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Christ
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Descente du Christ aux enfers
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Enfers
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prison
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Gounelle Rémi
1 P 3,18-20 : de multiples problèmes de traduction et d'interprétation...
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Il n'est pas besoin d'une grande bibliothèque pour percevoir les hésitations des exégètes à l'égard du texte de 1 P 3,18-20...
 

'' Il est descendu en enfer ''. Cet article du Symbole des Apôtres – qui, dans le protestantisme de Suisse Romande, est très librement rendu par '' Il a forcé le séjour des morts '' – intrigue plus d'un croyant et pose problème à la théologie contemporaine. D'où vient-il et quelle est sa signification ? Les dictionnaires et un grand nombre de bibles annotées renvoient sans ambages le lecteur à la Première Épître de Pierre.

L'auteur qui a écrit cette lettre, probablement à Rome dans les années 70-90, encourage les chrétiens d'Asie Mineure à supporter les insultes et les mauvais traitements que leur infligent les païens. Parmi d'autres exhortations, il leur rappelle le modèle du Christ, qui '' est mort une seule fois pour les péchés, lui, juste pour les injustes '' (1 P 3,18). Pour illustrer son propos, il mentionne la mort et la résurrection du Christ (v. 19), avant d'évoquer un curieux voyage qui mena le Fils de Dieu auprès d'esprits en prison (v. 19) ; ces esprits avaient été incrédules au temps où Noé construisait son arche pour échapper au déluge (v. 20), qui annonce le baptême (v. 21-22).

Depuis le XVII e siècle, on interprète volontiers le voyage du Christ auprès d'esprits rebelles de 1 P 3,18-20 comme une descente en enfer. Les exégètes continuent pourtant à s'interroger sur la signification de ce passage, qui pose de multiples problèmes de traduction et d'interprétation.

Problèmes de traduction
Il n'est pas besoin d'une grande bibliothèque pour percevoir les hésitations des exégètes à l'égard du texte de 1 P 3,18-20. Il suffit de comparer quatre traductions récentes de la Bible.

Quelques traductions de 1 P 3,18-20

- La Bible de Jérusalem. Nouvelle édition, Paris, 1975 :

Mis à mort selon la chair, il a été vivifié selon l'esprit.
C'est en lui qu'il s'en alla même prêcher aux esprits en prison,
à ceux qui jadis avaient refusé de croire lorsque se prolongeait la patience de Dieu, aux jours où Noé construisait l'Arche...


- Traduction œcuménique de la Bible, Paris & Pierrefitte, 1988 :

Le Christ ... mis à mort en sa chair, mais rendu à la vie par l'Esprit.
C'est alors qu'il est allé prêcher même aux esprits en prison,
aux rebelles d'autrefois, quand se prolongeait la patience de Dieu aux jours où Noé construisait l'arche...


- La Bible. Nouvelle traduction, Paris & Montréal, 2001 :

Mis à mort selon la chair, il a été rendu à la vie par le Souffle.
C'est animé par ce Souffle qu'il est allé en prison prêcher aux esprits
qui avaient jadis désobéi, lorsque Dieu faisait preuve de la plus extrême patience, en ces jours où Noé construisait l'arche...


- Nouvelle Bible Segond, Villiers-le-Bel, 2002 :

Le Christ, … mis à mort quant à la chair, a été rendu vivant quant à l'Esprit.
C'est ainsi qu'il est aussi allé faire la proclamation aux esprits en prison,
à ceux qui avaient refusé d'obéir autrefois, lorsque la patience de Dieu attendait — aux jours où Noé bâtissait l'arche...


Au delà des caractéristiques stylistiques propres à chacune de ces traductions se dessinent quatre interprétations différentes d'un même original grec : au début du v. 19, la TOB préfère une indication temporelle ('' c'est alors '') ; elle situe l'action au moment précisé par le v. 18, c'est-à-dire soit après que le Christ a été '' mis à mort '', soit plus vraisemblablement après qu'il a été '' rendu à la vie par l'Esprit '' c'est-à-dire après qu'il a ressuscité.

Cette indication temporelle n'a pas d'équivalent dans les trois autres traductions, qui précisent la manière dont le Christ s'est rendu en prison : '' c'est en lui ; c'est animé par ce Souffle '' ; c'est ainsi ''. Cet accord n'empêche pas ces traductions de comprendre le texte de 1 P 3,18-20 de façon très différente : pour la BJ, le Christ, bien que mort corporellement, était cependant vivant en son âme ('' vivifié selon l'esprit '') ; c'est en son âme qu'il s'est rendu auprès des esprits. Cette visite a eu lieu pendant qu'il était mort corporellement, donc avant sa résurrection. Il n'en est pas de même dans '' La Bible. Nouvelle traduction ''. Ici l'Esprit saint a permis au Christ de ressusciter ('' rendu à la vie par le Souffle '') puis l'a mené auprès des esprits en prison. La visite aux esprits est donc clairement postérieure à la résurrection. Quant à la '' Nouvelle Bible Segond '', elle affirme que le Christ a été '' rendu vivant quant à l'Esprit '' ; cette formule peu claire doit probablement être lue '' rendu vivant quant à l'esprit '', comme dans la traduction Segond originale, c'est-à-dire vivant spirituellement. Quoi qu'il en soit, elle n'accorde pas de rôle à l'Esprit dans le voyage du Christ auprès des esprits, comme la TOB.

Ces divergences s'expliquent par la difficulté qu'il y a d'interpréter deux mots :

1. Le terme grec '' pneuma '' employé à la fin du v. 18 peut aussi bien désigner la partie immatérielle de l'être humain (l'esprit, l'âme) que l'Esprit saint ; selon les contextes, il n'est pas toujours aisé de savoir quelle est la signification la plus adéquate.
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2. Le pronom relatif ('' en hôi '') sur lequel s'ouvre le v. 19 peut être interprété de plusieurs manières. Il est possible de le rapporter à l'esprit du v. 18, d'où les traductions '' c'est en lui ou c'est animé par le Souffle ''. Mais '' en hôi '' est aussi une expression grecque stéréotypée pouvant signifier '' où, aussi longtemps que, à cause de, par quoi, au vu de, au moment où, en lesquelles circonstances... '', ce qui explique les traductions '' c'est alors et c'est ainsi ''.

Une dernière différence entre ces quatre traductions mérite d'être relevée : au début du v. 19, '' le Christ est aussi allé faire la proclamation aux esprits en prison, selon la Nouvelle Bible Segond '' ; la BJ et la TOB comprennent : le Christ '' s’en alla même prêcher aux esprits '' ou — ce qui n'est pas tout à fait la même chose — qu'il '' est allé prêcher même aux esprits ''. Aucun adverbe équivalent ne figure dans '' La Bible. Nouvelle traduction ''. Ce désaccord s'explique par la présence, en grec, de l'adverbe '' ka i '', qui peut signifier '' et '', '' aussi '', '' même '', mais qui, parfois, introduit une nuance intraduisible en français.

Problèmes d'interprétation
La suite du texte ne pose guère de problème de traduction, mais son interprétation est délicate. Les exégètes tentent en effet depuis des décennies de résoudre les trois questions suivantes, qui sont étroitement corrélées :

1. Qui sont les esprits désobéissants ? Les contemporains de Noé, qui symbolisaient, pour le judaïsme, le péché ? Les anges responsables de l'introduction du péché dans le monde (les '' fils de Dieu '' de Gn 6,1-12 et les Veilleurs des traditions juives dont nous reparlerons) ? Les puissances infernales ?

2. Où est la prison des esprits ? Au ciel, conformément à certaines traditions juives ? Sous la terre ? Cette prison peut-elle être assimilée à l'enfer ?

3. Que signifie '' prêcher '' ('' kèruttein '') ? Annoncer l'évangile ? Faire une proclamation (comme le traduit la '' Nouvelle Bible Segond '') ? En ce cas, qu'est-ce que le Christ a proclamé ? Le salut ou la condamnation ? Derrière cette question réside un problème dont les Pères de l'Église ont longtemps débattu : si les esprits en prison sont des êtres humains, auraient-ils eu la possibilité de se convertir après leur mort ?

Si les exégètes continuent, aujourd'hui encore, à hésiter sur le sens de 1 P 3,18-20, c'est qu'aucune méthode d'investigation ne permet d'aboutir à un résultat définitif, comme le montre É. Cothenet dans sa présentation de l'exégèse contemporaine. Les comparaisons avec le passage parallèle de 1 P 4,6 avec d'autres écrits du Nouveau Testament ou avec la littérature juive n'ont pas permis à un consensus. La seule certitude qui ressort des travaux récents sur la Première Épître de Pierre est que l'interprétation traditionnelle qui y voit une allusion à la descente du Christ en enfer pose plus de problèmes qu'elle n'en résout.

Le présent '' Supplément '' a pour but de retracer l'émergence de cette interprétation qui est connue et contestée dès les premiers siècles du christianisme, mais qui ne s'imposera en Occident qu'avec la Contre-Réforme. Il ne porte donc que sur les v. 19-20 de la Première Épître de Pierre et laisse entièrement de côté la thématique baptismale qui figure à la fin du v. 20 — à chaque jour suffit sa peine...

© Rémi Gounelle, SBEV / Éd. du Cerf, Supplément au Cahier Evangile n° 128 (juin 2004), "La descente du Christ aus enfers", p. 3-5.

 
Jérusalem: l'esplanade des mosquées
1 P 3,18-20
18En effet, le Christ lui-même a souffert pour les péchés, une fois pour toutes, lui juste pour les injustes, afin de vous présenter à Dieu, lui mis à mort en sa chair, mais rendu à la vie par l'Esprit.
19C'est alors qu'il est allé prêcher même aux esprits en prison,
20aux rebelles d'autrefois, quand se prolongeait la patience de Dieu aux jours où Noé construisait l'arche, dans laquelle peu de gens, huit personnes, furent sauvés par l'eau.
1 P 3,18-20
 
Vidéo
La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org