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Spaltenstein François
Les enfers gréco-romaines
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Au livre XI de l' "Odyssée" d'Homère, Ulysse fait sortir les morts des enfers, leur parle et assiste à quelques scènes infernales...
 

Au livre XI de l’ '' Odyssée '' d’Homère, Ulysse fait sortir les morts des enfers, leur parle et assiste à quelques scènes infernales. Virgile (70-19 av. J.-C.) s’en inspire pour le livre VI de l’ '' Énéide '', le poème qui raconte la naissance mythique de Rome : Énée pénètre aux enfers en rencontrant diverses catégories de morts ; il voit les châtiments des méchants et les âmes en attente d’une nouvelle vie, avant que le fantôme de son père lui révèle son destin et celui de Rome. À la suite de Virgile, Silius Italicus, au premier siècle de notre ère, imagine, dans son épopée historique la '' Guerre punique '', que le futur vainqueur d’Hannibal, Scipion, descend aux enfers pour y apprendre l’avenir (13,385). Le contemporain de Silius Italicus, Stace raconte, dans la '' Thébaïde '', VIII, 1, comment le devin Amphiaraüs disparaît sous terre et il en profite pour décrire les enfers. Enfin, le philosophe et poète tragique Sénèque, mort en 65, évoque les enfers dans sa tragédie '' Hercule furieux ''.

Tout comme Virgile et ses confrères, Sénèque ne croyait pas aux enfers tels qu’il les décrit avec leur géographie fantaisiste, leurs monstres et leurs constructions fantastiques, et Cicéron, quelques années avant Virgile, disait déjà que plus personne ne croit à ces fables ( '' Tusculanes '' 1,10). Mais on se plaisait à ces récits merveilleux et pathétiques qui illustraient les idées plus abstraites qu’on se faisait sur la mort. Ces imaginations mêlent des motifs de contes populaires (ainsi de Cerbère, le chien à trois têtes qui garde les enfers), des touches de philosophie banale (la foule immense des morts, les supplices des méchants) et des réflexions plus élaborées (la réincarnation chez Virgile). Ce mélange prouverait à lui seul – s’il le fallait – qu’il ne s’agit pas de textes doctrinaires.

Il existait d’autres récits merveilleux de cette sorte (Orphée qui cherche son Eurydice aux enfers en est un exemple célèbre) et des philosophes avaient aussi proposé leurs opinions à ce propos. Cependant, ce sont Virgile et les poètes qui ont traduit le plus fortement ces idées en donnant comme un modèle standard de ces représentations. On pourrait citer tous ces auteurs, mais l’on s’apercevrait vite de leurs similitudes, qui sont provoquées par l’imitation des mêmes modèles (Homère puis Virgile) autant que par le caractère traditionnel de ces imaginations. Leurs divergences mêmes ne signifieraient pas grand chose. À cause de ce caractère répétitif, on se contentera ici d’un seul de ces textes, celui de Sénèque, qu’on a choisi notamment parce que ce philosophe est encore connu aujourd’hui. Il s’agit des vers 650 et suivants de l’ '' Hercule furieux '', où Thésée décrit les enfers dont il vient de ressortir avec Hercule.

À l’entrée des enfers (v. 651) une roche s’ouvre en hauteur et, comme une cave sans fond, un gouffre énorme s’écarte (…) en ouvrant une large route devant tous les peuples, ce qui rappelle que les morts sont innombrables. Certes, l’accès n’est pas pénible, mais les ombres obstinément ne permettent jamais de revenir (v. 675), ce qui est de la pensée commune : la mort est toujours prête, et pour toujours. Thésée a vu les fleuves traditionnels de la géographie infernale, dont le Cocyte, le fleuve des sanglots, le Styx (qui sert en général de frontière pour les enfers), l’Achéron enflammé, et le Léthé, le fleuve “Oubli” auquel les morts boivent pour oublier leur vie terrestre : (v. 680). Plus loin le vautour, le hibou de malheur gémissent, on entend le présage lugubre de la chouette (v. 687) et l’on croise les spectres des malheurs, dont la Faim affligée aux lèvres flétries (…), la Peur et l’Épouvante, le Deuil, la Douleur grimaçante (…), la Maladie frissonnante et les Guerres ceinturées de fer (v. 691s.). Le paysage est mort : pas de pré fertile qui pousse avec un vert visage, pas de moisson mûre qui ondule sous un doux zéphyr, pas de verger aux branches chargées de fruits ; un désert stérile hérisse les champs des profondeurs ; (…) l’air traîne immobile, une nuit noire pèse sur ce monde inerte : tout est affreux de chagrin et les lieux de la mort sont pires même que la mort (v. 698s.).

Puis vient le palais de Pluton, dans un lieu qu’une obscurité dense enchaîne de ses ombres pesantes. D’une seule et même source en coulent des eaux opposées (...). La demeure de Pluton fait face, entourée de ces deux fleuves (…), couverte d’une forêt qui l’assombrit. C’est ici que, comme une énorme grotte, le seuil du roi s’avance en surplomb, c’est par là que passent les morts, c’est la porte du royaume. Une plaine s’étend alentour, où siège le dieu à la majesté terrible qui répartit avec superbe les âmes qui viennent d’arriver (v. 709s.). Sénèque est ici moins détaillé que Virgile, qui décrit des constructions infernales, dont le Tartare où les méchants sont torturés ('' Énéide '', VI,548), avec un large rempart au triple mur (…), une porte immense, des colonnes d’acier massif, (…) une tour en fer qui se dresse vers le ciel et plus loin le palais de Pluton (v. 630) aux remparts de fer eux aussi ; Silius Italicus voit les enfers comme une ville fortifiée avec dix portes ('' Thébaïde '', VIII, 1,531).

Mais revenons à Sénèque. Quand on demande à Thésée si les méchants sont punis aux enfers et qui les juge, il répond : Chacun subit ce qu’il a fait, les crimes retournent à leur auteur et le coupable est accablé selon l’exemple qu’il a donné (v. 733s.). Sénèque pense ici aux empereurs dont certains avaient été des tyrans terrifiants — lui-même sera victime de Néron — et Thésée a vu les maîtres sanguinaires jetés en prison et les mains du peuple qui fouettent le dos d’un tyran (v. 738), alors que les dirigeants justes sont honorés après leur mort. Mais les méchants de la mythologie sont aussi suppliciés (v. 750) ; parmi eux, Sisyphe et son rocher, Tantale éternellement assoiffé et affamé, les Danaïdes qui remplissent un tonneau sans fond. Sénèque mêle les réflexions sur les devoirs des puissants à ces motifs populaires.

Pour entrer, Hercule avait traversé le fleuve Léthé (que Sénèque a substitué au Styx) sur la barque de Charon, un vieillard à l’aspect affreux qui garde le fleuve et fait passer, horrible comme il est, les morts épouvantés. Sa barbe emmêlée pend, un nœud retient son manteau hideux, ses yeux creusés brillent (v. 765). Comme Énée chez Virgile ('' Énéide '', VI, 413), Hercule vivant est plus lourd que les fantômes et la barque qui pouvait contenir des peuples entiers de fantômesen entendant des pas bouger, dresse ses poils hérissés de serpents qui se tortillent et qui essaie, l’oreille aux aguets, de saisir ce bruit qui lui parvient, lui qui a l’habitude d’entendre même des fantômes. Hercule enfin arrive devant Pluton et sa femme, Proserpine, et en obtient de ramener Cerbère. Thésée s’arrête là, alors que le chœur évoque le cortège incessant des morts, vieux et jeunes, qui se pressent aux portes des enfers, et souhaite de mourir le plus tard possible (v. 838s.).

© François Spaltenstein, SBEV / Éd. du Cerf, Supplément au Cahier Evangile n° 128 (juin 2004), "La descente du Christ aus enfers", p. 33-34.

 
 
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