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Croix
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Scandale
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Billon Gérard
Jésus et sa Passion
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Jean Delumeau, Gérard Billon, Jésus et sa Passion, Editions Desclée de Brouwer 2004, 140 pages

Le scandale de la croix
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Crucifixion et saint Dominique se flagellant; Fra Angelico. ...
Il a fallu plusieurs années aux Chrétiens pour proclamer, sans gêne, leur foi en un Messie "crucifié'' .
 

Il a fallu plusieurs années aux Chrétiens pour proclamer, sans gêne, leur foi en un '' Messie crucifié ''. Il a fallu plus d’un siècle après l’abolition du châtiment par Constantin (vers 320) avant d’oser le représenter sans répugnance.

Les Lettres de Paul permettent de savoir le contenu de la foi chrétienne dans les années 40-60 et les débats qui s'y mènent. Au fil de son discours, il arrive à Paul de faire appel au '' kérygme '' selon des formulations polies par l’usage : ''Il est mort pour les péchés'' (1 Co 15,3), ''Il s'est livré pour nos péchés'' (Ga 1,4). Rarement on trouve une formule aussi crue que Ph 2,6-11 ''…S'étant comporté comme un homme, il s'humilia plus encore, obéissant jusqu'à la mort, et à la mort sur une croix ! '' . Là, une quinzaine d’années après les faits, est affirmé ce qui aurait du être un obstacle à la prédication du salut de Dieu en Jésus le Christ : la crucifixion du Messie.

Un supplice infamant
La crucifixion fait alors partie de l’arsenal répressif de la justice romaine à côté du carcan, du pal ou de la potence. Cicéron, dans une de ses plaidoiries (vers 71 av. J.-C.), en parle comme du '' supplice le plus cruel et le plus infâmant qu’on inflige à des esclaves '' . D’après Flavius Josèphe, on l’employait aussi pour les '' bandits '', fomenteurs de troubles et instigateurs de révolte.

Selon la loi romaine, une fois le jugement rendu, le condamné est d’abord flagellé (nerfs de bœufs, lanières de cuir ou bien cordes avec bouts de métal ou d’os) en vue de l’affaiblir. Déshabillé, on le charge alors soit du patibulum (barre transversale), soit de la croix entière. Il traverser la ville, en prenant les rues les plus fréquentées, sous les huées de la foule et les coups des soldats. Il sort de la ville et là, dans un endroit visible (carrefour, hauteur), l’homme est fixé (cordes, clous) et la croix dressée (à moins que le patibulum ne soit assemblé à un poteau déjà fiché en terre). Puis on affiche le titulus, pancarte qui indique l’identité et le motif de condamnation. La mort prend plusieurs heures. L’usage du crurifragium (fracture des jambes) a pour but de diminuer la longueur de l’agonie. Sauf en Judée, les cadavres restaient exposés jusqu’à décomposition.

Selon Sénèque (fin 1er siècle), les croix n’étaient pas toutes du même modèle. Celle de Jésus était-elle en forme de T ou à quatre branches ? A-t-il été chargé ou non d’un patibulum que Simon de Cyrène aurait porté à sa place ? A-t-il été cloué (et dans ce cas, ce ne peut être dans les paumes, mais aux poignets, dans les os du carpe) ? Les récits évangéliques restent muets. Ils se contentent d’un très sobre : '' ils le crucifièrent ''.

Le Messie devenue malédiction
Si Jésus avait été lapidé – châtiment possible, selon la Loi juive – sa mort l’aurait rangé du côté des prophètes. Or la pendaison ou la crucifixion – dans l’un et l’autre cas, le corps est exposé sur un bout de bois – est un supplice ignoble condamné par la Torah : ''Si un homme, coupable d'un crime capital, a été mis à mort, et que tu l'aies pendu à un arbre, son cadavre ne pourra être laissé de nuit sur l'arbre ; tu l'enterreras le jour même, car un pendu est une malédiction de Dieu et tu ne souilleras pas la terre que le Seigneur ton Dieu te donne en héritage.'' Dt 21,22-23

Dans une culture où la Torah (Loi) est normative, Dt 21,22-23 a du être utilisé pour combattre la messianité de Jésus. Paul va affronter le problème en utilisant justement les méandres de la Torah, qu’il cite abondamment. En gros, si le Christ a accepté une mort de maudit, c’est pour nous délivrer d’une malédiction antécédente, celle qui vient de la difficulté à pratiquer la Loi. Aux Galates, il fera observer d’abord que la pratique de la Loi fait encourir une malédiction pour peu qu’on s’en écarte. Puis il remarquera ensuite que, selon la Loi elle-même, c’est la foi qui rend juste. Et il conclura : '' Le Christ nous a rachetés de cette malédiction de la Loi en devenant lui-même malédiction pour nous car il est écrit : ‘Maudit soit quiconque pend au gibet’, afin que la bénédiction d'Abraham passe aux païens dans le Christ Jésus et que par la foi nous recevions l'Esprit de la promesse.'' (Ga 3,10-14) C’est ainsi que, pour Paul, la mort de tous a été vaincue par la mort d'un seul.

Vingt ou trente ans après les lettres de Paul, la crucifixion est racontée dans les évangiles. Les récit sont un effort d’intelligence de la mort scandaleuse du Messie. Or, pour la comprendre, Matthieu, Marc, Luc et Jean vont faire comme Paul : ils vont puiser dans les Écritures, puisque celles-ci consignent les repères pour vivre et croire.

Les Écritures pour lire un scandale
Aucun récit ne rapporte les faits dans leur brutalité (de ce point de vue, les films sont plus évocateurs) mais chacun propose des pistes pour en comprendre le sens. Prenons un tout petit exemple, l’arrivée sur le Golgotha, tel que le raconte Mt 27,33-35.

Nous n’avons aucun détail sur le patibulum, l’assemblage ou l’érection de la croix, les clous, les cordes, le sang, la présence (ou non) d’une foule etc. Mieux, les quelques faits sélectionnés (arrivée, refus de boire, crucifixion — un seul petit mot pour un ensemble de gestes à la fois techniques et violents) sont reliés à ce qui semblent des détails : le vin mêlé de fiel et les vêtements tirés au sort. Ces détails sont vraisemblablement historiques. On sait par exemple que l’on donnait à boire aux suppliciés du vin mêlé de myrrhe, ce qui a un effet anesthésiant (voir Marc 15,23).

Or Matthieu parle de vin '' mêlé de fiel ''. Ce léger brouillage invite à ne pas en rester à la reconnaissance d’une drogue. Il s’agit d’une allusion au Ps 69,22. Quand au partage de vêtements, il est en écho à Ps 22,19. Remis dans leur contexte originel, ces mots décrivent la foi d'un homme persécuté qui exprime à Dieu sa confiance. Par ce tissage scripturaire, Matthieu ouvre à son lecteur deux pistes.

D’abord, lire la scène qui suit avec cette clé possible : Jésus crucifié se place-t-il dans la lignée des justes persécutés et confiants ?

Ensuite, réfléchir sur l’acte même d’écrire : '' au-delà de l’émotion qui peut vous traverser, cherchez donc les raisons de ce que je raconte. Pour moi, elles ne sont pas uniquement dans le jeu des pouvoirs et des volontés humaines, elles prennent place dans une vaste histoire, commencée il y a longtemps et dont nos pères nous ont laissé la mémoire. Elles prennent place dans un projet divin. ''

© SBEV. Gérard BILLON


Que s’est-il donc passé réellement au cours des derniers jours de Jésus ? Que disent les évangiles ? Pourquoi un tel procès ? Qui est vraiment responsable de la condamnation de Jésus ? Peut-on dire que les textes évangéliques nourrissent l’antisémitisme ? La Passion comporte-t-elle ce déferlement de violence que certains mettent en avant ? Peut-on parler d’une sorte de sacrifice volontaire de la part de Jésus ?

Dans un livre paru en avril 2004, Jésus et sa Passion, Gérard Billon commence par donner brièvement des réponses qui tiennent compte des recherches actuelles.

Puis Jean Delumeau, historien, professeur honoraire au Collège de France, s’interroge longuement :

Comment ne pas voir qu’une certaine représentation de la Passion a largement conditionné la vision du christianisme depuis deux millénaires ? En mettant trop l’accent, à partir du XIIIe siècle notamment, sur le supplice de la Croix, le sang et les outrages, n’a-t-on pas fait du christianisme une religion de la douleur, voire de l’horreur, en oubliant qu’elle insiste d’abord sur un message d’amour et de joie ?

Pourquoi la Passion a-t-elle si souvent mis dans l’ombre la lumière de la Résurrection ? Et comment comprendre qu’aujourd’hui certains soient tentés de renouer avec une représentation doloriste qui ne recule devant aucun détail ?

Revenant tout à la fois sur l’évènement de la Passion et sur ce que l’histoire en a fait, ce livre apporte une mise au point indispensable.

Jean Delumeau, Gérard Billon, Jésus et sa Passion, Editions Desclée de Brouwer 2004, 140 pages

Pour suivre le récit de la Passion selon St Marc
Pour suivre le récit de la Passion selon St Luc
Pour suivre le récit de la Passion selon St Matthieu
Quelques remarques sur le film de Mel Gibson

 
Mt 27,33-35
33Arrivés au lieu-dit Golgotha, ce qui veut dire lieu du Crâne,
34ils lui donnèrent à boire du vin mêlé de fiel. L'ayant goûté, il ne voulut pas boire.
35Quand ils l'eurent crucifié, ils partagèrent ses vêtements en tirant au sort.
 
Vidéo
La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org