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Moïse
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Abadie Philippe
Les énigmes du passé. Histoire d’Israël et récit biblique
2872991131

J.-L. Ska, Bruxelles, Lessius, 2001

Moïse (5/7) : La figure de Moïse
Théologie
 
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A la recherche de la personnalité de Moïse...
 
Comment parler de Moïse et de l’exode ? Nous avons attiré l’attention sur quelques impasses  , essayé de caractériser l’écriture des historiens de l’antiquité  et enquêté sur les traces de Moïse et de l’exode ainsi que sur les divers itinéraires et montagnes sacrées possibles . Dans cette enquête reste un dernier élément – et non des moindres – la personne même de Moïse !


5 – La figure de Moïse

À nouveau, la tâche de l’historien est complexe et il est guère aisé de retrouver la figure «historique» de Moïse derrière celle du fondateur du Judaïsme que nous lèguent des textes écrits à la lumière de l’exil babylonien (entre 587 et 538 av. J.-C.), et plus encore de la restauration qui s’en est suivit (avec Esdras, le prêtre scribe). En bonne méthode, il convient de partir de la « biographie » théologique de Moïse que constituent les livres de l’Exode, du Lévitique, des Nombres et du Deutéronome – soit la majeure partie de la Torah (ou Pentateuque).

La dernière image laissée au lecteur
Dans un récit, la finale est souvent essentielle. Elle laisse le lecteur sur une image qu’elle désire graver dans la mémoire. Reportons-nous aux derniers mots du dernier livre de la Torah d’Israël :

« Il ne s’est plus jamais levé en Israël un prophète comme Moïse qui connaissait Yhwh face à face, ceci par rapport à tous les signes et les miracles dans le pays d’Égypte que Yhwh l’avait envoyé accomplir devant Pharaon, ses serviteurs et tout son pays, et par rapport à toute la main forte et par rapport à toute la grande terreur que Moïse avait provoquée sous les yeux de tout Israël » (Deutéronome 34, 10 à 12).

Derrière une formulation un peu lourde, tout lecteur familier de l’écriture biblique reconnaît une série d’expressions très fortes. Dans la Bible, elles ne sont appliquées à nulle autre figure humaine que Moïse :

- […] Moïse qui « connaissait Yhwh face à face »
L’homme ne peut voir Dieu sans mourir – cela est tellement ancré dans la symbolique juive que le Grand prêtre, seul homme habilité à pénétrer dans le « Saint des saints » du temple au jour du Grand pardon portait des clochettes accrochées à son vêtement pour que le bruit éloigne Dieu. Ainsi le « face à face » mortel lui serait épargné !

- […] « les signes et les miracles », « la main forte », « toute la grande terreur » (que Moïse avait provoquée), autant d’expressions que le Pentateuque réserve au seul agir divin, à l’intervention libératrice de Dieu en faveur d’Israël, son peuple (voir Dt 4,34 ; 6,22 ; etc.).

Comment ne pas ajouter alors qu’ il ne s’est plus jamais levé en Israël un prophète comme Moïse , tant nous sommes à la limite du dire sur un être fait de chair et de sang ? La mémoire juive le signifie matériellement en faisant de la mort de Moïse la clôture de la Torah, c’est-à-dire la clôture de sa tradition fondatrice. L’histoire de la conquête de Canaan qui débute avec Josué appartient à un deuxième ordre d’écrits – moindre en normativité –, les Neviîm (Prophètes). Seul Moïse appartient tout entier à la Loi – plus encore qu’Abraham ou Jacob, et c’est pourquoi on a pu écrire que « la mort de Moïse signifie […] la naissance de la Torah en tant que mise par écrit de la médiation mosaïque » (Thomas Römer).


Moïse, le privilégié de Dieu
Au cœur du livre de l’Exode, dans un contexte dramatique (il s’agit de la fabrication par Israël du veau d’or, « péché originel » dans le désert), un curieux épisode met en scène ce rôle sans égal de Moïse :

[Moïse] « descendit de la montagne, les deux tables du Témoignage dans sa main, tables écrites sur leurs deux côtés, écrites de part et d’autre. Les tables étaient l’œuvre de Dieu et ce qui était écrit était un écrit de Dieu, gravé sur les tables » (Ex 32,15-16).

Un peu plus tard, dans sa colère devant l’idole érigée, Moïse « jeta de sa main les tables et les brisa au pied de la montagne » (Ex 32,19), avant de détruire le veau et de le réduire en poussière (v.20).

Nous voici donc devant une perte, celle des tables gravées de l’écriture de Dieu ! Mais le texte continue un plus loin : « Yhwh dit à Moïse : Ecris pour toi ces paroles ; c’est en effet conformément à ces paroles que je conclus l’alliance avec toi et avec Israël. Il fut là avec Yhwh quarante jours et quarante nuits ; il ne mangea pas de pain et ne but pas d’eau. Et il écrivit sur les tables les paroles de l’Alliance, les dix Paroles » (Ex 34,27-28).

Qui écrit ? Yhwh ou Moïse ? Faisons ici deux remarques qui nous conduisent au cœur de la figure mosaïque :

(1) Selon le contexte, celui qui écrit ne peut être que Moïse. Ainsi, à défaut de l’écriture de Dieu, nous n’avons désormais que l’écriture de Moïse ! Loin d’être une perte, cela ouvre la parole qui interprète ce qu’un autre homme a pu écrire et cela nous libère d’une usage « idolâtrique » de l’écriture.

(2) La seconde remarque pourra paraître plus subtile : la tournure étrange d’Ex 34,27-28 ne renvoie-t-elle pas à une autre tournure étrange, celle de Dt 34,6 où nous lisons : « C’est là que mourut Moïse. Il l’ensevelit dans la vallée, au pays de Moab, vis-à-vis de Bet-Péor, et nul n’a connu sa tombe jusqu’à ce jour ». Qui a enseveli Moïse ? Le contexte montre que Moïse est seul sur la montagne… avec Yhwh, de sorte que seul Yhwh peut enterrer Moïse. Et d’ailleurs, nul homme – pas même Josué – ne peut dire l’endroit tenu secret – comme les dix paroles enfermées dans l’arche sainte sont tenues secrètes.

Ainsi, le cœur de la Loi – le Décalogue – et la tombe de Moïse échapperont à tout regard humain, et nul n’aura prise sur l’un et l’autre « lieux ».


En exil, le peuple s’est souvenu de Moïse
Cet exercice de lecture montre à quel point le texte qui parle de Moïse est chargé théologiquement, combien il est porté par la longue tradition religieuse d’Israël. Israël, dans le contexte de l’exil et la perte de tout repère – le roi, le temple, le pays – élabore à nouveau ce qui constitue l’identité d’un peuple. Tout avait été remis en question, le temple comme lieu où Dieu se rend présent parmi son peuple ; le roi comme médiation de grâce et de salut ; la terre comme fruit d’une promesse et d’un don … Comment surmonter une telle épreuve si ce n’est en s’appuyant sur un fondement plus solide que la royauté qui avait failli avec Sédécias, l’ultime roi judéen ? « Ce fondement, [Israël] le trouva (ou il alla le chercher) dans la tradition mosaïque selon laquelle Israël était né et avait reçu ses institutions religieuses et civiles, au moins en partie, avant la monarchie » (Jean-Louis Ska).

Ainsi, sans être le fruit d’un mythe, la figure de Moïse trouva là son statut véritable comme fondateur du monothéisme biblique. Et ce, d’autant plus, que la rencontre essentielle entre le prophète et Dieu, l’événement du Sinaï, n’était pas réductible à l’espace d’une terre désormais perdue – Israël – mais située dans un entre-deux, le désert. Aussi le Sinaï est-il « moins un lieu géographique qu’un lieu juridique : c’est là qu’Israël s’est constitué comme peuple de Dieu et s’est donné ses lois fondamentales » (Jean-Louis Ska). Une affirmation plus essentielle que la quête d’une localisation exacte et vérifiable – même si cette dernière demeure légitime aux yeux de l’historien (voir le chapitre précédent).

Dans un tel contexte où l’identité juive cherchait une voie au travers des multiples cultures d’un empire perse multi-ethnique, la figure de Moïse ne pouvait que s’imposer, jusqu’à devenir le pôle unificateur du Pentateuque – les cinq livres de la Torah. Et si la critique contemporaine s’accorde à voir dans cet ensemble complexe un dialogue entre deux courants théologiques majeurs, une école de prêtres (« P ») liée au temple jérusalémite et une école de ‘laïcs’ (« D ») qui se reconnaît aisément à travers le style et l’idéologie du livre du Deutéronome, elle constate aussi que ces deux courants – divergents en bien des points – accordent une même importance décisive à la figure de Moïse pour définir l’identité nationale et religieuse d’Israël ; dit autrement : si Israël peut vivre sans David, il ne le peut sans Moïse !

© SBEV . Philippe Abadie 

Rappel du plan de cette série de 7 articles sur Moïse :

1. Moïse (1/7) : Le point de vue des historiens

2. Moïse (2/7) : L’écriture des historiens de l’antiquité 

3. Moïse (3/7) : Les Hébreux en Egypte

4. Moïse (4/7) : La sortie d'Egypte et la traversée du désert

5. Moïse (5/7) : La figure de Moïse

6. Moïse (6/7) : L'importance de Moïse

7. Moïse (7/7) : Moïse ''pour l’éternité''


Voir aussi :

Recherches actuelles sur le Pentateuque
Un grand texte à lire : le passage de la mer rouge

 

 
Dt 34
Ex 32
Ex 34
 
Vidéo
La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org