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Ecritures juives
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Artus Olivier
Les chrétiens et les Écritures juives
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Une grande partie de la Bible chrétienne vient du peuple juif, lequel n'a jamais cessé de s'y référer. Il y a distinction et unité. Comment cela ?
 
En 2001, la Commission Biblique Pontificale a publié un document portant sur le rapport que les chrétiens entretiennent avec les Écritures juives. En effet, une grande partie de la Bible chrétienne, appelée Ancien Testament, vient du peuple juif, lequel n'a jamais cessé de s'y référer. Il y a distinction, il y a aussi unité. Comment cela ?

Commission Biblique Pontificale, Le Peuple juif et ses Saintes Écritures dans la Bible chrétienne, Cerf 2001, 215 p., 15,24 €


La déclaration conciliaire Nostra Aetate (1965) a défini les études bibliques et théologiques comme le lieu fondateur d'une connaissance et d'une estime mutuelles entre chrétiens et juifs. Le document de la Commission Biblique Pontificale se recommande d'un tel esprit. Il veut promouvoir une nouvelle compréhension entre juifs et chrétiens, pour analyser l'approche différenciée que ces deux communautés ont d'un même ensemble scripturaire : les Saintes Écritures juives - l'Ancien Testament des chrétiens.

Au cours de l'histoire, certains ont pu jouer de l'opposition entre Loi et Évangile, au risque de privilégier la discontinuité entre les deux « Testaments ». Or il y a une unité interne de la Bible chrétienne.

L'affirmation d'une telle unité repose sur deux constats :
- sans l'Ancien Testament, le Nouveau Testament est indéchiffrable.
- l'herméneutique proposée par le Nouveau Testament reprend en les déployant de manière spécifiquement chrétienne les grands thèmes de la théologie d'Israël.

Par ailleurs, tout en proposant une herméneutique originale des saintes Écritures juives, la Bible chrétienne manifeste les rapports multiples qui existent entre juifs et chrétiens.

Le Document fait reposer ces thèses sur les résultats d'une enquête exégétique effectuée en trois temps :

Les Saintes Écritures du peuple juif, partie fondamentale de la Bible chrétienne

La première section du texte précise la spécificité de l'herméneutique chrétienne de l'Ancien Testament en la comparant à l'herméneutique juive des Saintes Écritures. L'analyse menée par le document cherche donc à discerner des lieux de continuité et des lieux de rupture entre Nouveau et Ancien Testament considérés dans leur ensemble, entre herméneutiques juive et chrétienne, et enfin en ce qui concerne le rapport Écriture/Tradition selon une perspective juive et selon une perspective chrétienne.

Le rapport du Nouveau Testament à l'Ancien

L'interprétation néotestamentaire des Écritures juives part du présupposé théologique que celles-ci sont revêtues d'une autorité liée à leur inspiration divine. Conséquence : ce qui se trouve écrit dans les Écritures du peuple juif doit nécessairement s'accomplir. De manière corollaire, la vie, la mort et la résurrection du Christ «correspondent pleinement» à ce que disent les Écritures juives (cf. n° 6).

Ainsi, la foi chrétienne n'est pas uniquement basée sur l'événement Jésus-Christ, mais sur la conformité de cet événement avec la révélation contenue dans les Écritures du peuple juif - une conformité qui cependant ne peut être confondue avec une simple continuité : l'accomplissement des Écritures juives par le Christ comporte un dépassement. Les catégories mises en place par l'Ancien Testament (messie, prophète, salut) ne peuvent en elles-mêmes être suffisantes pour penser le rôle de Jésus-Christ dans l'économie de la révélation et du salut. La figure de Jésus renouvelle ces catégories, et la notion complexe d' «accomplissement» de l'Ancien Testament par l'événement Jésus-Christ articule un pôle de continuité et un pôle de discontinuité entre catégories juives et chrétiennes (cf. n° 21).

Herméneutique juive et herméneutique chrétienne

De nombreux textes du Nouveau Testament reflètent une familiarité avec les méthodes juives ou rabbiniques d'interprétation des textes. D'autres évoquent une parenté avec les techniques esséniennes d'interprétation de l'Écriture ( pesher). Enfin, les allusions des récits évangéliques à des récits vétérotestamentaires sont nombreuses. De différentes manières, la «mentalité des commentateurs juifs de la Bible» imprègne le Nouveau Testament (cf. n° 15). La mise au jour du sens littéral de ce texte requiert donc une vraie familiarité avec les méthodes juives d'interprétation des Écrits bibliques.
Écriture et Tradition

La Tradition est première par rapport à l'Écriture : ce sont la tradition juive et la tradition chrétienne qui ont conduit à la délimitation de «canons». Dans la mesure où le canon des Écritures juives n'est pas encore clos au moment où les communautés chrétiennes se séparent de la Synagogue, la délimitation des deux canons n'est pas strictement identique : l'Église a reçu du judaïsme un corpus d'Écritures Saintes «en voie de devenir canoniques» (cf. n° 17). Ceci rend compte à la fois d'un corpus commun aux deux communautés, et de textes deutérocanoniques que seuls les chrétiens retiennent dans leur propre livre.

Tant dans le judaïsme que dans le christianisme, le canon, à son tour, a donné naissance à une tradition d'interprétation. Selon la perspective de la Constitution dogmatique de Vatican II Dei Verbum (1965), la tradition fait comprendre et «rend opérante» la Sainte Écriture, si bien qu'Écriture et Tradition constituent un unique dépôt de la foi chrétienne. Tradition juive et tradition chrétienne se sont développées indépendamment l'une de l'autre, mais se trouvent toutes deux en continuité avec les Saintes Écritures juives, dont elles constituent deux interprétations parallèles, irréductibles l'une à l'autre, même si les chrétiens ont beaucoup à apprendre de l'exégèse juive (cf. n° 22).

Thèmes fondamentaux des Écritures du peuple juif et leur réception dans la foi au Christ

Cette mise au point herméneutique, que nous avons ici beaucoup développée, est le préalable nécessaire à une approche thématique qui est l'objet de la deuxième section du texte : le rapport Ancien Testament / Nouveau Testament, tel qu'il a été défini dans la première section, joue pour chacun des «thèmes communs» à l'un et l'autre Testament. Neuf thèmes sont analysés :

1. la révélation de Dieu - Dieu unique, créateur bon pour l'homme ;
2. la personne humaine - grandeur et misère : c'est ici la question du péché qui est abordée.
3. Dieu libérateur et sauveur
4. l'élection d'Israël, qui, davantage qu'un privilège, constitue une responsabilité.
5. l'alliance
6. la Loi
7. la prière et le culte, Jérusalem et le Temple
8. reproches divins et condamnations : cette section permet de montrer que la mise en cause des autorités juives par le Nouveau Testament trouve un antécédent dans la prédication prophétique : l'Ancien Testament n'est pas avare de reproches vis-à-vis des Israélites.
9. les promesses : une descendance, une terre, le salut final d'Israël, le Règne de Dieu.

A travers ce parcours, le document cherche à préciser le rapport de continuité / discontinuité qui existe entre l'un et l'autre Testament : de nombreux thèmes vétérotestamentaires se trouvent repris par le Nouveau Testament : telles les notions de Dieu créateur, sauveur, libérateur, telle la dimension historique du dessein divin. Le Nouveau Testament ne remet pas en cause la notion d'élection d'Israël, particulièrement développée dans le Deutéronome. Bien plus, la naissance de Jésus, fils de David, fils d'Abraham (cf. Mt 1,1) en constitue la confirmation et le sommet. La foi chrétienne, pour reprendre l'expression paulinienne de Rm 11,17-18, «greffe» les croyants sur l'olivier choisi par Dieu. Ce rapport de continuité doit être articulé avec des lieux de discontinuité : à l'alliance ancienne succède la nouvelle alliance fondée dans le sang du Christ. Des pans entiers de la loi deviennent caducs (lois cultuelles, lois sur le pur et l'impur, etc.).

Pour penser tout à la fois continuité et discontinuité, le document propose le terme de «progression» (cf. n° 65) : Jésus «ne s'oppose pas aux Écritures israélites », il ne les révoque pas, mais les porte à leur achèvement, dans son mystère pascal. Il est le dernier mot de la révélation. Le rapport de l'Ancien et du Nouveau Testament dit «la lente progression historique de la révélation» (cf. n° 87).

Les Juifs dans le Nouveau Testament

La dernière section du document s'attache à rendre compte de la présentation des juifs par le Nouveau Testament. La manière dont le Nouveau Testament présente lui-même les juifs n'a-t-elle pas contribué à développer l'hostilité à leur égard ? L'histoire du 20e siècle donne à cette question une dimension dramatique. Le texte de la Commission s'attache à montrer comment les polémiques entre Juifs et chrétiens, que le corpus néotestamentaire reflète parfois, sont enracinées dans un contexte historique précis, celui de la seconde moitié du 1er siècle de notre ère. Ces conflits temporaires ne constituent donc pas l'essentiel du message néotestamentaire concernant le rapport entre Juifs et chrétiens. L'analyse exégétique invite en effet à prendre avant tout en considération le fait que Juifs et chrétiens fondent leur foi sur un même corpus - l'Ancien Testament - dont leurs traditions respectives développent ensuite une interprétation spécifique. Ce patrimoine commun est le socle sur lequel peut s'appuyer aujourd'hui leur dialogue.

© Olivier ARTUS, SBEV / Editions du Cerf, Cahier Évangile n° 123, p. 55-58

Complément : Évangile et Tradition d'Israël
 
 
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La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org