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culte
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Marie Madeleine
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Lobrichon Guy
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Saxer Victor
Supplément au cahier Evangile N° 138
De Vézelay à Saint-Maximin
Note historique
 
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Marie Madeleine en « repentante, » sa longue chevelure épars ...
Comment Marie-Madeleine est devenue une sainte bourguignonne puis provençale...
 

La pièce la plus ancienne du dossier médiéval de Marie-Madeleine est appelée la Vie érémitique car elle met en scène une Madeleine retirée au désert après la Pentecôte, dans la solitude d'une grotte où elle se livre à la prière continue.

Cette Vie est originaire de l’Italie du Sud et date de la seconde moitié du IXe s. ; elle fut par la suite reprise et exploitée jusqu’au milieu du XIIe s. La sainte y apparaît comme un parfait exemple de la vie pénitente et monastique. L’ensevelissement de Marie-Madeleine dans le territoire d’Aix par saint Maximin est alors, semble-t-il, un fait admis depuis longtemps, puisqu’on y conservait encore ses ossements au VIIIe s. On peut se demander si cette Vie fut connue de l’abbé Geoffroy de Vézelay lorsque fut révélée l’existence des reliques de Marie-Madeleine dans l’abbaye bourguignonne.

Plus récent, mais essentiel au dossier, est le sermon en l’honneur de Marie-Madeleine, attribué à Odon de Cluny (Xe s.). Qu’il soit ou non de ce dernier, il apparaît dans les manuscrits du XIe s. et trouve sa place dans l’œuvre hagiographique commandée par l’abbé Geoffroy de Vézelay. Destiné aux moines, ce sermon attribue à Marie-Madeleine une origine aristocratique – comme l’avaient déjà fait des auteurs tels que Jérôme –, tout en magnifiant son excellence spirituelle.

Une deuxième Vie, écrite à l’initiative sans doute de l’abbé Geoffroy, est dite Vie apostolique, parce qu’elle exprime comment, de Palestine, Marie de Magdala est venue en Provence avec Maximin pour évangéliser la Gaule, s’y livrer à la prière, à la prédication et au jeûne.

Un sermon composé sous l’abbatiat de Geoffroy reprend les éléments de la Vie apostolique pour raconter comment, après la mort de Marie-Madeleine en Provence, son corps fut transféré en Bourgogne, à la fin du IXe s. C’est, vers 882-884, l’expédition du moine Badilon avec l’évêque d’Autun. Ce dernier désirait en effet rapporter chez lui les restes de saint Lazare pour donner le bon exemple d’une vie active à ses laïcs, moines et clercs, car il rêvait d’un retour aux mœurs de la communauté primitive des apôtres. Nous avons là la narration primitive de la "Translation" qui explique la présence à Vézelay du corps de la bienheureuse.

Un peu plus tard, à la fin du XIe s, un autre récit, plus concis, donne une version différente de l’arrivée merveilleuse du corps de Marie-Madeleine en Bourgogne. On substitue le comte Girart de Roussillon, fondateur de l’abbaye de Vézelay, à l’évêque d’Autun trop encombrant, vu les difficultés qui existent entre son successeur et les moines. Du coup, selon le récit, c’est en plein accord que le comte et l’abbé Eudes de Vézelay sont allés se procurer le corps de Marie-Madeleine en Provence.

À cette époque, Vézelay représente tout d’abord, pour les pèlerins, une vitrine de l’idéal chrétien le plus authentique (celui de la communauté primitive de Jérusalem à laquelle Madeleine participa), un idéal susceptible de retenir l’attention des fraternités laïques exigeantes qui vivaient ici et là dans le royaume de France.

Mais lors de l’arrivée des Frères mineurs en 1217 à Vézelay, les moines du lieu ne seront pas prêts à céder leur place aux nouveaux venus. Aussi rappelera-t-on, dans la Vie apostolique, que les moines participent aux mérites et à la perfection de la communauté primitive, et que c’est à eux en premier que revient la tâche de guides spirituels…

Vézelay représente aussi un temple de la paix de Dieu qu’on veut imaginer, au milieu du XIe s, sous l’impulsion de Cluny. Marie-Madeleine est invoquée avec saint Léonard comme libératrice des prisonniers.

Sans doute est-ce aussi au milieu du XIe s., mais en un lieu inconnu, que l’on commença à rapprocher la Vie érémitique et la Vie apostolique. On affirma alors que l’inhumation de Marie-Madeleine avait eu lieu, non dans un désert inaccessible, mais bien dans une église desservie par un prêtre ; et c’est ce dernier qui découvrit le corps de la sainte ; cela sera ensuite rattaché à son séjour provençal.

Puis la Vie fut complétée avec le récit de neuf miracles, afin de montrer l’efficacité de l’intercession de la sainte. L’ensemble est dès lors destiné à être lu en public aux pèlerins, le jour anniversaire de la sainte : le 22 juillet.

Enfin, dans le dernier tiers du XIe s, on y ajouta un sermon plagiant une antique homélie d’Optat de Milève (IVe s.) qui mettait en avant le dialogue amoureux du Christ et de Marie-Madeleine au matin de Pâques : ce dialogue est destiné à servir d’exemple à celui que le pèlerin doit établir à son tour avec le Christ s’il veut, grâce à l’intermédiaire de Marie-Madeleine, être libéré des chaînes du péché.

Cependant, ni les efforts de Geoffroy (abbé de Vézelay de 1037 à 1052) pour donner une nouvelle impulsion au pèlerinage à Marie-Madeleine, ni les sermons de Julien de Vézelay (1085-1165) ne purent empêcher le déclin progressif du culte de la sainte en ce lieu. Et bien que le roi saint Louis, en 1267, ait affirmé que les reliques authentiques de Marie-Madeleine se trouvaient à Vézelay, le phénomène de désaffection ne fut pas enrayé. Peu à peu, les pèlerins se tournaient résolument vers la Sainte-Baume et Saint-Maximin pour y célébrer le culte de la sainte : la Marie-Madeleine provençale avait définitivement détrôné la Marie-Madeleine bourguignonne !

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VIIe s. : Une tradition orientale place le tombeau de Marie-Madeleine à Éphèse. Vers 900, l’empereur Léon le Philosophe fait transporter les reliques à Constantinople à côté de celles de Lazare. Elles disparaîtront dans le sac de Constantinople par les Croisés en 1204.

VIIIe s. : Sous l’influence de livres liturgiques byzantins, la fête de Marie-Madeleine se fixe, en Occident, au 22 juillet (martyrologe de Bède le Vénérable, † 735).

~858 : Le comte Girart de Roussillon fonde un monastère à Vézelay (il n’est pas alors question de culte de Marie-Madeleine). Détruite par les Normands, l’abbaye est transférée sur la colline en 873.

~882 : Un moine nommé Badilon aurait rapporté à Vézelay des reliques de la sainte. On racontera plus tard qu’il les a trouvées en Provence – où Marie-Madeleine serait morte – les subtilisant aux Sarrazins qui déferlent sur la région.

1037 : Geoffroy, abbé de Vézelay de 1037 à 1052, lie le culte de la sainte à la réforme de son abbaye en insistant sur la Vie apostolique. Il crée un pèlerinage. Des recueils de miracles commencent à circuler.

1050 : Marie-Madeleine devient patronne de l’abbaye par un privilège du pape Léon IX.

1084 : Le 22 juillet, Eudes I Borel, duc de Bourgogne, vient à Vézelay avec sa cour pour assister au «pèlerinage qui amenait des contrées les plus lointaines une affluence que la petite ville avait peine à contenir».

1103 : Le pape Pascal II lève l’interdit sur les pèlerinages jeté par l’évêque d’Autun en 1098. L’année suivante, le chœur roman de la basilique est achevé. Détruite par un incendie, la basilique actuelle est construite de 1120 à 1150.

XIIe s. : Le pèlerinage de Vézelay décline lentement. Les évêques d’Aix revendiquent la possession des tombes de sainte Marie-Madeleine et de saint Maximin venus évangéliser Marseille et ses environs. Une « baume » (grotte) est vénérée comme celle où la sainte aurait passé les trente dernières années de sa vie en jeûne et en prière : la « Sainte-Baume ». Louis IX (saint Louis) y viendra en pèlerinage le 22 juillet 1254 à son retour de croisade.

1265 : À Vézelay, Gui de Mello, évêque d’Autun, exhume les reliques conservées dans un coffret qui aurait été déposé en 920 dans la crypte (avec un diplôme d’authenticité signé d’un certain roi Charles). En 1267, relévation des reliques en présence de Louis IX le dimanche de Quasimodo (24 avril). Le cardinal-légat Simon de Brion reçoit une relique. Devenu pape sous le nom de Martin IV, il la donnera au Chapitre cathédral de Sens.

1279 : Charles de Salerne, comte de Provence et neveu de Louis IX, découvre à Saint-Maximin une crypte avec quatre sarcophages du IVe s. dont les ossements sont (trop ?) vite identifiés comme ceux de saints personnages – dont Maximin et Marie-Madeleine. On vénère particulièrement le crâne où l’on croit voir une marque laissée par le Christ lors du "Noli me tangere". Une autre relique (mâchoire inférieure) conservée à la basilique du Latran est donnée à Charles de Salerne par Boniface VIII en 1281.

1295 : Début de la construction de la basilique de Saint-Maximin (reprise plusieurs fois, elle ne sera jamais achevée). La garde des reliques est confiée aux Dominicains.

XIIIe s. : Le pèlerinage de Vézelay décroît. Celui de Saint-Maximin prend la relève.

1568 : Les Huguenots mettent à sac l’abbaye et la basilique de Vézelay. Les reliques disparaissent.

1793 : Le révolutionnaire Lucien Bonaparte protège du pillage la basilique de Saint-Maximin et la Sainte-Baume.

1859 : Lacordaire réinstalle les Dominicains à Saint-Maximin et à la Sainte-Baume.

1876 : Le 23 juillet, Mgr Bernadou, archevêque de Sens, restitue à Vézelay la relique donnée en 1267 au Chapitre de Sens. Le pèlerinage est rétabli.


© D’après Guy Lobrichon et Victor Saxer, SBEV / Éd. du Cerf, Supplément au Cahier Évangile n° 138  (décembre 2006), "Figures de Marie-Madeleine", p. 88-89.

 

 
Marie-Madeleine avec l'ermite Zosimus GIOTTO 1320. Fresq ...
 
 
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