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Pastorale biblique
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Swetnam James
Usage pastoral de l'Écriture dans l'Église catholique et exégèse contemporaine
Théologie
 
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Il existe un fossé entre l'usage pastoral de l'Écriture dans l'Église catholique et la recherche exégétique contemporaine...
 

Le professeur Swetnam qui, outre sa tâche d’enseignant, fut un temps coordinateur romain de la Fédération Biblique Catholique, revient sur la tension entre recherche scientifique et pastorale. Nous ne saurions nous contenter de l’inévitable écart. Car, devant le texte biblique, la position des exégètes professionnels et celle des animateurs bibliques se ressemblent : ne sont-ils pas tous des croyants interpellés par la Parole divine ? (1).


C'est un fait : il existe un fossé entre l'usage pastoral de l'Écriture dans l'Église catholique et la recherche exégétique contemporaine. Dans cet article, je voudrais exposer brièvement le problème que pose cet écart. Mon présupposé est le suivant : cette situation n'est nullement souhaitable car elle nuit tant à l'usage pastoral de l'Écriture qu'à la recherche exégétique.

Exégèse scientifique et compréhension pastorale de la Bible

D'un côté, nous avons tous ceux qui, dans le cadre de leur travail en pastorale biblique au sein de l'Église catholique, aimeraient trouver un accord fécond avec la recherche exégétique. Généralement, ils n'ont pas de formation universitaire poussée en ce domaine. Mais s'ils ne sont pas hostiles à ce type d'approche exégétique (qu'ils connaissent mal pour la plupart), ils hésitent à s'en servir, doutant de leurs capacités à faire passer de manière valable ce qu'ils savent. De temps à autre, ils utilisent les résultats de l'exégèse universitaire, mais ils n'ont pas les moyens d'évaluer par eux-mêmes ces résultats. Dans la mesure où la recherche exégétique contemporaine en arrive à des conclusions variées, l'utilisation qu'ils en font est également très diversifiée.

De l'autre côté, nous trouvons les exégètes. Ils ont reçu une formation universitaire les préparant à la recherche biblique contemporaine. Ils ont très souvent des préoccupations pastorales et, lorsqu'ils se situent sur ce terrain, beaucoup font usage de leurs compétences. Cela étant, même dans ce cas de figure, le problème subsiste car, au bout du compte, l'usage pastoral de la Bible et la recherche exégétique restent deux approches différentes – qui doivent le rester, si l'on veut sauvegarder l'intégrité de la recherche scientifique. 

À mon avis, nous sommes ici en présence d'un problème fondamental. De fait, comment parvenir à une unité entre l'exégèse scientifique et la compréhension pastorale de la Bible ? Car, me semble-t-il, cette unité est indispensable pour que la Bible soit utilisée dans le monde contemporain comme Dieu le veut. Sans cette unité, la pastorale biblique est privée des immenses richesses que la recherche exégétique a apportées aux croyants depuis quelque deux mille ans, tout particulièrement au niveau de la philologie et de l'analyse littéraire. Mais cette unité est également nécessaire à l'exégèse qui, sans cela, se trouve handicapée car coupée du monde contemporain dans lequel vivent les croyants Elle devient alors autarcique et sans portée ; ou pour dire autrement, elle tombe dans une stérilité autosuffisante, tout en continuant à se perpétuer pour le seul plaisir de quelques universitaires. Deux points me semblent importants pour parvenir à cette unité. 

Le premier suppose de prendre acte de la donnée suivante : dans l'Église catholique, ces deux approches – recherche exégétique et utilisation pastorale de la Bible – doivent être fondées l'une comme l'autre sur un engagement croyant à l'intérieur de la tradition ecclésiale. Un tel engagement de foi devrait guider toute recherche exégétique catholique (cf. Vatican II et la Constitution dogmatique sur la Révélation divine Dei Verbum 12) et tout usage pastoral de la Bible (voir Dei Verbum 23).

Un second point me paraît tout aussi nécessaire pour parvenir à cette unité fondamentale : à savoir, reconnaître que, d'un point de vue catholique, l'exégèse et l'approche pastorale de l'Écriture doivent être fondées sur le message religieux qui s'exprime dans le texte biblique (c’est-à-dire le message de Dieu en train de parler à son peuple). D'où cette prière ou cet esprit de prière qui doit accompagner, comme il convient, la lecture des Écritures (voir Dei Verbum 12 ; voir aussi 1'encyclique de Pie XII : Divino Afflante Spiritu 24). (Serait-ce trahir la pensée du Concile et de Pie XII que d'affirmer qu'une telle attitude priante convient tout autant à la recherche exégétique qu'à la lecture pastorale ?) Dans n'importe quel passage, l'exégète doit pouvoir déterminer quelle est la pointe ou quels sont les aspects importants du message religieux. En s'appuyant sur ces données, celles et ceux qui utilisent la Bible à des fins pastorales devraient être en mesure d'en montrer la pertinence pour le monde actuel. 

Si tous les exégètes et tous les agents pastoraux gardaient présents à l'esprit ces deux points, l'écart entre l'exégèse scientifique et l'usage pastoral de la Bible serait supprimé ou, du moins, grandement réduit.

Une mise en œuvre difficile dans la pratique

Mais nous nous situons ici au niveau de la théorie. En pratique, nous voyons mal comment ces deux points pourraient être mis en œuvre par tous, même si beaucoup d'exégètes et d'agents pastoraux catholiques donnent d'excellentes présentations de la Parole de Dieu dans une perspective croyante, conformément à la pensée de l'Église. 

En effet, d'un point de vue universitaire, les exégètes catholiques sont d'abord soucieux de garantir l'autonomie de leur recherche et, dans l'ensemble, ils n'apprécient guère le recours explicite au Magistère de l'Église pour l'interprétation de l'Écriture. Ils n'ont pas les mêmes résistances quand il s'agit de chercher le message croyant présent dans un texte donné. Mais ils perdent rapidement de vue cette visée, tant les perspectives ouvertes par leur travail sont nombreuses. En outre, un soupçon demeure : n'est-ce pas sous-évaluer les résultats de la recherche exégétique moderne que de les subordonner à l’ « obscurantisme ecclésiastique » ?

Du point de vue de l'homilétique, de la catéchèse, etc., les agents pastoraux catholiques continuent à éprouver un certain complexe d'infériorité à l'égard de l'exégèse. En même temps, ils ne sont pas toujours prêts à consacrer autant de temps qu'ils le devraient à essayer de comprendre ce qu'est l'exégèse biblique catholique. Et peut-être devrais-je ajouter que, s'ils le faisaient, ils pourraient être sérieusement embarrassés, car la plupart des courants exégétiques se préoccupent assez peu de mettre en évidence des aspects religieux faciles à assimiler. Quant aux agents de pastorale, ils ne paraissent pas toujours très motivés pour montrer à ceux qu'ils côtoient l'importance fondamentale du message de foi : partir sur les différentes formes d'injustice leur permettant de déployer plus facilement leur éloquence (pour ne prendre qu'un exemple). Et, de fait, il est souvent très tentant de jeter un coup d'œil rapide sur un texte et de faire un commentaire sur ce « qui me frappe ». Un intérêt supposé tend alors à infléchir le sens du texte, alors que la mise en valeur de la pertinence du message devrait toujours se baser sur la signification religieuse telle que dégagée par l'exégèse.

Quelques pistes de réflexion

Pratiquement, nous ne pouvons qu'espérer l'évolution suivante du côté de la recherche universitaire : que les exégètes catholiques soient de plus en plus nombreux à oser exprimer leur foi au niveau de leur travail exégétique. (La situation serait ainsi beaucoup plus claire si tous les exégètes rendaient explicites les présupposés sous-jacents à leur interprétation de l'Écriture, qu'ils soient catholiques, orthodoxes, luthériens, calvinistes baptistes, séculiers, athées, etc.). Dans un tel contexte, les chercheurs ayant reconnu que leur travail exégétique reposait sur leur conviction de foi ne devraient pas se sentir obligés pour autant de minimiser les résultats de la recherche scientifique. Mais ils pourraient situer leurs travaux dans une perspective différente, eu égard à la priorité de leur engagement croyant explicitement reconnu. Leur foi est une foi qui cherche à comprendre et non l'inverse. Ainsi ces exégètes ne devraient-ils pas hésiter à expliciter leur point de vue croyant pour chaque section de l'Écriture étudiée. Ce qui permettrait d'établir une passerelle entre leur recherche et son application pastorale. 

En ce qui concerne les agents pastoraux, tel est notre espoir : qu'ils comprennent le caractère essentiel de la dimension croyante, fondement de toute assimilation de la Parole de Dieu ; qu'ils soient de plus en plus soucieux d'utiliser l'Écriture en se basant sur le message religieux présent dans les textes auxquels ils se réfèrent.

Une certaine tension entre l'approche pastorale et la recherche exégétique est bien sûr inhérente à leur nature spécifique. Et cette tension doit être respectée. Bien évaluée, elle devrait être un facteur de progrès tant pour la recherche que pour la pastorale biblique. Mais il ne faut pas que ces deux approches soient antagonistes car alors l'exégèse universitaire serait infidèle à la dimension authentiquement pastorale de la Bible et la pastorale biblique ne serait plus fidèle à l'obligation évidente qui lui incombe, de faire comprendre la Parole de Dieu le mieux possible.


© James Swetnam  professeur émérite à l'Institut Biblique Pontifical (Rome), SBEV, Bulletin Information Biblique n° 69, p, 6.

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(1) Le texte de cette contribution, traduit par E. Billoteau, a été publié dans le Bulletin Dei Verbum n° 82/83 (2007), p.33-34. Nous remercions le Bulletin de nous avoir permis cette reprise. Les sous-titres sont de la rédaction du BIB.

 

 
 
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