545
Exégèse
128
Histoire
675
Pentateuque
123
Gibert Pierre
Les "Livres de Moïse" de 1650 à 1750
Note historique
 
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Entre 1650 et 1750, les décennies ont été décisives dans l'histoire de l'étude de la Bible...
 

C’est avec les nuances qu’exigent l’histoire et plus particulièrement l’histoire des idées et de la culture, que nous limitons selon le principe décimal l’équivalent d’un siècle : parce qu’entre 1650 et 1750, les décennies ont été décisives dans l’histoire de l’étude de la Bible. Cependant, comme il en va toujours en ce genre de délimitation chronologique, les dizaines qui marquent l’exact milieu du XVIIe siècle et du XVIIIe siècle seront évidemment transgressées, ne serait-ce que parce que tel ouvrage important et ultime pour notre propos fut édité en 1753, mais aussi parce que les préparations et les effets de cette période en dépassent nécessairement les limites. En même temps, pareille délimitation fournit des repères commodes et globalement justes, le demi siècle qui précède 1650 et celui qui suit 1750 marquant, dans cette histoire, des étapes différentes.

L’objet de ce Supplément est en principe le Pentateuque. À l’époque qui nous occupe, on parlait plus habituellement des Livres de Moïse, Moïse apparaissant alors comme l’auteur incontestable et exclusif des cinq premiers livres de l’Ancien Testament.

Mais ces Livres de Moïse, s’ils constituaient bien un ensemble reconnu comme tel, tant d’un point de vue doctrinal, chez les juifs surtout, que d’un point de vue littéraire, apparaissaient avant tout comme pluriel, ce qui aura, au cours de cette période, des effets assez divers. Ainsi, depuis la fin du XVIe siècle, demeurait sensible la question du lien de ces “cinq livres” avec ceux qui les suivent, forçant à une perception de la continuité historique que la notion juive de Torah poussait à relativiser, sinon à négliger. Mais si, malgré cela, la propriété d’auteur se maintenait en faveur de Moïse, ce n’était pas sans question. Aussi, cette propriété d’auteur et l’auteur lui-même allaient bientôt être l’objet d’un certain nombre de questions qui, sans les mettre totalement ou radicalement en doute, contraindraient à dépasser de traditionnelles évidences. Les esprits en seraient troublés et forcés soit à des défenses apologétiques, soit à des relativisations exigeant de plus en plus de rigueur.

D’autre part, si ceux qui allaient se pencher avec attention sur ces cinq livres et sur chacun d’entre eux ne perdaient pas de vue leur ensemble comme tel, le fait de commencer naturellement par le commencement, c’est-à-dire par le livre de la Genèse, les laisserait souvent à ce premier livre, parfois même à une partie de ce livre, l’humaine contrainte de la vieillesse et surtout de la mort se chargeant de limiter le champ de l’étude. Witter, au seuil du XVIIIe siècle mourant à 31 ans, Astruc, au milieu du même siècle, publiant son ouvrage à près de 70 ans, ne pouvaient guère envisager de conduire leur enquête jusqu’à la fin du Deutéronome et à la mort même de Moïse ! Ainsi, le Pentateuque se réduirait le plus souvent à la Genèse et aux premiers chapitres de l’Exode.

Les '' théoriciens '' qui viendraient dans la seconde moitié du XVIIe siècle ne se heurteraient pas aux mêmes limites. Mais les principes posés par Spinoza puis par Simon appelleraient d’autres hommes, ceux qui descendraient sur le terrain du texte et sans lesquels ces principes seraient restés lettre morte.

Pour cela, la question de la traduction fut, à cette époque, cruciale. Que lisaient clercs et laïcs qui ne connaissaient pas l’hébreu ? Les traductions étaient alors relativement abondantes, soit dans l’héritage du XVIe siècle, soit dans ce que produisit le XVIIe siècle. Il était donc inévitable que le débat soit au cœur de ces décennies soucieuses d’intelligence et de vérité du texte. C’est pourquoi, au centre de ce Supplément, on trouvera un chapitre assez important sur ce thème.

C’est dire une certaine mouvance du sol sur lequel notre lecture avancera. D’importantes citations de textes devraient limiter les effets relativistes ou négatifs d’une trop grande prudence de jugement. C’est pourquoi, selon l’esprit de la revue, nous laisserons parler ces textes, suffisamment situés afin de ne pas trop prêter le flanc à simplification. Par là même, le lecteur devrait se rendre compte de la richesse, de la complexité et parfois des contradictions de cette époque. Inutile de dire que le bilan de ces décennies entre 1650 et 1750 est amplement positif et que nous vivons encore de leurs apports.

Cela n’exclut pas les malentendus et les confusions qui persistent jusqu’aujourd’hui. Nous essaierons de les réduire au mieux, comme nous essaierons de casser quelques lieux communs qui servent encore de mode de pensée sur cette époque et sur son apport à la Bible.

Pour cela, nous tenterons de situer les personnages et les œuvres. Il nous faudra aussi rappeler, aussi brièvement que ce soit, les '' préparations '' à cette époque dans les décennies qui la précèdent immédiatement, comme nous conclurons sur les ouvertures et les impasses qui la confirmèrent ou firent oublier ses plus grands esprits.

Comme on le verra, la France est alors le champ hautement fécond et quasi exclusif de ce qui deviendrait un jour la recherche biblique, même si, pour diverses raisons, dès la seconde moitié du XVIIIe siècle, elle devait y perdre pied. Ceci sera une autre histoire, mais qui ne réduit en rien la portée d’œuvres considérables ou d’exception qui construisirent l’édifice de ce qu’il est convenu d’appeler l’exégèse critique.


© Pierre Gibert, SBEV / Éd. du Cerf, Supplément au Cahier Évangile n° 125 (septembre 2003), "L’invention de l’exégèse moderne. Les '' Livres de Moïse'' de 1650 à 1750", p. 5-6.

 
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