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Egypte
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Hébreux
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Moïse
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Abadie Philippe
Moïse (3/7) : Les Hébreux en Égypte
Note historique
 
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http://expositions.bnf.fr/parole : Bible de Perpignan , 129 ...
enquête historique sur les traces de l'exode. 1/2
 
Pour aborder la figure de Moïse, nous avons noté quelques impasses et essayé de caractériser l’écriture des historiens de l’antiquité. Il est temps à présent de tenter une « enquête historique », sur les traces de Moïse – ou plus exactement de l’exode.


3 – Les Hébreux en Égypte

Un premier constat s’impose : aucune source égyptienne ne mentionne un quelconque exode d’esclaves hébreux sous la conduite d’un personnage nommé Moïse. L’historien est renvoyé à l’unique source biblique. Ce qui, étant donné le statut particulier de celle-ci, ne manque pas d’être délicat. En effet, l’exode tient une place extraordinaire dans la mémoire juive (et chrétienne) et il est riche de symboliques toujours actuelles, mais « du strict point de vue de l’histoire de l’Égypte ancienne, l’aventure de Moïse, la fuite des Hébreux, c’est un non-événement » (formule de l’égyptologue Jean Yoyotte) : on n’a trouvé aucune indice.

Le texte biblique ne manque pas cependant de vraisemblance, et nombre de ses traits renvoie à la réalité des rapports complexes entre Égyptiens et populations sémites.

Les Égyptiens et les étrangers Ainsi, au cours des âges, le Delta du nord-est de l’Égypte a connu bien des infiltrations de populations sémites, notamment de clans bédouins, attirés par les richesses nombreuses de cette contrée. Un premier témoignage, le plus ancien, provient de la tombe du prince Knoum-hotep, située à Béni Hassan, à environ 200 kms au sud du Caire : des peintures murales y montrent l’arrivée de Bédouins sémites venant en Égypte, vers 1950 av. J.-C. Leur chef est qualifié de heqa-khasut, « prince des pays étrangers » – une désignation utilisée également pour les Hyksos, autre population asiatique (mal connue) dont le pouvoir s’étendra sur tout le Delta aux XVIIe et XVIe siècle av. J.-C.

Parmi les autres témoignages de ces fréquents contacts, il y a une lettre d’un fonctionnaire des frontières qui, du temps du pharaon Merneptah, fils de Ramsès II (vers 1200 av. J.-C.) rend compte à son supérieur des ordres reçus à l’égard de tribus Shoshou qui parcourent le pays à la recherche d’eau et de pâturage pour leurs troupeaux : « Nous avons fini de faire passer les tribus des Shoshou d’Edom par la forteresse de Merneptah-hotep-her-Maat. Vie, santé, Force, qui est à Tjekou, jusqu’aux étangs de Pitôm de Merneptah-hotep-her-Maat qui sont à Tjekou, afin de les maintenir en vie et de maintenir leurs troupeaux en vie selon le bon plaisir de pharaon, Vie, Santé, Force, le soleil parfait de tout pays, en l’an 8 ». Notons que la situation de sécheresse dont souffre les Shoshou et la manière de la résoudre (trouver de l’eau en venant en Égypte) correspond en partie à ce qui est décrit dans l’histoire de Joseph et de ses frères en Genèse 47, 1-12.

Voilà qui fournit un cadre historique plausible à la migration des fils de Jacob en Égypte (Genèse 37-50). Rappelons que certains pensent que cette histoire est un conte alors que d’autres pensent qu’elle a un fond d’historicité : on sait que, durant la période Hyksos, certains étrangers ont rempli des fonctions élevées au service de riches familles égyptiennes ou de l’administration impériale. Mais cela est vrai aussi de l’époque ramesside (XIXe et XXe dynasties égyptienne), soit durant tout le Nouvel Empire entre 1550 et 1069 av. J.-C., où, autour des rois, nombre d’étrangers avaient rang d’échansons (= officiers de bouche), voire de scribes. On connaît ainsi la carrière d’un échanson qui s’appelait Ramsès-em-per-Rê, c’est-à-dire « Ramsès dans la maison de Rê », connu aussi sous le nom de Ben Azen, nom qui atteste une origine transjordanienne. D’une extraordinaire longévité, il exerça sa fonction sous Ramsès II (1290-1224 av. J.-C.) et il était encore en poste sous Ramsès III (1194-1163 av. J.-C.) ! Bien sûr cela n’accrédite pas la véracité de l’histoire de Joseph mais cela permet de tracer un horizon lointain qui est sous-jacents aux traditions propres à Israël.

Qui sont les « habiru » ? L’importance des contacts entre l’Égypte et le monde du Levant (Canaan, Liban, Syrie etc.), ne se limite pas au temps de la domination étrangère des Hyksos, souverains mal connus sans doute originaires d’Asie.

Les pharaons conquérants de la XVIIIe dynastie – tel Thoutmosis III qui s’empara en 1468 av. J.-C. de la ville de Megiddo au nord d’Israël, près du mont Carmel – établirent leur suprématie jusqu’en Syrie, ramenant de leurs lointaines campagnes de nombreux prisonniers asiatiques. Ainsi, Aménophis II (1427-1401 av. J.-C.) se targue-t-il d’avoir déporté quelque 90 000 hommes, femmes, et enfants, parmi lesquels 3 600 « habiru », lors d’un campagne en terre de Canaan.

Le sens du terme habiru (ou « apiru ») est largement discuté entre spécialistes : s’agit-il d’une désignation ethnique ? ou d’une catégorie sociale ? L’examen de la correspondance diplomatique entre les pharaons Aménophis III (1391-1353 av. J.-C.), puis Aménophis IV ( appelé aussi Akhenaton, 1353-1335 av. J.-C.), et les potentats locaux des cités-états du pays de Canaan, laisserait plutôt entendre qu’il s’agit d’un élément de population cananéenne non entièrement sédentarisé et le plus souvent rebelle à l’autorité de pharaon. Quoi qu’il en soit, il est probable que des groupes sémites qui ont vécu avant les Israélites en terre de Canaan aient été considérés par les Égyptiens comme des « habiru » (apiru). Ajoutons que le terme « ‘ibri » (= hébreu) qui désigne souvent les Israélites ou fils d’Israël dans le livre de l’Exode (voir par exemple Ex 1,15-16.19 ; 2,6-7.11.12) est linguistiquement proche de « habiru » (apiru).

Il n’est guère étonnant alors que, durant la période ramesside, certains de ces « habiru / ‘ibri » aient été assujettis et relégués à de lourdes tâches, comme la construction de villes à la gloire du pharaon. En témoigne ce texte (fragment de lettre retrouvé dans une anthologie scolaire) daté du temps de Ramsès II (1290-1224 av. J.-C.) : « Distribue des rations aux hommes de troupe et aux apiru qui font le transport de pierre pour le grand pylône […] de Ramsès Miamoun » (un pylône est une façade monumentale placée à l’entrée d’un temple égyptien).

Pour finir ce bref inventaire, mentionnons encore une stèle de victoires du pharaon Merneptah, fils de Ramsès II. Datée de vers 1220, elle porte l’unique mention d’Israël dans un document égyptien. Même si le débat est ouvert pour savoir à quoi correspond cette mention et l’événement qu’elle recouvre, avec elle la réalité d’Israël entre pour la première fois dans l’histoire :

« Les rois sont prosternés et disent ‘shalom’. Personne ne relève la tête parmi les Neufs Arcs [c’est-à-dire les nations], Tjehenou [= La Libye] a subi la ruine et Hatti se trouve en paix. Le Canaan a été razzié de la pire manière. Ahsqélon a été enlevée. Gézer a été saisie. Yeno’am est comme si elle n’avait pas existé. Israël est dévasté, sa semence n’existe plus. le Harou [= la Syrie] est devenue une veuve du fait de l’Égypte. Toutes les terres sont réunies en paix, il a assujetti tous ceux qui erraient, lui, le Roi d’Égypte ».

L’analyse plus précise de la stèle montre, selon Jean Yoyotte, qu’Israël ne désigne pas ici une cité – comme Ahsqélon ou Gézer, ni une région ou un État – comme Le Canaan ou le Harou (c’est à dire la Syrie). Car le hiéroglyphe (signe graphique) employé détermine exclusivement les noms de populations : « Israël apparaît comme une population qui ne s’abrite pas dans une cité mais tient la campagne ». Israël est, semble-t-il, un groupe ethnique en voie de sédentarisation – ce qui pourrait correspondre à ce que nous lisons en certains récits des livres de Josué et des Juges.

Si tous ces témoignages réunis ne « prouvent » pas l’existence historique d’un exode israélite, ils montrent l’univers sur lequel s’inscrit le récit biblique que nous lisons. Il faudrait alors parler d’exodes au pluriel, c’est-à-dire de la fuite hors d’Égypte, à des périodes diverses, de groupes de prisonniers ou d’esclaves. Ceux-ci étaient numériquement assez restreints pour n’avoir pas laissé de traces dans la documentation égyptienne, alors que celle-ci indique avec précision les mouvements de fonctionnaires ou de troupes entre l’Égypte et Canaan.

© SBEV . Philippe Abadie 

Rappel du plan de cette série de 7 articles sur Moïse :

1. Moïse (1/7) : Le point de vue des historiens

2. Moïse (2/7) : L’écriture des historiens de l’antiquité 

3. Moïse (3/7) : Les Hébreux en Egypte

4. Moïse (4/7) : La sortie d'Egypte et la traversée du désert

5. Moïse (5/7) : La figure de Moïse

6. Moïse (6/7) : L'importance de Moïse

7. Moïse (7/7) : Moïse ''pour l’éternité''


Voir aussi :

Recherches actuelles sur le Pentateuque
Un grand texte à lire : le passage de la mer rouge

 

 
Gn 37 - 50
Gn 47, 1-12
 
Vidéo
La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org