780
Lecture patristique
778
Pentecôte
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Villey Lucile
Lectures des Pères
Théologie
 
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Extrait d'un commentaire de Jean Chrysostome.
 

Le livre des Actes est fort peu commenté par les Pères. Vers l'an 400, Jean Chrysostome – il sera la grande référence, ayant eu l'originalité de se lancer dans une série de cinquante cinq homélies sur les Actes – remarque que le livre est quasi ignoré des fidèles. Et devant nous, c'est un désert : aucune allusion ou citation avant la fin du IIe siècle ; Origène ? quelques homélies sur les Actes, mais elles sont perdues. Des rares commentaires proprement exégétiques connus de la tradition – Didyme, Diodore de Tarse, Théodore de Mopsueste... –, il ne reste rien, quelques fragments; sauf la brève exposition d'Éphrem, où Ac 2 manque.

Mais, dira-t-on, le récit d'Ac 2 n'est-il pas lu et expliqué à la fête de la Pentecôte ? Oui, mais pas avant la fin du IVe ou le début du Ve siècle, et encore : pas dans toutes les Églises. Rappelons que la Cinquantaine pascale fut longtemps une unique fête, sans qu'on éprouve le besoin d'en « historiciser » les aspects, Pâques, Ascension, Pentecôte... Les sermons de Pentecôte, appuyés sur la lecture liturgique d'Ac 2, seront notre source principale. Ce n'est pas la seule. On recourt à Ac 2 dans des traités où cherche à s'expliciter la foi, notamment la foi dans la divinité du saint Esprit. Ou bien au hasard d'une résonance scripturaire, à propos d'un autre texte biblique, d'un psaume... Il s'agit le plus souvent d'un verset isolé, avec peu ou pas d'attention au contexte. La péricope est rarement présentée dans son ensemble.

En voici, en guise d'introduction, l'exemple; que, fidèle à la tradition, nous prenons chez Chrysostome. L'homélie 4 recouvre exactement notre texte. À son habitude, le prédicateur commence par une lecture cursive, brève, de l'ensemble – presque une paraphrase, qui cependant choisit, oriente, éveille l'attention.

JEAN CHRYSOSTOME, Homélie 4 sur les Actes, 1 :

Qu'était cette Pentecôte ? C'était l'époque où il fallait porter la faucille dans les moissons, l'époque où il fallait recueillir les fruits. Telle est la figure ; et voici la vérité. Le temps étant venu de lancer la faux de la parole évangélique, de recueillir la moisson, l'Esprit lui-même prend son essor, pareil à une faux tranchante. Levez les yeux, dit le Christ, et voyez les campagnes déjà blanches pour la moisson (1) . Et aussi : La moisson est abondante et les ouvriers peu nombreux (2) . Le premier, il a lancé la faux. Car il a introduit au ciel les prémices de notre humanité, dont il s'était revêtu. C'est pour cela qu'il qualifie cette oeuvre de moisson.

Lorsque les jours de la Pentecôte furent accomplis (3) : non pas avant la Pentecôte, mais en quelque façon au coeur même de la Pentecôte. Il fallait que ce prodige advienne pendant la fête, afin qu'il ait pour témoins ceux-là mêmes qui avaient été présents à la croix du Christ. Et soudain se fit entendre un bruit venant du ciel (4) . Pourquoi cela ne s'opéra-t-il pas sans signes sensibles ? Si même ainsi ils s'exclamaient : ils sont pleins de vin doux (5) , que n'eûssent-ils pas dit si les choses s'étaient passées autrement ! [...] Et il remplit toute la maison (6) : c'est pour exprimer l'impétuosité de l'Esprit. Remarque que tous sont rassemblés en un même lieu, en sorte que ceux qui sont présents puissent croire et devenir dignes de foi.

Mais ce n'est pas tout, il y a encore plus étonnant. Et des langues leur apparurent, qui se partagèrent, semblables à du feu (7) . Il dit semblables, pour que tu ne penses rien de matériel de l'Esprit. Comme du feu... et comme un vent : ce n'était donc pas un simple courant d'air. Lorsque l'Esprit dut se manifester à Jean, c'est comme sous l'apparence d'une colombe qu'il vint sur la tête du Christ (8) ; et maintenant qu'il s'agit de convertir toute une foule : comme du feu. Et il se posa sur chacun d'eux (9) : il y demeura, il s'y établit. Car se poser signifie ici un état fixe et permanent. Mais est-ce qu'il est venu seulement sur les Douze, et pas sur les autres ? Assurément il est venu sur les cent vingt (10). C'est pourquoi Pierre invoque le témoignage du prophète (11) [...] Sur chacun d'eux, et donc aussi sur celui qui avait été laissé pour compte ; il n'eut pas à s'affliger de n'avoir pas été choisi comme Matthias (12). Et tous furent remplis (13) : ils ne reçurent pas simplement la grâce de l'Esprit, ils en furent remplis.

(1) Jn 4,35
(2) Mt 9,38
(3) Ac 2,1
(4) Ac 2,2
(5) Ac 2,13
(5) Ac 2,2
(7) Ac 2,3
(8) Mt 3,16
(9) Ac 2,3
(10) cf. Ac 1,15
(11) cf. Jl 2,28-29 LXX cite en Ac 2,16ss
(12) cf. Ac 1,26
(13) Ac 2,4


Nous arrêtons là, mais Chrysostome va au bout de cette première lecture, qui déjà questionne presque chaque mot, l'imprime dans l'esprit des fidèles. Il choisira ensuite de développer quelques thèmes. Un parallélisme contrasté entre les apôtres et les prophètes, qui reçoivent le même Esprit, mais pas de la même manière, cf. le «il remplit» (cette fois on ne s'intéresse plus qu'aux Douze). La réaction opposée des spectateurs (les juifs pieux, troublés, qui comprennent déjà leur crime envers le Christ, et ceux qui persistent dans leur refus : ils traitaient le Seigneur de possédé, et considèrent maintenant les apôtres pleins de vin). Enfin l'antithèse entre Pierre, homme faible et inculte, transformé (ivre ? ), qui déjà élève la voix (on prépare le discours d'Ac 2), et Platon, désormais réduit au silence. On s'éloigne alors du texte biblique.

© Lucile Villey, SBEV / Éd. du Cerf, Supplément au Cahier Evangile n° 124, (juin 2003), "Le récit de la Pentecôté, Ac 2,1-13", p. 39-40.

 
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