372
Moïse
25
Abadie Philippe
Les énigmes du passé. Histoire d’Israël et récit biblique
2872991131

J.-L. Ska, Bruxelles, Lessius, 2001

Moïse, «lui que Yahvé a connu face à face»
2070764808

Paris, Découvertes Gallimard, 2002

Moïse (6/7) : L'importance de Moïse
Gros plan sur
 
Commencer
 
Marc Chagall: Moise et les Tables de la Loi, les 10 Commande ...
la figure de Moïse, 2/2 : un nom et un roi...
 
Au VIe et Ve siècle av. J.-C., l’identité juive a cherché une voie au travers des multiples cultures d’un empire perse multi-ethnique. La figure de Moïse s’est s’imposée, jusqu’à devenir le pôle unificateur de la Torah (= Pentateuque). Dans cet ensemble complexe, dialoguent deux courants théologiques majeurs, une école de prêtres («P») liée au temple jérusalémite et une école de ‘laïcs’ («D») qui se reconnaît aisément à travers le style et l’idéologie du livre du Deutéronome. Or ces deux courants – divergents en bien des points – accordent une même importance décisive à la figure de Moïse pour définir l’identité nationale et religieuse d’Israël. Est-ce à dire qu’il est vain de chercher des traces de Moïse en-dehors du judaïsme « postexilique » ?

Non, car nombre de traits permettent de remonter plus haut. Ils permettent de remonter jusqu’à un document antérieur à l’exil, un document qui intègre des éléments très archaïques. Quels sont ces éléments ?

Moïse : un nom égyptien


Élément archaïque : tout d’abord le nom même de Moïse. Son origine est égyptienne, et vient de la racine mès «généré par», «fils de» (qu’on retrouve dans Râ- mès «fils de Râ» ; Thout-mosis « fils de Thout» ; ou Ah-mosis «fils de Ah»). D’un point de vue strictement historique, c’est la seule chose certaine, et cela ne s’invente guère. Pour preuve, le récit de Ex 2,10 (Moïse sauvé des eaux) tente de faire dévier le nom moshé de la racine hébraïque mashah «retirer» (des eaux), ce qui est une étymologie factice. «Si les Israélites avaient eu la possibilité de se forger un héros national, ils ne lui auraient pas donné un nom égyptien, mais un nom typiquement sémitique, c’est-à-dire hébreu. Moïse, par conséquent, n’est pas un personnage entièrement ‘inventé’. Il est cependant difficile d’en dire plus » (J.-L. Ska, Les énigmes du passé. Histoire d’Israël et récit biblique, Bruxelles, Lessius, 2001, p. 48)

Pour le reste, on ne peut que se reporter au cadre général que nous avons dressé dans les chapitres précédents. Mais l’idée qu’un fils d’hébreu nommé Moïse ait été élevé à la cour du pharaon, puis instruit de la sagesse des Égyptiens (voir Ac 7,22) pour devenir fonctionnaire impérial auprès de ses congénères n’a rien d’extraordinaire, même si l’historien ne peut l’atteindre avec certitude.

L’historien peut atteindre seulement un cadre historique plausible, comme le montre cet exemple : par une lettre du pharaon Séthi II (1200-1194 av. J.-C.) nous savons que des étrangers étaient formés dans des institutions égyptiennes comme le Harem de Miwar, sous la surveillance de Hautes Dames. Cela relevait d’un besoin diplomatique à une époque où l’Égypte, jouant le rôle de super-puissance, avait de nombreux contacts avec ses voisins, et donc un grand besoin de scribes interprètes. N’y aurait-il pas là un cadre qui rend plausible, à défaut d’être certain, l’existence de la figure «historique» de Moïse ?

De manière plus (trop ?) précise, le bibliste Th. Römer cherche quelques «candidats» aptes à remplir cette figure. Il avance les noms du prince nubien Messouy (demi-frère de Séthi II et vice-roi de la province de Koush ), du fonctionnaire Ben-Ozen et surtout du ‘faiseur de roi’ Beya (lire Moïse, «lui que Yahvé a connu face à face» , Paris, Découvertes Gallimard, 2002, p. 62-65).

Une légende élaborée au VIIe siècle av. J.-C. ?

Sur un arrière-fond plausible, le côté légendaire du récit biblique n’en demeure pas moins grand. Ainsi trouve-t-on la reprise du thème, assez connu dans l’antiquité, de l’enfant (célèbre) en danger. Or ce thème pourrait bien avoir été repris par des scribes travaillant pour le roi Josias (VIIe siècle av. J.-C.). Mais relisons d’abord la scène.

«Un homme de la maison de Lévi alla, il prit [une femme] parmi les filles de Lévi. La femme tomba enceinte et elle enfanta un fils, elle vit qu’il était beau (tôb), elle le cacha trois mois. Lorsqu’elle ne put plus le tenir caché, elle prit pour lui une caisse (tébah) de papyrus, elle l’enduisit de bitume et de poix, elle y plaça le garçon, elle [le] plaça dans les roseaux sur le bord du Fleuve. Sa sœur se plaça de loin, pour savoir ce qu’on ferait de lui. La fille de Pharaon descendit pour se laver dans le fleuve, alors que ses servantes marchaient le long du Fleuve, elle vit la caisse au milieu des roseaux, elle envoya sa servante pour la prendre. Elle ouvrit et vit l’enfant, et voici [c’était] un jeune garçon pleurant, elle eut pitié de lui, elle dit : C’est un enfant des Hébreux […] Le garçon grandit, elle l’emmena pour la fille de Pharaon, il devint pour elle un fils, elle appela son nom Moïse, car elle disait que des eaux, je l’ai tiré.» (Exode 2, 1-10)

On retrouve ici l’écho de la légende qui entoure la naissance du roi Sargon d’Akkad (2334-2279 av. J.-C.), que la tradition assyro-babylonienne considérait comme un unificateur et créateur d’empire. Il y a des variations notables, en particulier le fait que l’enfant soit sauvé par une jeune femme et non par un dieu (Akki) et une déesse (Ishtar), mais le schéma est le même.

Dans la légende de Sargon, le souverain s’exprime ainsi : « Ma mère la prêtresse [ou : la prostituée] me conçut en secret, elle m’enfanta. Elle me mit dans une corbeille de roseau avec de l’asphalte, elle ferma le couvercle. Elle me jeta dans la rivière qui ne m’engloutit pas. Le fleuve me porta et m’amena vers Akki, le puiseur d’eau (…). Akki le puiseur d’eau me plaça comme son jardinier. Durant mon jardinage Ishtar m’aima».

D’un point de vue historique, cela peut certes surprendre – mais c’est oublier que les anciens n’écrivaient pas l’histoire selon nos «canons» contemporains ! Les scribes qui ont décidé de rapporter de manière royale la naissance de Moïse voulaient signifier par là les prémices de son rôle à venir d’unificateur d’Israël.

C’est en ce sens qu’il faut entendre deux autres détails du récit, la «beauté» de l’enfant (v. 2), thème royal par excellence (on le dit de David par exemple), et l’évocation des «roseaux» (v. 3) qui n’est pas sans rappeler le salut à venir des Israélites : c’est de la Mer des roseaux qu’ils seront «tirés» (voir Ex 13,18). Il n’est pas étonnant dès lors que la «caisse» en laquelle repose l’enfant sur les eaux renvoie à la «caisse» de Noé en Gn 6-9, unissant ainsi sauvetage-alliance avec Noé et sauvetage-alliance avec Moïse.

Tout cela révèle une écriture théologique très élaborée, et bien des indices permettent de dater ce récit de l’époque du roi Josias (au VIIe s. av. J.-C.). Ce roi cherchait à s’émanciper de la politique impérialiste des grands empires, l’Égypte bien sûr mais surtout l’Assyrie – qui vivait alors des soubresauts. Les scribes judéens ont donc fait de Moïse un personnage aussi important que les souverains assyriens. À cette lumière, l’affrontement entre Moïse et Pharaon prend tout son sens : comme Moïse, Josias s’oppose à la politique agressive de (l’Assyrie et de) l’Égypte ; on peut conjecturer derrière le «pharaon» anonyme et magnifié de l’Exode un autre pharaon, contemporain de Josias : Nékao II, celui-là même qui fera périr le roi dans une confrontation à Megiddo (2 R 23,29-30).

Moïse décrit avec les traits de Josias ?


Autre trait troublant : le zèle religieux dont fait preuve Moïse en Ex 32, dans l’épisode du «veau d’or», n’est pas sans évoquer encore la figure de Josias, ce grand réformateur. Josias a détruit les idoles, comme Moïse a détruit le veau d’or. D’ailleurs, ce fameux «veau», symbole d’un culte dévié, où le trouve-t-on dans la Bible ? Dans le livre des Rois, avec l’histoire de la révolte de Jéroboam et la constitution du royaume du Nord (lire 2 Rois 12 et suivants) ! Jéroboam avait bâti deux sanctuaires, l’un à Béthel (au sud du royaume) et l’autre à Dan (eu nord du royaume). Quand Josias décide de réformer le culte à Jérusalem, le royaume du Nord a disparu depuis un siècle (lire 2 Rois 17). Les scribes judéens avaient interprété cette disparition comme la conséquence du «péché» de Jéroboam. Josias, lui, a voulu enrayer la colère divine (puisque son royaume prenait le même chemin dévié qu’autrefois le royaume du Nord) et il a réformé le culte. Il a brûlé et broyé les objets cultuels illégitimes du temple de Jérusalem, comme Moïse avait brûlé et broyé le veau d’or. Il a cherché à éviter le malheur, mais, on le sait, cela n’a été qu’un sursis.

Résumons-nous : la figure de Moïse s’est constituée après l’exil (VIe et Ve s.) pour donner une identité au peuple d’Israël. Mais son histoire avait déjà été racontée en partie par des scribes du temps du roi Josias (VIIe s.). Pour eux, Moïse était un modèle et une référence.

©  SBEV. Philippe Abadie 

Rappel du plan de cette série de 7 articles sur Moïse :

1. Moïse (1/7) : Le point de vue des historiens

2. Moïse (2/7) : L’écriture des historiens de l’antiquité 

3. Moïse (3/7) : Les Hébreux en Egypte

4. Moïse (4/7) : La sortie d'Egypte et la traversée du désert

5. Moïse (5/7) : La figure de Moïse

6. Moïse (6/7) : L'importance de Moïse

7. Moïse (7/7) : Moïse ''pour l’éternité''


Voir aussi :

Recherches actuelles sur le Pentateuque
Un grand texte à lire : le passage de la mer rouge

 

 
2 R 12-17
Ex 2,1-10
Ex 13,18
Gn 6-9
 
Vidéo
La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org