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Lecture de la Bible
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Bouthors Jean-François
La Bible sans avoir peur (2de partie)
Théologie
 
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Désirer lire la Bible engendre diverses peurs. Comment "déminer" le terrain ?
 

Dans la première partie de sa contribution sur la lecture de la Bible en France (1), J.-F. Bouthors a décelé un effet pervers des résistances passées tant de l’Église catholique que de la République laïque : celui d’avoir produit des attitudes plus ou moins fondamentalistes. Pour les Églises, il y a là un obstacle à la transmission de la révélation chrétienne. Pour les responsables politiques, le danger se trouve dans le refus du débat.


La bataille – car c’en est une, l’actualité se charge presque chaque jour de nous en donner l’illustration, pas simplement du côté de l’Islam – aurait-elle déjà été perdue ? Non, parce que dans les deux camps que nous avons évoqués, les choses ont commencé à bouger. 

Chez les catholiques notamment qui ont pris conscience du retard qu’ils avaient sur les Églises de la Réforme en la matière. Vatican II, nous l’avons dit, a voulu redonner à « la Parole de Dieu » la place qui lui revenait dans la liturgie. Cette orientation fondamentale n’a pas tardé à avoir des effets qui ont largement débordé le cadre de la messe dominicale. Entendue, la Parole a été débattue. À de multiples niveaux et sur divers modes, depuis les groupes de partage d’Évangile dans les aumôneries ou les mouvements, jusqu’aux cours des facultés catholiques de théologie qui se sont largement ouvertes aux laïcs. On peut parler aujourd’hui d’un véritable foisonnement, d’un authentique appétit, dans un « public » qui dépasse les frontières des pratiquants et parfois même des croyants. 

La République de son côté a pris conscience qu’elle ne pouvait plus en rester sur les pétitions de principes d’hier et d’avant-hier, par quoi nous nous préparerions une société incapable de comprendre d’où elle vient, qui se fermerait inéluctablement la possibilité d’interpréter la plus grande part de son héritage culturel (qu’il se soit constitué pour ou contre la religion) faute de connaître une partie non négligeable de ses sources et de ses références. De plus, des sciences humaines aux sciences « dures », le déploiement du progrès des connaissances met en évidence la complexité du réel, ruinant les représentations simplistes sur lesquelles s’étaient longtemps articulés la contestation et le refus du fait religieux. Enfin, la séparation durable de l’Église et de l’État a clarifié les termes du débat. Ainsi, par exemple, le fait religieux n’apparaît plus comme une simple production d’un appareil clérical, mais comme une donnée anthropologique qu’il serait dangereux d’ignorer.

Une situation inédite de culture et de sous-culture

Au bout du compte, la situation présente est inédite. Les institutions religieuses ou républicaines ne dressent pour ainsi dire plus d’obstacle délibéré devant la diffusion d’une culture de la lecture biblique. Elles n’en ont plus vraiment la capacité, d’ailleurs. Cependant, ni les unes ni les autres n’ont aujourd’hui les moyens de l’assurer et d’en contrôler la pertinence ou la qualité. Il n’y a pas pour cela assez de gens bien formés – même s’il en existe un nombre appréciable, avec des « spécialistes » d’une haute compétence. En face, si l’on peut s’exprimer ainsi, on peut distinguer deux phénomènes.

D’une part, un réinvestissement du champ religieux par une partie non négligeable des hommes (et femmes) de culture. Avec une production de textes (mais aussi d’images) qui, loin d’être sans intérêt, n’ont cependant pas tous la même valeur et dont la rencontre avec le public est inégale – sans lien univoque entre le succès et la qualité. On observe, là comme ailleurs, des effets de mode, et surtout il est encore trop tôt pour que se soit opérée une décantation faisant apparaître ce qui « pèse » vraiment, ce qui est enraciné dans un travail véritable et durable. 

De l’autre, une vaste, confuse et brouillonne sous-culture. Un ensemble d’idées toutes faites et approximatives, de préjugés et de peurs, qui trouve place jusque dans les grands médias qui témoignent souvent d’une ignorance qui laisse pantois. Le terrain ressemble davantage à un champ de foire qu’à un docte amphithéâtre. En poussant un peu le bouchon, on dirait volontiers que chacun se trouve potentiellement dans un face-à-face individuel avec le texte, c’est-à-dire dans une position radicalement opposée à celle qui prévalait tout au long de l’élaboration du corpus biblique lui-même, puisqu’il s’agissait d’une énonciation portée, à différentes époques, par des groupes humains constitués en tant que tels, se reconnaissant comme « peuple », « nation », « communauté », « Église »..., c’est-à-dire des figures collectives. Les livres qui composent la Bible étaient d’une manière ou d’une autre lus ou reçus à plusieurs. De même s’est échafaudée la (les) tradition(s) qui en découle(nt).

Lire est une aventure…

Cette solitude, dont on pourrait croire qu’elle est un gage d’autonomie du lecteur, le met surtout en situation de fragilité. Sans guide, la Bible apparaît comme une jungle où il est bien difficile de s’aventurer. Et non seulement la Bible, mais ses « portes d’entrées » : les « méthodes » et les modes pullulent ; lesquels choisir ? Et avant même de se poser cette question, une autre surgit, en préalable : quel texte lire ? Une traduction, mais laquelle ?

Elles foisonnent, au point que c’est devenu un argument de vente. Celle-ci serait bonne et pas celle-là... Ici, l’on n’échappe pas aux effets de mode. Mais sans doute, toutes ne se valent pas - il en est même de médiocres. Et toutes n’offrent pas le même usage. Si la qualité du style peut à sa manière toucher au cœur le lecteur, elle n’offre pas nécessairement la précision attendue pour l’étude. Une certaine littéralité, qui surprend l’écoute et invite à la réflexion, n’est pas propice à la déclamation publique. Les impératifs de la liturgie ne répondent pas obligatoirement aux attentes d’une lecture privée... Faudrait-il alors revenir à la pureté du texte original ? Lire en hébreu et en grec... Mais on sait bien qu’il ne suffit pas de connaître une langue pour devenir un bon traducteur. En cette matière, le droit à l’erreur est largement partagé. N’y aurait-il pas, d’ailleurs, comme une erreur de perspective, à vouloir revenir à ce qui serait le texte « natif », alors que le texte lui-même ne manque pas de dire que la parole qu’il porte n’a eu de cesse d’être traduite, qu’elle n’existe que portée par quelqu’un ? Moïse, le bègue, est ainsi « traduit » par Aaron. Et les Actes des Apôtres nous rapportent qu’à la Pentecôte, chacun, « qu’il soit Parthe, Mède ou Élamite, habitant de Mésopotamie, de Judée ou de Cappadoce, [...] aussi bien juif que prosélyte, Crétois et Arabe, entendait dans sa propre langue » la parole de Pierre qui proclamait les merveilles de Dieu... Ainsi la question est-elle moins celle de la « bonne » traduction, qui assurerait la vérité du texte, que celle de la qualité de l’écoute, qui s’ouvre à la Parole portée par une parole.

En fait, ce Livre ne surgit pas de rien devant celui qui l’ouvre. Même le plus éloigné de l’Église n’est pas vierge des lectures (ou du moins des bribes) positives ou/et négatives auxquelles il a été consciemment ou non exposé. Comment les identifier ? Comment ne pas en être le jouet ? À l’inverse, cet isolement tient à distance du patrimoine qui pourrait fournir un éclairage utile sinon indispensable pour accéder au texte avec une « intelligence libre ».

… une aventure à l’échelle mondiale

Enfin, il est indéniable que l’époque est en mal de repères, de valeurs, sous le coup d’un progrès technologique accéléré qui ne cesse de faire surgir des questions sur l’humain, sa nature et son devenir, là où on ne les imaginait pas quelques décennies plus tôt. Où trouver des points d’appui ? Ici, interviennent également les effets de la mondialisation.

Si, jadis, on pouvait considérer grossièrement que les religions se partageaient le globe selon des territoires pratiquement homogènes : les musulmans ici, les bouddhistes là, les chrétiens ailleurs, etc., l’interpénétration est aujourd’hui manifeste, avec les tensions que cela suscite. Face à un islam dont la raideur est aujourd’hui le trait le plus manifeste (mais non le seul), certains peuvent être tentés d’adopter des attitudes similaires, en pensant en toute sincérité que cela serait de bonne stratégie : l’une des conséquences pourrait être de vouloir lire la Bible « comme un Coran », pour en tirer des effets soi-disant normatifs et apparemment rassurants au regard de la crise épistémologique que nous traversons. Le moindre des résultats ne serait pas de contribuer à emprisonner la lecture du Coran lui-même dans ce réductionnisme qui sert tant à ceux qui manipulent le fondamentalisme et l’intégrisme. Ici encore, l’isolement est un facteur de faiblesse.

Au regard de cette rapide mise en perspective, nous pouvons mettre en évidence les visages multiples que prend aujourd’hui la peur devant la lecture de la Bible.

Les peurs des institutions

Les institutions religieuses et républicaines peuvent craindre d’être débordées sur leur droite comme sur leur gauche. 

Les premières accepteront-elles de perdre une forme passée de maîtrise du discours religieux ? Comment, dans cette perspective, digéreront-elles, en Europe, le passage de la situation de chrétienté de jadis, à celle de confession « minoritaire » ? L’évolution est déjà bien avancée, mais plusieurs « réponses » sont encore possibles, entre le raidissement, déjà perceptible (sur le mode « si nous sommes moins nombreux, affirmons une vérité “ plus sûre ” »), et la confiance dans les ressources propres de la Parole, qu’il reste largement à articuler avec le monde contemporain pour en recueillir les fruits. 

Les secondes sont sans doute tout autant exposées, car cette réouverture à la dimension religieuse de la culture ne va pas manquer d’ébranler les fondements idéologiques qui avaient présidé à son exclusion passée. C’est tout l’édifice de la modernité et de la postmodernité qui sera inévitablement passé au crible. On imagine que cela ne va pas sans de grands risques dont on a aujourd’hui à peine idée, mais qui mettront inévitablement en cause, notamment, les représentations et les fonctionnements présents du pouvoir démocratique. Cela devrait en permettre un approfondissement, et même ouvrir sur une forme de refondation du contrat social dont nul ne conteste qu’il connaît déjà de sérieuses difficultés. Mais ce passage périlleux peut aussi favoriser les fondamentalismes (laïcs et religieux) si l’on n’y prend pas garde.

Les peurs des individus

Les individus peuvent être eux-mêmes ébranlés par la lecture du texte biblique. Toute la Tradition chrétienne, pour n’évoquer qu’elle, dit explicitement que nul ne sort indemne de cette confrontation.

La mise en contact avec les fruits de l’exégèse peut assurément déstabiliser des conceptions « préconciliaires » qui, quoi qu’on en dise, ont encore de beaux restes, chez les non-croyants comme chez les fidèles. Faire l’expérience que le texte se dérobe au regard d’une « exigence naïve » de vérité – le désir d’établir, par exemple, que « cela s’est passé comme ça » avec Jésus ou Moïse, ou David – peut plonger dans une réelle perplexité, déconstruisant ce que l’on avait imaginé être des certitudes, tandis qu’il faudra du temps pour trouver les nouveaux chemins d’une énonciation de la foi. Le parcours ne va pas sans aridité – Jean dans l’Apocalypse illustre magistralement l’amertume qu’éprouve celui qui « mâche » le Livre, passé les premières saveurs de miel. 

Sur un autre plan, il est évident que les Écritures touchent à l’intime, au plus intime. Et sans ménagement. C’est une donnée anthropologique du texte à laquelle nul ne peut se soustraire, puisqu’il est une co-naissance de et sur l’homme, plus qu’un simple savoir ; un processus de révélation de l’homme à lui-même dans toutes ses dimensions. Il n’est pas aisé de s’y exposer. Pudeur, honte, culpabilité... entrent en jeu. Pour les mêmes raisons, il n’est pas plus évident d’en parler, dès lors que l’on n’est pas inscrit naturellement (comme c’est le cas d’une large part du monde juif) dans un processus de transmission dont la Bible parle pourtant : « Quand ton fils te demandera... Tu les répéteras à tes fils... »

Enfin, si tant est que soient surmontées les difficultés précédentes, le texte biblique n’est pas indifférent au politique, au social : porté par et porteur d’une histoire complexe, il « oblige » à prendre position, à s’engager, parce qu’il affirme non pas une morale, mais l’exigence d’un point de vue éthique, exprimé à travers la parole des prophètes ou par la formule de la première Lettre de Jean : « Celui qui dit : “ J’aime Dieu ” mais qui déteste son frère est un menteur. » Être ainsi conduit jusqu’au seuil de l’exercice de sa responsabilité humaine pleine et entière n’est évidemment pas sans susciter de légitimes interrogations et inquiétudes, d’autant qu’il est question de s’avancer librement comme un « je », et non pas de se couler dans la décision d’un groupe social ou idéologique quelconque.

Déminer le terrain

Tels sont quelques-uns des enjeux de la lecture et les peurs qui peuvent leur être associées.  Il est possible néanmoins de déminer le terrain. De montrer tout d’abord qu’il est possible de lire les Écritures, et plus encore que cela est profitable pour chacun. De dire et redire – on ne le fera jamais assez – que la Bible n’est pas un livre dont l’accès est réservé aux « initiés », aux « sages » ou aux « savants », mais que sa vocation a toujours été de circuler, d’être lue et en quelque sorte « dialoguée », au point que, loin de craindre la confrontation, elle a tissé des liens intenses avec toute littérature qui se respecte, et propose ainsi une authentique intelligence de l’être humain. De faire comprendre et d’illustrer que les différentes ressources de l’exégèse, de l’approche du texte, avec les multiples instruments de la raison, sont autant de moyens de se préserver de la tentation fondamentaliste, et que leur conjugaison concourt à une lecture non pas définitive, mais inépuisable, non pas uniformisée, mais multiple en elle-même – un « lire aux éclats » pour reprendre la belle formule de Marc-Alain Ouaknin. D’ouvrir enfin le lecteur à la conscience que la pluralité des lectures se trouve déjà dans la Bible qui ne cesse de se relire elle-même, en jouant de la diversité, voire de la contradiction, que cette même pluralité est un puissant antidote contre les extrémismes, modérant les interprétations les unes par les autres, et qu’au bout du compte, comme nous l’avons déjà dit, la vérité n’est pas un objet à saisir, mais un chemin infini, éternel, sur lequel le lecteur avance.

Cela suppose une certaine passion. Avec ce que le mot de passion contient de mouvement d’approche et de retrait, d’ajustements aussi nécessaires que jamais définitifs, de doutes même parce que chacun d’entre eux sait que le texte biblique recèle des points d’obscurité insondables qui font pour ainsi dire partie de sa pédagogie, nous apprenant précisément que de Celui qui ne Se nomme qu’en nous échappant toujours, même lorsqu’Il se livre dans le visage, la chair et le sang de Jésus, il n’est jamais possible de tout dire. Ni de Lui ni par conséquent de l’homme, créé à Son image et à Sa ressemblance. Comme s’il fallait que dans le texte quelque chose toujours résiste à notre prise, pour signifier que nous ne pouvons cheminer avec Lui sans nous-mêmes nous « déprendre » (2).


© Jean-François Bouthors, écrivain, éditeur, animateur biblique, SBEV, Bulletin Information Biblique n° 66 (juin 2006), p, 1. 

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(1) Pour lire la première partie de cet article.

(2) C’est cet esprit même qui rassemble les auteurs de l’ouvrage préfacé par J.-F. Bouthors. Leur diversité revendiquée et argumentée, leur passion pour le texte biblique, même quand celui-ci est obscur, sont un encouragement à tous les animateurs bibliques. Voir Collectif (Jean-François Bouthors, dir.) La Bible sans avoir peur, Lethielleux, Paris, 2005, 322 pages, 23 euros.

  

 
 
Vidéo
La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org