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Traduction de la Bible
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Nieuviarts Jacques
Traduction, trahison ? (Seconde partie)
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Une distinction s'est peu à peu imposée entre " langue-source " et " langue-cible "...
 

Dans la première partie de cet article (*), Jacques Nieuviarts a présenté les grandes traductions de la Bible, depuis les premières qui ont vu le jour avant même la fixation du Canon des Écritures jusqu'aux plus récentes. Il se propose, dans cette seconde partie, de poser les éléments d’une réflexion plus théorique, d'une part sur le fait de traduction et, d'autre part, sur les difficultés que rencontre tout traducteur de ce texte "canonique" qu'est la Bible.


Dans la première partie de cet article, Jacques Nieuviarts a présenté les grandes traductions de la Bible, depuis les premières qui ont vu le jour avant même la fixation du Canon des Écritures jusqu'aux plus récentes (voir BIB n° 62, p. 14-19). Il se propose, dans cette seconde partie, de poser les éléments d’une réflexion plus théorique, d'une part sur le fait de traduction et, d'autre part, sur les difficultés que rencontre tout traducteur de ce texte « canonique » qu'est la Bible.

Qu’est-ce que traduire ?

La linguistique aide à comprendre l’acte de traduction, et elle aide à comprendre en particulier que l’on ne traduit pas des « choses », mais des idées. D'où cette distinction qui s’est peu à peu imposée entre « langue-source » et « langue-cible », puis, plus globalement, entre « milieu-source » et « milieu-cible ». Le premier est celui dont provient et auquel s’adressait l’original. Le second est celui dans lequel s’inscrit et auquel s’adresse le traducteur.

Le traducteur doit alors franchir et doit permettre à son auditeur ou à son lecteur de franchir lui aussi – trois seuils ou trois espaces, qui attestent l’importance de la distance entre l’original et sa traduction. Le premier seuil est celui de la langue-source, dans toute son étrangeté, sa distance. Le second est celui de l’histoire dans laquelle le texte lu s’inscrit, à distance à nouveau du lecteur. Et le troisième est celui des référents culturels, signalant un troisième seuil de distance entre la « civilisation-source » et la « civilisation-cible ».

« Les manières de traduire s’incarnent en effet dans les contextes des époques et sociétés1 » et une véritable traduction vise normalement à dispenser de la lecture du texte original, sinon pourquoi le traduirait-on ? Dès lors, on le comprend, le travail de traduction suppose une large interdisciplinarité prenant en compte à la fois la linguistique, la sémantique, mais aussi la philologie et l’histoire, l’anthropologie et la sociologie. C’est sur les grands moments de cette tâche qu’il nous faut donc ici réfléchir.

1 - Le principe d’équivalence sémantique

D’une langue à une autre, rien n’est identique : les champs sémantiques ne se recouvrent pas, les arrière-plans culturels sont différents, etc. Il n’existe au mieux que des équivalences.

La blessure du langage

De surcroît, une langue est un système original et certaines particularités formelles qui lui sont liées ne peuvent – ni ne doivent sûrement – être traduites : les langues n’ont pas les mêmes flexions, rythmes, syntaxe, distribution du vocabulaire, ordre des mots, nature des images... « La traduction ne peut jamais être un décalque. Elle ne peut être défi-nie en termes d’identité, mais seulement en termes d’équivalence... Chaque traduction gère à sa manière ce rapport entre le même et l’autre, ce décalage inévitable entre texte origi-nal et texte traduit... Le texte traduit n’est pas un autre texte, mais il n’est pas non plus tout à fait le même texte que l’original2 ».

Le sens du texte-source ne réside donc pas seulement dans les mots, mais dans la combinaison des mots : c'est là que se crée le sens.

Plus largement, il faut tenir compte du contexte dans lequel s'inscrit le texte. C'est pourquoi une traduction se doit d'être respectueuse « du sens de l’ensemble plutôt que d’être crispée sur un sens, décontextualisé, de dic-tionnaire3 ».

Quelle voix porte le texte ?

Le traducteur doit identifier les niveaux de langue et repérer les liens existants entre le texte qu'il traduit et d’autres textes, liens à la fois « intra-textuels » (un usage propre de certains termes par un même auteur) et « inter-textuels » (un usage de mots communs à divers textes, qui en conditionne donc le sens). Parler ainsi, c’est observer que le problème dépasse de loin le cadre de la langue, et se pose au niveau individuel : à l’usage propre qu’un auteur fait de la langue. Au sein de sa propre langue en effet, chacun développe un parler particulier, à la fois dans l’usage des mots, de la syntaxe, des constructions de phrases, des images. 

C'est pourquoi, comme l’observe C. Rico, « dans les ver-sions de la Bible actuellement disponibles, on peut par-fois être surpris de l’absence de contrastes stylistiques entre les différents livres traduits4 ». L'un des parti pris  opéré par la Bible Bayard a été, au contraire de permettre d’entendre cette « polyphonie ». 

On pourrait relire ici ce que dit J. Roubaud sur l’expérience du traducteur5 . Il exprime, avec une grande clarté, l’ensemble des combats que doit mener le traducteur soucieux de ce « passage » à la fois du sens et de la forme, d’une langue dans une autre : au prix de quels choix, quelles ruptures... et pour quel émerveillement nouveau. Car on découvre alors – et peut-être alors seulement – que la traduction, si elle représente une perte, constitue aussi un gain, dans la rencontre avec le génie propre de la langue d’accueil ou langue-cible. L’adéquation absolue de la traduction est impossible. S’opère dès lors nécessairement une transformation, la migration du texte sous d’autres cieux, donnant au texte d’autres lumières jusque-là insoupçonnées. Oserait-on dire que le texte traduit développe là des potentialités inédites, mais dont pourtant il était riche dans sa propre langue ou dans son expression première ? Dans cette tâche, selon le beau mot de Mallarmé, « les mots s’allument de reflets réciproques. » 

Le travail du poète : une violence faite au texte ?

Travailler sur la langue-source et sur la langue-cible, toutes deux attachées à un entour culturel qui en est indissociable, sont deux tâches spécifiques qui requièrent chacune des compétences particulières.  

On a parfois posé la question à propos de la Bible Bayard, seule à avoir mis en œuvre cette intuition et ce travail : fallait-il bien subdiviser la tâche du traducteur ? Cette question sonne comme un reproche voilé au travail du poète. Mais ceux qui adressent ces reproches au poète sont-ils conscients du travail qui est le sien, et du métier qu’il réalise lorsqu’il sculpte les mots et ne se résout pas à les lâcher qu’ils n’aient donné jusqu’au suc leur sonorité et leur rythme ? Voilement du sens, ou ouverture ? 

Dans la traduction du livre d’Isaïe, et au fil des longues heures du travail commun avec le poète, j'ai pu observer, en comparant les traductions, comment les difficultés du texte ont été souvent discrètement contournées ou quelque peu accommodées quand des tournures trop impersonnelles répétées, en hébreu, déroutent le lecteur enfant de Descartes. Passer en douceur au mode personnel ouvre un chemin de lecture plus rassurant que la suspension du sens en plus d’un endroit. Mais faut-il clore le sens, là où le texte résiste ? C’est là que le poète enfante, parce que c’est aussi son métier que de frayer un chemin quand les broussailles du texte laissent perplexe ou en arrêt le lecteur. C’est son métier de poète qui ici s’exerce, travaillant les rythmes, la ponctuation ou sa suspension, le retour rapide à la ligne, provoquant le lecteur à penser... puisque le texte le conduit précisément en ce point. 

2 - Langue-source et langue-cible : le difficile dialogue 

On se rend compte que l’un des enjeux de la traduction est le « dialogue » entre langue-source et langue-cible, milieu-source et milieu-cible. Dans ce dialogue (oserait-on dire cet « équilibre » ?) se trouve en définitive en jeu l’espace de réception de la traduction. 

Donner la préférence à la langue-source ?

Privilégier la langue-source ou le milieu-source est le choix souvent implicitement opéré dans les traductions de la Bible. L’exégète est en effet très sensible à l’histoire qui a vu naître les textes, et c’est cette histoire qu’il tente de laisser transparaître au mieux dans son travail de traduction. Ce choix suppose d'expliciter dans des notes les choix, la polyvalence des termes, leurs échos à travers la Bible ou le Proche-Orient ancien qui a vu naître la Bible. Même réduit dans les éditions de poche, cet apparat de notes – qui peuvent inclure également la mention des variantes textuelles, les hésitations de traductions, des aspects linguistiques, des rapprochements avec d’autres textes, ainsi que des éléments historiques de diverses natures –, n’est cependant jamais inexistant. Dans la Vulgate latine, Jérôme lui-même a parfois indiqué ses écarts par rapport à la Septante, ne considérant pas son texte comme un texte sacré.

Si l'on ne peut que reconnaître dans l'ensemble la richesse de ces notes, l’évolution importante de la recherche au cours des 20 ou 30 dernières années a montré aussi la fragilité de cet appareil critique6. Sa présence en pied de page lui confère peut-être un statut d’affirmation durable... à l’image du texte qu’il accompagne. Or il est par nature d’un ordre plus éphémère : la recherche évolue... et, parfois, la précision assurée de ces notes en fait aussi la faiblesse ! On le mesure bien aujourd’hui dans le cas des grandes bibles de référence, comme la Bible de Jérusalem ou la T.O.B. qui sont actuellement en cours de révision sur ce point. 

Mais les notes touchent aussi à l’interprétation. Si cela est peut-être inévitable, le risque ici est d'imposer une interprétation particulière comme évidente. Quand les notes se situent sur le plan dogmatique, après des remarques d’ordre linguistique, textuel ou historique, on perçoit peut-être encore davantage les difficultés qui se posent à ce niveau. 

C'est au sein de ces contraintes que doit s’opérer la juste annotation. Les notes sont souvent précieuses : pour l’éclairage d’un parti pris de traduction quand l’original est ouvert, pluriel, pour un éclairage linguistique, culturel. Et l'on sait que ces notes sont nécessaires dans le cas d’une Bible qui s’inscrit dans la tradition catholique : introductions et notes en sont partie intégrante, précisément parce qu’elles inscrivent dans le « paratexte » la tradition de lecture du texte. Celui qui les lit attentivement voit bien que se pose cependant toujours la question de leur bon et difficile usage. 

Privilégier la langue-cible ?

Privilégier la langue-cible, c’est bien sûr ce que l’on tente toujours de faire au mieux. Se pose ici la question de l’identification de la langue-cible, au sens de l’état de la langue qui est visé. La langue évolue (elle évolue même très vite aujourd’hui, on le sait).

Quel état de la langue est alors privilégié ? Certains répondent le français classique, pour être plus durable, mais qu’est-ce aujourd’hui que le français classique ? 

J.-M. Auwers a comparé ainsi la traduction du livre de Tobit dans la Bible Osty et celle de Bayard, et sa conclusion est la suivante : « Une traduction parle comme la Bible, l’autre récrit le texte biblique comme un roman contemporain. E. Osty cherche à s’effacer devant le texte, conformément à une conception qui fait du travail de traduction une école d’humilité. M.-A. Lamontagne investit le texte en "cassant" les phrases...7 » ! Mais peut-on réellement traduire en s’effaçant pleinement ? Un tel commentaire ne crée-t-il pas l’illusion qu’un état de la langue serait classique, et les autres inadéquats ? Affirmer d’autre part qu’une traduction « parle comme la Bible », c’est aussi se méprendre sur le fait même de la traduction, qui ne peut « parler comme » la langue-source. 

Dans cette perspective, les différentes traductions modernes en français répondent ainsi chacune à des exigences propres, depuis l’exigence de beauté poétique dans une langue plus classique (B.J.) ou davantage contemporaine (Bayard), jusqu’à l’exigence de lisibilité par un public très large, en utilisant un vocabulaire volontairement limité et une syntaxe allégée, en « français courant ». On pourrait dire quand dans tous ces cas, on « perd » un peu la langue-source, mais une autre langue éveille le texte... 

3. La présentation matérielle du texte : titres, intertitres et disposition du texte

La présentation matérielle du texte, la forme de l’édition, interviennent également comme paratexte, c’est-à-dire comme une part de l’acte de traduction, cette part de la traduction qui est déjà liée à l’acte de lecture lui-même. 

Si les titres et sous-titres ajoutés par les traducteurs et les éditeurs facilitent la lecture de la Bible, ils ne font évidemment pas partie du texte lui-même. Ils peuvent, certes, être très utiles pour une recherche rapide d’un texte ou d’une péricope. L’attention portée aujourd’hui à la narration ou à la narrativité, rend plus sensible à la trame que constitue un récit. En ce sens, un récit n’est pas sécable. En outre, on le sait, un titre commande la lecture. Par les titres, il est dit au lecteur ce à quoi il doit s’attendre, ce qu’il doit chercher.

On est aujourd’hui plus conscient de l’ensemble de ces risques, ce qui ne rend pas la tâche moins ardue de trouver éventuellement des titres adéquats. Un titre aide le lecteur à trouver un texte... mais il nie pour une part l’acte de lecture, dans lequel on ne recueille pas une information, mais on opère un déplacement, une transhumance. 

Sur ce point, la Bible Bayard, avec ses inconvénients, constitue cependant une innovation qui n’est pas sans lien avec cette attention portée à l’acte de lecture. De même, sa présentation sur une seule colonne et l'absence de titres à l'intérieur de chaque livre participent activement de la référence au milieu-cible et au souci d'aider le lecteur à mieux comprendre ce qu'il lit.

Traduire un livre canonique

Traduire la Bible est magnifique... mais redoutable, car la Bible est le Livre d’un peuple, et c’est un livre canonique, dont la clôture et peut-être la lecture, sont en quelque sorte gardées par le fait même de ce statut.

1 - Lire dans une tradition de lecture

Le lecteur est toujours pétri de son propre univers : certitudes, questions, attentes, espace disponible pour le croyable, ou non... Quand il se réfère au texte, on en est davantage conscient aujourd’hui, il y a toujours en lui, pourrait-on dire, « prétexte ».

Me situant encore du point de vue adopté par la Bible Bayard, je dirais que lire la Bible en tentant de lui redonner toute sa poésie dans l’espace poétique contemporain, c’est peut-être la rouvrir à une communauté de lecture plus large, où la distinction entre « croyant » et « non-croyant », confessionnel ou non-confessionnel, ne s’impose pas d’emblée. 

Dans sa lecture, tout homme est libre, d’une liberté irrépressible qui a peut-être partie liée avec ce que l’on désigne sous le terme de Révélation. Le croyant reconnaît explicitement dans ce livre la Parole de Dieu. Il le confesse ou le professe, et cela l'entraîne dans un travail intérieur. Car, dire de ce livre qu’il est Parole de Dieu est toujours un défi : c’est s’exposer au lent labeur de son interprétation, de son écoute, tant ce texte aussi déconcerte. Le lecteur croyant peut-il être gêné que ce texte soit ainsi ouvert à tous ? Pourrait-il être lui-même gêné, déconcerté de sa forme dans sa traduction ? Non, du moins s’il s’inscrit dans la mouvance culturelle qui a produit cette écriture, de type il est vrai un peu nouveau. On objectera qu’il peut y être perdu ? Non. Il ne l’est que s’il est étranger à l’espace littéraire contemporain, qui est le milieu porteur de cette traduction. Cependant une lecture - et une traduction - faites au sein d’une communauté croyante, façonne le texte. Voyons comment.  

D’abord le « paratexte » (titres et intertitres) contribue à situer le texte dans une tradition ou une mémoire de lecture. Esuite, la graphie, elle aussi, importe. Les majuscules attribuées à certains mots de façon habituelle représentent des choix de lecture importants. On sait que le grec et l'hébreu n’en comportent pas. Des mots tels que esprit / Esprit, dieu / Dieu... sont ici des mots importants que la traduction interprète presque nécessairement. 

Mais peut-on lire le Premier Testament comme s’il portait déjà la trace profonde d’une théologie ultérieure, la théologie chrétienne ? Par exemple, au sein du Premier Testament, la désignation du Dieu unique est-elle le fruit d’une longue maturation, dont la Bible précisément montre les aléas, passage jamais achevé d’une relation à la divinité, à la rencontre - et Alliance - avec YHWH, le Seigneur, Dieu unique. La Bible dit ce lent accès à la relation au dieu unique, loin des idoles, loin aussi des multiples dieux de Babylone... si prégnants dans des cœurs d’hommes. Les traducteurs de la Septante ont eu eux-mêmes une audace inouïe en traduisant le tétragramme YHWH, ce nom imprononçable de Dieu, par un nom commun et comportant l’article : ‘o kyrios ! L’exégète ici a un rôle théologique, puisqu’il lui incombe de laisser apparaître la lente recherche à travers laquelle le peuple de la Bible accède à l’acte de foi, acte de foi jamais complètement atteint et toujours en travail. La Bible n’aurait-elle pas vocation à accompagner le lecteur dans son histoire elle-même, pour y laisser ou peut-être y voir, étonné - mais consentant - éclore l’acte de foi ? 

2. Lire l’Ancien Testament à la lumière du Nouveau ?

On a évoqué le choix souvent fait, consciemment ou non, de traduire le Premier Testament ou de le lire à la lumière du Nouveau. Cela est absolument inévitable en théologie chrétienne, mais comporte des règles. Celle en particulier de laisser d’abord résonner la parole dans son propre espace.

Ainsi ne peut-on lire Is 7, ou encore le Ps 22 ou Is 52-53 dans une lecture directement chrétienne. Que disent ces textes dans le lieu où ils s’inscrivent (psautier, livre d’Isaïe, etc.) et à leur époque (même si l’exégèse apprend dans plus d’un cas, sur ce point, la prudence) ? Que disent ces textes quand ils apparaissent, cinq ou six siècles avant notre ère, et donc avant Jésus ? Une pensée théologique qui affirme trop vite la prophétie comme une sorte d’anticipation ou de prédiction, ne fait pas droit au texte et à sa lecture. Fait-elle alors suffisamment droit à ce que les chrétiens appellent la Révélation, dans son inscription dans l’histoire et donc sa dimension d’incarnation ? 

Ces textes sont à lire d’abord, à écouter, à entendre, avant de pouvoir les laisser résonner de façon nouvelle, dans la lumière qu’ils revêtent dans une lecture chrétienne. Rien n’est perdu... au contraire (sauf le merveilleux parfois ?), mais l’incarnation de la Parole, principe premier en théologie chrétienne, est respectée. Et la lecture plus riche. 

3. Le « parler-chrétien » 

Dernière question à aborder (elle l’a été souvent dans les critiques adressées à la Bible Bayard) : la perte éventuelle des mots de la foi, ou ce que l’on peut appeler le « parler chrétien ». Renouveler ou, dit de façon plus neutre, déplacer le langage de la foi, traduire autrement... mais souvent aussi plus près du texte, et parfois apparemment plus loin de la tradition de lecture (on pense ici au vocabulaire du péché, à celui touchant les désignations de la foi dans les différents livres bibliques, celui concernant l’Esprit, ou encore le baptême), est-ce trahir le texte ?

Il est trop rapide de répondre oui, et ceci au regard même des exigences de la traduction, de la nécessité aussi qui incombe au théologien de contribuer à répondre des mots de la foi, de contribuer à leur donner vie, de contribuer à leur rendre la force qu’ils tiennent de leur dimension toujours métaphorique au sens le plus fort !

N’observe-t-on pas souvent comment des mots répétés, mais parfois à distance de tout contenu – quand les mots touchent au mystère, ils sont toujours une audace –, en viennent à être des coquilles vides ou qui s’évident lorsqu'on ne s’affronte plus suffisamment à la tâche d’en répondre ? Déplacer les mots, c’est toucher à la foi, bien sûr, car les mots créent pour les humains la relation. Mais toucher aux mots de la foi, n’est-ce pas aussi s’en dire touché ? Et pressentir l’urgence d’opérer la traversée à laquelle ils invitent ? Non, en ce cas on ne « perd » pas cette matrice du parler chrétien, on s’en approche, avec respect et même avec amour. 

Probablement faudrait-il retrouver à leur source les grands mots de la foi. Ils ont été forgés, pour une part importante, sur les mots latins de la Vulgate. Jérôme aussi, en son temps, eut des hésitations. Il en fait part quand il traduit avec tremblement certains mots, confronte les textes hébreu et grec. Certains vénèrent tellement la Vulgate qu'ils en arriveraient à ne jurer que par elle. Mais se souviennent-ils de ce travail austère de Jérôme et des moments où il confesse ses hésitations, voire son trouble ? 

Pour transmettre aux générations présentes et à venir le trésor de la foi, peut-on s’en épargner la tâche ? Traduire, c’est croire à la force des mots. C’est parfois les battre comme on frappe le silex pour produire le feu ou pour tenter de voir jaillir la lumière. 

Traduire, c’est croire à la vie. Pour le croyant, ce travail est au plus profond celui de la foi, et peut-être est-il incontournable.

 L’Église, elle-même fondée sur la Parole du Christ mais nécessairement située au cœur de la modernité et de ses défis, affrontée à l’immensité de notre culture et à la soif de Dieu, peut-elle rester à distance d’une pareille tâche ? C’est comme communauté croyante qu’elle peut – et doit – le faire. Car une communauté est intrinsèquement un lieu pluriel, où se croisent sensibilités, convictions, charismes, capacités. Et ce n’est probablement que dans le partage et la confrontation que peut s’opérer la recherche, mais aussi l’annonce et le partage de la Bonne Nouvelle. Et la tâche ici, on le sait, est urgente.

En guise de conclusion

Au terme de cette réflexion, peut-être sommes-nous plus conscients du caractère toujours étrange du texte. La traduction y donne accès. Aucune traduction ne serait en quelque sorte standard. Les traductions s’inscrivent toujours dans un contexte culturel. Elles visent toujours des lecteurs, et en ce sens, sont situées. Peut-être d’ailleurs, dans la critique, faudrait-il toujours reconnaître avec simplicité et clarté le lieu où l’on se situe dans cette géographie jamais neutre de l’espace de la critique. On éviterait des anathèmes, et aussi des errances.

Peut-être le bon usage des traductions, serait-il de pratiquer la lecture de traductions différentes, pour garder le texte à la fois au plus proche... mais aussi à la juste distance, lui laissant aussi pour toujours son étrangeté dont des traductions différentes contribuent simplement à tracer des contours ! Comme le dit avec justesse Christiane Dieterlé : « La diversification des traductions constitue une complémentarité nécessaire dans la ligne même du pluralisme biblique » (8). 

Mais la question est plus vaste. Elle est celle des espaces de réception du texte, et donc aussi de sa ou ses traduction(s). Ne faudrait-il pas redire avec force qu’il existe, aujourd’hui plus que jamais, des lieux et des espaces de réception très divers. Aucun lieu de réception ne saurait revendiquer la saturation ou l’épuisement de l’acte de lire... ce Texte.

Il faudrait aussi poser aussi la question des formes de lecture de la Bible : lecture simplement curieuse, lecture croyante, lecture monastique ou « lectio divina », lecture solitaire, lecture ensemble, dans une communauté d’un jour, d’une nuit, ou dans une communauté d’appartenance. Une question sans doute immense, mais passionnante et nécessaire. 

Peut-être faudrait-il aussi poser la question en termes d’inculturation de la foi. Quel est (quels sont) aujourd’hui le ou les milieu(x)-cible visé(s) par les traductions de la Bible ? Elle n'intéresse pas seulement les croyants pour lesquels elle est parole vive, souffle de vie ou Bonne Nouvelle. Aussi incombe-t-il à la communauté croyante de l’ouvrir davantage afin que tous puissent la lire et y puiser largement. On repense ici aux mots d’Isaïe : « Yhwh m’a dit : Prends-toi une grande tablette. Écris sur elle au stylet, que tout le monde lise » (Is 8, 1). Le milieu-cible est immense : comment ne pas en être soucieux ? Et l'Église laisserait-elle en liberté, mais aussi solitaires et seuls, face à la tâche et aux risques, ceux qui vont à la rencontre d’autres milieux-cible ? N’y a-t-il pas là un enjeu essentiel pour tous ?


© Jacques Nieuviarts, Faculté de théologie, Institut Catholique de Toulouse, Bulletin Information Biblique n° 63 (décembre 2004), p, 11. 


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(1) Cf. C. Dieterlé, « La Bible au risque des traductions », Foi & Vie, Cahier Biblique 41, Sept 2002, p. 32.

(2) Id, p. 33.

(3) S. Guilmin, parlant de la critique de la Bible Chouraqui par H. Meschonnic, dans : « D’une Bible à l’Autre », Foi & Vie, Cahier Biblique 41, Sept 2002, p. 82

(4) C. Rico, « La linguistique peut-elle définir l’acte de traduction ? », dans : J.-M. Poffet éd., L’autorité de l’Ecriture, Lectio Divina hors-série, Paris, Cerf, 2002, p. 212, 218, 220.

(5) « L’étrangeté du texte », dans J. Nieuviarts & P. Debergé Éd.,  Les nouvelles voies de l’exégèse. En lisant le Cantique des Cantiques, XIXe Congrès de l’ACFEB - Toulouse, Septembre 2001, Paris, Cerf, Lectio Divina 190, p. 231-246.

(6) Cf. T. Römer, « Traductions et paratexte : sur le problème des annotations dans les Bibles modernes », Foi & Vie, Cahier Biblique 41, Sept 2002, p. 53-64.

(7) « La Bible revisitée. À propos d’une nouvelle traduction de la Bible », Revue théologique de Louvain 32 / 4, 2001, p. 533.

(8) Cf. C. Dieterlé, « La Bible au risque des traductions », Foi & Vie, Cahier Biblique 41, Sept 2002, p. 31.

 

 
 
Vidéo
La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org