Et je dis : « Je cherche une sage-femme juive. » Et en réponse elle me dit : « Es-tu d’Israël ? » Et je lui dis : « Oui. » Elle dit : « Et qui est celle qui va mettre au monde dans la grotte ? » Et je lui dis : « Celle qui m’est fiancée. » Et elle me dit : « Elle n’est pas ta femme ? » Et je lui dis : « C’est Marie, celle qui a été élevée dans le temple du Seigneur. Et je l’ai reçue pour ma part comme femme ; et elle n’est pas ma femme, mais elle a un fruit conçu du saint Esprit. » Et la sage-femme dit : « Cela est-il vrai ? » Et Joseph dit : « Viens voir. »


Et elle partit avec lui, et ils s’arrêtèrent à l’endroit de la grotte. Et une nuée obscure couvrait la grotte. Et la sage-femme dit : « Mon âme a été exaltée aujourd’hui, car mes yeux ont vu des choses merveilleuses aujourd’hui : que le salut est né pour Israël. » Et aussitôt la nuée commença à se retirer de la grotte et une grande lumière apparut dans la grotte, de sorte que les yeux ne pouvaient la supporter. Et peu à peu cette lumière se mit à se retirer jusqu’à ce qu’apparût un petit enfant ; et il vint prendre le sein de sa mère Marie. Et la sage-femme poussa un cri et dit : « Comme il est grand pour moi, le jour d’aujourd’hui : c’est que j’ai vu cette merveille inouïe. » Et la sage-femme sortit de la grotte, et Salomé la rencontra. Et elle lui dit : « Salomé, Salomé, j’ai à te raconter une merveille inouïe : une vierge a mis au monde, ce dont sa nature n’est pas capable. » Et Salomé dit : « Aussi vrai que vit le Seigneur mon Dieu, si je n’y mets mon doigt et si je n’examine sa nature, je ne croirai jamais qu’une vierge ait enfanté. »

Et la sage-femme entra et dit : « Marie, dispose-toi ; car ce n’est pas un mince débat qui s’ouvre à ton sujet. » Et Marie, ayant entendu cela, se disposa. Et Salomé mit son doigt dans sa nature. Et Salomé poussa un cri et dit : « Malheur à mon iniquité et à mon incrédulité, parce que j’ai tenté le Dieu vivant. Et voici que ma main, consumée par le feu, se détache de moi. » Et Salomé fléchit les genoux devant le Maître, disant : « Dieu de mes pères, souviens-toi de moi, de ce que je suis de la postérité d’Abraham, d’Isaac et de Jacob. Ne me donne pas en exemple aux fils d’Israël, mais rends-moi aux pauvres. Car tu sais, Maître, que c’est en ton nom que j’accomplissais mes guérisons et que c’est de toi que je recevais mon salaire. » Et voici qu’un ange du Seigneur parut, lui disant : « Salomé, Salomé, le Maître de toutes choses a exaucé ta prière. Approche ta main de l’enfant et prends-le dans tes bras, et il sera pour toi salut et joie. » Et remplie de joie, Salomé s’approcha de l’enfant et le prit dans ses bras, disant : « Je l’adorerai, car c’est lui qui est né roi pour Israël. » Et aussitôt Salomé fut guérie et elle sortit justifiée de la grotte. Et voici qu’une voix dit : « Salomé, Salomé, ne publie pas les choses merveilleuses que tu as vues jusqu’à ce que l’enfant soit allé à Jérusalem. »


Dans ce récit, Salomé est un personnage énigmatique. Le texte n’explique pas qui elle est, ni pourquoi elle se trouve à ce lieu précis au moment de la naissance de Jésus. Elle porte un nom qui était tout aussi commun dans la Palestine de l’époque que celui de Marie. La sage-femme la connaît et s’empresse de partager avec elle le mystère dont elle a été témoin. Pourquoi ? Probablement parce qu’elles exercent la même profession. Son expérience professionnelle est en effet la seule autorité que Salomé peut invoquer pour justifier sa demande d’effectuer un examen gynécologique sur la jeune mère. À côté de la sage-femme croyante, Salomé apparaît donc comme une collègue plus sceptique qui, à l’exemple de l’apôtre Thomas (Jn 20,25), ne veut croire qu’après avoir examiné Marie. Il se peut que le « Protévangile » ait dédoublé un personnage unique, celui de la sage-femme croyant à la naissance virginale à laquelle elle n’avait pas assisté mais dont elle avait pu constater les signes physiques.

Cette Salomé ne peut, en tout cas, être identifiée avec la femme que des traditions postérieures, attestées depuis Épiphane de Salamine (fin du IVe s.), connaissent comme une des sœurs de Jésus (cf. Mt 13,56 ; Mc 6,3). De même, aucun indice ne suggère que le « Protévangile » raconte ici la préhistoire de la Salomé que Marc nomme parmi les femmes-disciples de Jésus qui sont témoins de sa crucifixion et qui vont acheter des parfums le jour après le sabbat (Mc 15,40 ; 16,1). La tradition latine qui dépend du « Protévangile » identifie clairement Salomé comme étant une autre sage-femme. Dans la tradition copte, Salomé est un personnage plus important.

La troisième partie du « Protévangile » (chap. 22-24) raconte le massacre des innocents (Mt 2,16) en se focalisant sur le sort de Jean Baptiste et de son père Zacharie. Ce dernier connaît un sort brutal : tué dans le temple par les soldats d’Hérode pour ne pas avoir révélé la cachette de son fils, son sang coagule, mais son corps n’a jamais été retrouvé (23-24). Pour construire ce récit, l’auteur du « Protévangile » a puisé dans diverses traditions concernant la mort de Zacharie, celles, juives et christianisées, d’un ou de plusieurs prophètes de l’A. T. (2 Ch 24,17-22 ; Mt 23,35 ; Lc 11,51) et celles, chrétiennes, du père de Jean Baptiste. En introduisant le motif du meurtre, il présente la mort du grand prêtre, victime innocente de l’ire d’Hérode, comme préfiguration du sacrifice du Christ.


© Rita Beyers,, SBEV / Éd. du CerfSupplément au Cahier Évangile n° 148 (juin 2009), "Lire dans le texte les apocryphes chrétiens ", p. 23-25.


 
Monastère Ste Catherine, Sinaï.
 
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