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Dei Verbum
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Révélation divine
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Kasper Walter
La constitution dogmatique sur la Révélation divine " Dei Verbum " (2e partie)
Théologie
 
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Le parti pris par Dei Verbum a eu de nombreux résultats positifs depuis le Concile...
 

Nous avons publié la première partie de cette contribution dans le BIB n° 66, juin 2006, p. 5-12 (1). Le cardinal W. Kasper commentait les premiers mots de la Constitution conciliaire Dei Verbum : “Écoutant religieusement et proclamant hardiment la Parole de Dieu... ”. Dans cette dernière partie, il souligne l'importance du chapitre 6 de cette Constitution. Parce qu'il est pastoral, ce chapitre a suscité moins de commentaires que les autres, en particulier le chapitre 2 dont l'élaboration fut si difficile. Consacré à “la Sainte Écriture dans la vie de l'Église”, ce chapitre 6 ouvrait pourtant des perspectives nouvelles qui n'ont peut-être pas toutes été explorées quarante ans après (2).


IV. Portée pastorale, spirituelle, œcuménique de la lectio divina

Le parti pris par Dei Verbum a eu de nombreux résultats positifs depuis le Concile. Il a permis à l'exégèse de prendre un nouveau départ, lequel s'est révélé très fécond pour l'ensemble de la théologie, et d'une valeur inestimable pour le dialogue œcuménique. Sans ce renouveau de la théologie biblique, le dialogue œcuménique post-conciliaire aurait été tout simplement impensable. Depuis le Concile, la théologie de la Parole de Dieu a été profondément repensée. Dans ce domaine, la théologie catholique a beaucoup appris des grands projets théologiques du protestantisme du XXe siècle. La portée pastorale et spirituelle de la Constitution n'en est pas moins significative. Il en est question au chapitre 6, consacré à « la Sainte Écriture dans la vie de l'Église ».

Ce chapitre n'est pas un pieux addendum. Il s'agit vraiment du sommet de la Constitution tout entière. Il commence par une déclaration fondamentale : « L'Église a toujours témoigné son respect à l'égard des Écritures, tout comme à l'égard du Corps du Seigneur lui-même, puisque, surtout dans la Sainte Liturgie, elle ne cesse, de la table de la Parole de Dieu comme de celle du Corps du Christ, de prendre le pain de vie et de le présenter aux fidèles » (DV 21). Il s'agit là de la tradition ancienne des Pères, vivante jusqu'à Thomas a Kempis . Les Pères étaient allés jusqu'à définir l'Écriture comme l'incarnation du logos. Selon eux, l'Église tire sa vie de l'Écriture comme de l’Eucharistie. Écritures et Eucharistie sont Corps du Christ et nourriture de l'âme. Ensemble, elles constituent un même et unique mystère. Ensemble, elles édifient l'Église Corps du Christ.

Par conséquent le Concile, suivant en cela les encycliques bibliques des papes Léon XIII (1893), Benoît XV (1920) et Pie XII (1943), insiste sur 1'importance particulière de la Sainte Écriture qui, par contraste avec la Tradition, est la Parole de Dieu inspirée (DV 8). Ce qui implique que toute la proclamation de l'Église doit être nourrie par elle et orientée vers elle (DV 21 ; cf. DV 24), que les Écritures doivent être « largement ouvertes » à tous les fidèles (DV 22). Le Concile insiste sur la nécessité d'avoir des traductions utilisables, privilégiant d'abord le texte original et, lorsque cela est possible, réalisées en collaboration œcuménique (DV 22). Il considère l'Écriture « comme l'âme de la sainte théologie » (DV 24). Enfin, il cite un Père de l'Église, Jérôme ; celui-ci ayant affirmé qu’ « ignorer les Écritures, c'est ignorer le Christ » (DV 25) 

Le Concile tire les implications pratiques de toutes ces affirmations. Il exhorte tous les fidèles en général à lire les Écritures (DV 25), ainsi que les prêtres (PO 13 ; 18), les candidats au sacerdoce (OT 16), les religieux (PC 6) et les laïcs (AA 32). La considération accordée à la Sainte Écriture fut d'une grande importance pour le renouveau liturgique (SC 24 ; cf. 21 ; 51 ; 90 ; 92), et même pour la musique d'Église (SC 112 ; 121). Ces déclarations apportèrent un changement profond et un recadrage positif de la vie spirituelle et des pratiques de piété dans l'Église. En un mot : la Constitution s'avéra spirituellement féconde.

Malheureusement, des ombres se mêlent à la lumière. Souvent l'explication de l'Écriture est tellement unidimensionnelle, compliquée ou stérile sur le plan spirituel, qu'elle contribue à ériger de nouvelles barrières autour de la Bible, empêchant les simples fidèles d'accéder à la Parole au lieu de les y aider. Beaucoup de commentaires parlent davantage des intentions des auteurs bibliques et des différentes strates du texte que du message de Dieu pour nous. La Parole de Dieu a alors été remplacée par des mots et des points de vue humains. De telles pratiques ont contribué à « désintégrer » la Bible, et à faire perdre de vue l'unité intérieure du canon. Heureusement, une réévaluation critique de l'exégèse biblique moderne est en cours, la tendance étant de revenir à une perspective plus théologique qu'anthropologique. 

Pour ce qui est de l'étude concrète de la Bible, des méthodes de nature très diverse se répandent. Certaines se règlent davantage sur des notions subjectives que sur une compréhension objective du texte, ce qui tend à court-circuiter les actualisations. Dans de nombreuses explications de type psychologique, des aspects exégétiques secondaires sont mis en avant au détriment de la visée réelle du texte. Au niveau de la confrontation – légitime en tant que telle – entre le texte et les expériences contemporaines, la fonction critique de la Bible à l'égard de nos expériences passe au second plan ; ces dernières en venant à prendre le pas et à servir de références pour critiquer le texte scripturaire. On oublie souvent que, dans la Bible, nous avons à faire avec la Parole de Dieu et la réalité de Dieu.

Par conséquent, le renouveau de la lectio divina, qui s'inscrit dans la tradition biblique et patristique, me paraît être l'une des conséquences pratiques les plus importantes de Dei Verbum. Il s'agit d'une lecture priante, individuelle ou communautaire, de la Bible. C'est ainsi, nous dit le Concile que, dans son amour, Dieu s'approche de nous et entre en conversation avec nous (DV 25) ; c'est là que Jésus Christ lui-même est présent (SC 7). 

La lecture spirituelle remonte à la tradition cultuelle juive en usage à la synagogue, ainsi qu'à la tradition de l'Ancien et du Nouveau Testament (Ne 8, 1-8 ; Lc 4, 15-21 ; Ac 13, 14s ; 15, 21). Dans l'Église, cette pratique correspond à une tradition qui, des Pères, remonte jusqu'au haut Moyen Age. Dans les Églises de la Réforme, ce type de lecture fut tenu en grande estime par le piétisme entre autres. Henri de Lubac nous a réouvert cette riche tradition. La renouveler est une tâche pastorale importante. Dans l'Écriture, Marie est considérée comme la figure exemplaire d'une telle écoute spirituelle de la Parole de Dieu. Elle est celle qui écoute pleinement la Parole qui lui est adressée (Lc 1, 38). Elle l'accueille dans la foi et est dite « bienheureuse », pour cela même (Lc 1, 45). Elle garde et médite en son cœur tout ce qu'elle a entendu et vu (Lc 2, 19.51).

La lecture spirituelle n'est pas une recette pour résoudre tous les problèmes d'un seul coup. Elle ne nous dispense pas de l'effort de l'exégèse. La seconde épître de Pierre parle déjà de ce travail d'interprétation des Écritures. En même temps, il met clairement en garde contre les interprétations non autorisées (2 P 1, 21). La Bible a été écrite pour des communautés ; elle était lue en assemblée et passait de communauté en communauté. Le canon des Saintes Écritures tire son origine de ce processus de réception complexe. Par conséquent, Dei Verbum a raison de mettre l'accent sur le fait que la Sainte Écriture, en tant que livre de l'Église, doit être lue et interprétée dans l'esprit de l'Église (DV 12 ; cf. DH 1507 ; 3007).

La Parole de Dieu appartient à tous. Par conséquent, son interprétation doit faire l'objet d'un consensus. En écoutant l'Écriture, il est fondamental d'écouter tous ceux qui s'efforcent de l'interpréter. Il est essentiel d'avoir une écoute à la fois synchronique de tout ce qu'entendent nos contemporains, et diachronique de tout ce qu'ont entendu nos prédécesseurs. Une exégèse juste de la Parole de Dieu ne peut être que le fruit d'une franche collaboration, dans laquelle tous jouent un rôle – bien que différent. Elle prêtera donc attention au témoignage des ministres de l'Église comme à celui des laïcs et des théologiens, au témoignage des saints et des gens du peuple, au témoignage de la liturgie mais aussi de l'art religieux et de la prophétie venue du monde extérieur. Il s'agit donc d'une écoute catholique de la Parole de Dieu, au sens premier de ce qualificatif.

On ne saurait faire trop grand cas de la portée œcuménique de la lecture et de l'interprétation spirituelles de l'Écriture, quand elles sont écoute des autres – sur le plan synchronique et diachronique. En lisant et en contemplant le document qui fonde notre foi commune, notre héritage commun et l'héritage des autres entrent en action et en dialogue. Une telle démarche nous dit ce que nous partageons déjà dans la foi, ce que nous pouvons faire ensemble. Mais elle nous montre aussi ce qu'il serait opportun de faire pour que la communion ecclésiale, existante mais partielle, puisse s'épanouir en une communion ecclésiale totale.

Car s'il est vrai que par sa Parole, Dieu rassemble son Église des quatre vents et qu'il ne peut y avoir de Parole de Dieu sans peuple de Dieu, alors nous pouvons dire qu'aujourd'hui encore Dieu rassemble son Peuple dans la lectio divina œcuménique. Dans cette lectio divina partagée, notre unité partielle devient réalité et prépare, en même temps, le chemin de l'unité plénière. Le dialogue œcuménique progresse, au point de laisser une place au dialogue de Dieu avec les chrétiens divisés dans la lecture spirituelle commune de la Parole de Dieu. La lecture spirituelle de l'Écriture et l'exégèse scripturaire sont réponses au malaise œcuménique et exégétique.

En invitant à un renouveau de la lectio divina, le Concile a au moins indiqué la direction – sans en avoir fait expressément état – dans laquelle il fallait chercher la réponse aux questions ouvertes concernant la fonction critique de l'Écriture. Car dans la lecture spirituelle, la Parole de Dieu, présente dans l'Écriture, ne cesse de venir jusqu'à nous, avec ses admonestations critiques et ses encouragements positifs ; ainsi, I'Église ne cesse-t-elle de se saisir du miroir. Pour résumer en une phrase, nous pourrions dire que, dans la lecture spirituelle, la Parole de Dieu dans Église rencontre l'Église. C'est en elle que cette Parole peut nous appeler encore et encore à la repentance et au renouveau, exerçant ainsi sa fonction critique dans l'ecclesia semper purificando (LG 8). 

En conclusion, ce qui advient dans la lectio divina est précisément ce que Dei Verbum exprimait de façon programmatique dans ses mots d'introduction. Dans la lecture spirituelle, nous vivons le « Verbum religiose audiens » qui appelle à la repentance et au renouveau et c'est ainsi, et seulement ainsi, que l'Église est habilitée à « fideliter proclamans », à une proclamation fidèle et cependant toujours nouvelle du « praeconium salutis » ; autant dire à témoigner de la Parole de Dieu pour la vie du monde, d'une façon adaptée au contexte contemporain.


© Cardinal Walter Kasper , président du Conseil pontifical pour la promotion de l'Unité des chrétiens, SBEV, Bulletin Information Biblique n° 67 (décembre 2006), p, 1. 

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(1) Pour lire la première partie de cet article.

(2) Traduit de l'allemand par Sr. Emmanuelle Billoteau. Texte original publié dans le Bulletin "Dei Verbum" n° 76/77 (2005), p. 14-24. Nous remercions le Bulletin de nous avoir permis cette reprise.

 
 
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La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org