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Histoire
595
Nouveau Testament
90
Baslez Marie-Françoise
Témoignage oculaire et enquête
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Luc conçoit son travail d'historien comme une enquête à la manière d'Hérodote...
 

Dans son prologue méthodologique, l’auteur du troisième évangile, qui est aussi celui des Actes, conçoit son travail d’historien comme une enquête à la manière d’un Hérodote : il a recueilli des témoignages oculaires, transmis de proche en proche ; il a pris en compte l’authenticité et la légitimité apostolique de ces témoins ; il en a tiré un récit ordonné, susceptible d’apporter une preuve

Dédicace de l’Évangile de Luc 1,1-3 :

Puisque beaucoup ont entrepris de composer un récit des événements accomplis parmi nous, d’après ce que nous ont transmis ceux qui en furent dès le début les témoins oculaires et qui sont devenus serviteurs de la Parole, j’ai décidé, moi aussi, après m’être soigneusement informé de tout depuis les origines, d’en écrire pour toi un récit ordonné, très honorable Théophile, afin que tu puisses constater la solidité des enseignements que tu as reçus.

Cette méthode qui associe enquête et réécriture de l’histoire était déjà celle d’un Polybe au milieu du IIe s. av. J.-C. L’histoire en tant qu’" enquête " (" historia ") doit aboutir à former un " tout organique " pour rendre compte du dessein providentiel.

Polybe, " Histoires " 1, 4,1.9-11 :

Il faut par le moyen de l’histoire concentrer dans une seule vue " synoptique " le plan que la Fortune a appliqué pour la réalisation d’une série universelle d’événements. […] S’il est possible d’avoir une idée du tout selon les parties, il est impossible d’en avoir une science et une conscience exactes. Aussi doit-on penser que l’histoire monographique* n’apporte qu’une contribution tout à fait mince à la connaissance et à la fiabilité de l’ensemble. C’est en partant de la liaison et de la comparaison de tous les faits entre eux, de leurs ressemblances et de leurs différences, qu’on peut, seulement après examen, tirer profit et agrément de l’histoire.

Plus tard, au début du IIe s. apr. J.-C., Arrien continue d’imiter Hérodote dans son ouvrage sur la conquête de l’Inde par Alexandre, tandis qu’il reprend ailleurs les approches et le langage d’un Xénophon. Les modèles historiographiques grecs classiques perduraient donc à l’époque où fut écrit le Nouveau Testament. Mais la différence est que Luc valorise les témoignages oculaires, tandis qu’un Hérodote s’attachait surtout aux traditions orales, conservées en particulier dans la mémoire des prêtres, en Égypte comme à Delphes ; cependant le " père de l’histoire " construit lui aussi le cadre de ses enquêtes sur trois générations, tant qu’il reste des témoins directs de l’événement. Ainsi a fait Luc, ce qui le range parmi ceux que Polybe appelle les historiens " pragmatiques ", ceux qui s’intéressent aux faits, aux " actes ". En même temps, la mise en valeur du témoignage oculaire détermine un mode d’écriture davantage soucieux de " rendre visible " pour le lecteur l’événement du passé.

Dans la littérature historique ou géographique grecque, le témoignage oculaire est en général celui de l’auteur, qui s’engage ainsi lui-même. Le principe de l’autopsie, " voir par soi-même ", est apparu comme la preuve authentique par excellence à partir du IVe s. av. J.-C. L’importance donnée à l’expérience personnelle et à l’examen direct marque dès lors la description géographique du monde, qui est désormais liée au voyage : il s’agit d’aller vérifier sur place ce que l’on a appris dans les livres ou par la tradition. Ainsi que l’affirme le sophiste Dion de Pruse à la fin du Ier s., en préambule à l’un de ses discours qui exploite le thème du voyage : " Je vais décrire ce que j’ai vu de mes propres yeux et non appris d’autrui " (" Discours eubéen " 1). Dans ce discours, historiens et économistes sont justement frappés par le caractère topique d’une description de l’île d’Eubée, inhabituelle et unique pour l’époque, qui illustre la désertification des campagnes, en conséquence du développement des " latifundia " romaines.

Aussi les Mémoires sont-ils recherchés et privilégiés comme sources primaires pour écrire l’histoire : par exemple, à l’époque romaine, de Diodore à Arrien, l’histoire d’Alexandre est écrite à partir des Mémoires de ses compagnons, Ptolémée, Néarque ou Aristobule.

La référence au témoignage oculaire marque clairement l’écriture des évangiles, alors que les grands historiens de l’époque hellénistique et romaine utilisent surtout comme preuves et témoignages directs des sources littéraires passées au feu de la critique. Thomas est la figure emblématique de celui qui a cru parce qu’il a vu. Le témoignage autobiographique du quatrième évangile est lui aussi très éloquent : " Il vit et il crut " (Jn 20,8). Très vite, le témoignage oculaire ou, tout du moins, le témoignage direct devint le principal critère d’authenticité quand il s’est agi de constituer le canon chrétien à la fin du IIe s. C’est ainsi que la tradition fit de Marc un compagnon de Pierre, qui aurait recueilli ses souvenirs de Jésus. Cette tradition fait à la fois référence pour Clément d’Alexandrie vers 160 et pour Eusèbe au IVe s. quand il compose la première histoire de l’Église.

© Marie-Françoise Baslez, SBEV / Éd. du Cerf, Supplément au Cahier Évangile n° 142 (décembre 2007), "Ecrire l'histoire à l'époque du Nouveau Testament", p. 7-9.

 

 
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