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Origines du christianisme
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Mordillat Gérard
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Prieur Jérôme
L'origine du christianisme, film
Recension
 
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de Gérard Mordillat et Jérôme Prieur. Arte.
 
Fond noir, générique en lettres blanches, bruits de clés, de serrures, de portes que l’on ouvre. Quel secret va-t-on nous révéler ? Zoom avant sur un livre ouvert. Un livre ancien, copié à la main. Une voix off s’élève, pose une question. Ainsi commence chacun des dix chapitres.

Ils se terminent sur le même livre, en zoom arrière. Entre-temps, sur l'écran noir, quelques-uns des 23 intervenants se seront succédé. Leurs propos sont entrecoupés de gros plans et de mouvements sur de beaux manuscrits, avec bruits de pas en fond sonore : vers quelle vérité marchons-nous ?

Une énigme qui se dérobe

Film étonnant, a priori peu visuel, où l’image semble servir l’écriture et la parole. Car il s’agit bien d’une investigation sur les mots, les belles onciales des Vaticanus, Sinaïticus et autres ''codices''. Ces mots héritent d’une histoire, une histoire de rupture au goût amer. Ces pages, ces phrases en grec ou en latin pour la plupart, Gérard Mordillat et Jérôme Prieur s’en approchent jusqu’à ce que l’il se trouble. Que peuvent-elles dire sur leurs origines, sur la religion qui les a enfantées ? Des savants de plusieurs pays sont convoqués pour percer l’énigme à jour.

Dérision et amertume.
Avec celui de la poursuite, le thème de l’enquête est l’un des plus porteurs au cinéma. Il n’est pas nécessaire qu’il y ait un crime. Un mystère suffit. En 1940, Orson Welles mettait en scène Citizen Kane . Un mot énigmatique du magnat de la presse mourant, '' Rosebud '' (bouton de rose), déclenchait une recherche fiévreuse auprès de ceux et celles qui avaient partagé, à un moment ou à un autre, la vie du puissant Charles Foster Kane. Sous les yeux des spectateurs, la vie se reconstruisait peu à peu. Mais la clé de l’énigme, révélée en finale au spectateur, restera ignorée des personnages, dérisoire et enfantine, loin des passions et des luttes de pouvoir présentées à l’écran.

Ici, interrogés, historiens et exégètes disent ce qu’ils savent. Les enquêteurs – présence invisible hors-champ – enregistrent, croisent les témoignages et, à voix haute – à voix off –, font le point de temps à autre. Au final, ont-ils percé la clef de l’énigme – s’il y en a une ? L’investigation menée nous laisse avec le sentiment d’un gâchis immense : vers 150, les chrétiens ont dépouillé les Juifs, écrasé leurs propres marginaux et sont prêts à investir l’empire romain. L’histoire n’aura été que luttes d’influence et de pouvoir : les apôtres contre la famille de Jésus, les hébreux contre les hellénistes, Paul contre Pierre, les pagano-chrétiens contre les judéo-chrétiens, les chrétiens contre les Juifs. Au terme retenu (l’an 150) rien de l’enseignement de Jésus (crucifié vers 30) ne semble plus irriguer la vie de ses lointains disciples. Rien ? N’auraient-ils copié et recopié leurs écritures – lettres apostoliques, évangiles – que pour les dénier ? N’auraient-ils '' confisqué '' les écritures d’Israël que pour les ignorer ensuite ?

La vie des écritures.
Au cours de l’enquête, il arrive aux intervenants de lire des passages bibliques tirés d’Isaïe, de l’évangile selon Matthieu ou Luc, des Actes des Apôtres, des lettres aux Galates, Corinthiens, Romains. Et puis il y a ces cinq versets '' anti-juifs '' de la première lettre aux Thessaloniciens, sujets d’une émission entière, détaillés jusqu’à l’excès (ce coup de colère de Paul vaut-il mieux que la longue argumentation du sort d’Israël en Romains 9-11 ?). La plupart des passages cités le sont à titre explicatif : comprendre une position, éclairer un débat. C’est en effet très utile. Mais ils ont rarement valeur en eux-mêmes, comme témoin de la foi et de la passion des gens d’alors. Cela échapperait-il à l’historien ? Peut-être y a-t-il quand même un Rosebud, là où G. M. et J. P. n’ont pas cherché ? Le vol d’une idée est plus difficile à suivre que la trace d’un combat.

Histoire et cinéma

L’auteur des Actes des Apôtres, selon G. M. et J. P., '' interprète et développe ce qui le sert, dissimule ou minimise ce qui ne l’intéresse pas '' (voir Jésus contre Jésus, p. 292). Mais n’en font-ils pas autant ? Et comment agir autrement, sinon à crouler sous la documentation, les chiffres et les hypothèses ?

La série documentaire de G. M. et J. P. est une série historique. Mais quel est au juste son objet ? Rendre compte du chemin qui mène à la rupture entre christianisme et judaïsme, clairement définis au IIe siècle comme deux entités différentes ? Ou bien comprendre l’enfance du christianisme ? Il y a, certes, rupture et luttes d’influence, mais aussi bien d’autres éléments sociologiques, culturels, religieux.

Mise en scène.
Un intervenant le dit à propos du travail de Luc : l’histoire n’est pas une restitution de faits bruts, mais une intrigue, un enchaînement de faits sélectionnés et interprétés (ou que le récit interprète). Le film de G. M. et J. P. ne faillit pas à la règle : bien des écrits du NT ne sont pas exploités, ceux du judaïsme rabbinique sont inexistants, à côté de Justin, ils auraient pu appeler Irénée de Lyon à la barre etc. Ils ont opéré une sélection. Comment faire autrement ?

Et, comme il se doit, pour que l’intrigue tienne le spectateur en haleine, ils ont eu recours à une mise en scène. Les chercheurs, divers par le physique, l’âge, le sexe, sont assis devant une grande table, un fond noir derrière eux. Leur variété, renforcée par les éclairages – chaque personne est unique – joue de la sobriété du dispositif. Le mouvement des corps, le grain des voix, la bonhomie de l’un, la raideur de l’autre, le sourire d’un(e) troisième, la calligraphie des mains d’un quatrième sont autant de signes de liberté. En dehors du monde, hors espace et hors temps, ils explorent l’énigme du livre ancien et vénérable, qui, sous des formes diverses, s’impose régulièrement à l’écran. Parce qu’ils sont cadrés '' serré '', le spectateur se concentre sur leurs paroles. Paroles qui s’enchaînent et se répondent sans dialoguer, plus ou moins longuement.

Dialogue fictif.
Le procédé n’est pas en soi contestable. Il a sa pertinence, ses effets, ses limites.

Émission n°1 : à la question '' Jésus a-t-il fondé l’Église ? '' Daniel Marguerat répond, par le jeu du montage, : '' Il faut être clair, Jésus n’a pas fondé l’Église... ''. On a là un bel exemple de rhétorique classique : la ''captatio benevolentiae'' (captation de l'intérêt du spectateur).

Émission n°9 : à la question '' Paul est-il le fondateur du christianisme ? '' un chercheur dit oui, d’autres disent non ; Daniel Marguerat précise que c’est '' au moment où le christianisme s’invente qu’on cherche un inventeur. '' Emmanuelle Main semble contester : '' ça veut dire quoi inventeur ? ''. Au moment où on croyait comprendre le terme, le voilà mis en doute... Plus loin, G. M. et J. P. accordent 10mn à Daniel Schwartz pour qu’il explique comment Paul malmène les piliers du judaïsme. Jamais un intervenant n’a disposé d'autant de temps ; le changement de rythme attire l’attention : çà doit être grave (oui, puisque, selon Schwartz, Paul le contesterait, mais Paul n’est pas là).

Émission n°10, les derniers mots sont : '' … ainsi, on va voir se développer dans les sources chrétiennes un Juif imaginaire. '' Zoom arrière sur le codex Vaticanus, bruits de pas, générique de fin. De l’art de conclure sur une rupture non seulement consommée, mais sur un dos-à-dos où le christianisme porte, semble-t-il, une responsabilité totale. Jusqu'à aujourd'hui ?

Plusieurs fois, à propos des Actes des Apôtres, des distinctions sont introduites entre littérature et récit historique ou document d’archives et travail littéraire. Ces termes sont-ils contradictoires ? Il ne me semble pas. On pourrait les reprendre, les adapter et en faire une distinction entre histoire et cinéma ! G. M. et J. P. sont-ils meilleurs historiens (ou meilleurs conteurs) que Luc ? Ils sont autres, sans doute… Leur uvre – car c’en est une – propose-t-elle des '' images justes '' ou '' juste des images '' (expressions empruntés à J.-L. Godard) ? Fascinante et contestable, elle est matière à débat tant historique que cinématographique.

© Gérard Billon

L’origine du christianisme
Une série de Gérard MORDILLAT et Jérôme PRIEUR, coffret 4 DVD, Paris, Arte – Archipel 33, 2004, 66,38 €

Jésus après Jésus,  l'origine du christianisme, le livre

Lire la réaction de M.-F. Baslez, historienne
 
 
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