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Stricher Joseph
Le Pain de vie (Jean 6)
Commentaire au fil du texte
 
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mosaïque byzantine de Tagba, rive N-O du Lac de Tibériade, 5 ...
Le chapitre 6 de l'évangile de Jean comporte 3 parties...
 

Le chap 6 de l'évangile de Jean comporte 3 parties : la multiplication des pains, la traversée du lac et le discours sur le pain de vie. Nous insistons ici le miracle et son commentaire à la synagogue de Capharnaüm.

Au moment où Jean écrit ce texte, la célébration de l’eucharistie, avec partage de la parole et du pain, est une pratique habituelle des communautés chrétiennes. Le récit en porte la trace.


1- Le « miracle » (Jn 6,1-15)

Observons d’abord le cadre géographique et temporel. Jésus passe "de l’autre côté du lac". C’est une région désertique, le territoire des païens. Il y est suivi par une grande foule, à laquelle il va distribuer du pain. Si on ajoute à ces images la mention de la fête de Pâque, on pense à Moïse, à la sortie d’Égypte, à la traversée du désert, au Sinaï. Le récit, par ailleurs, comporte des allusions à un miracle du prophète Élisée.

Toute l’attention du texte se porte sur Jésus. Il a seul l'initiative. Il domine la situation et met Philippe à l’épreuve. Mais quelle est cette épreuve ? Que doit découvrir Philippe, et, à travers lui, le lecteur de l’évangile de Jean ? Peut-être une part du mystère de Jésus.

Sur la montagne, il y a "beaucoup d’herbe". Jésus y fait asseoir la foule. Nous pensons au psaume 22 : "Le Seigneur est mon berger, je ne manque de rien. Sur des prés d’herbe fraîche, il me fait reposer." Sobre sur le miracle, le récit insiste sur la disproportion entre une foule de 5 000 hommes et les 5 pains d’orge et les 2 poissons. Dans le miracle d’Élisée (2 Rois 4), la disproportion était moins grande. Élisée disposait de vingt pains et d’un sac de grain pour nourrir cent personnes. Dans les deux cas, il y a de la nourriture en reste. Dans l’évangile, le nombre de 12 corbeilles est symbolique (les 12 tribus d’Israël). Il y a à manger pour tous, même pour les absents.

Le récit finit par une allusion à Moïse. En Deutéronome 18,15, Moïse annonçait : "Le Seigneur ton Dieu suscitera pour toi, du milieu de toi parmi tes frères, un prophète comme moi que vous écouterez." Pour la foule, Jésus est "Le grand Prophète" tant attendu. Elle veut lui faire jouer un rôle messianique et l’obliger à prendre le pouvoir. Mais Jésus n’envisage pas sa mission de cette manière-là. Il est venu pour accomplir le projet de Dieu et de Dieu seul. Il se retire dans la montagne. Jésus, bon Pasteur, a levé un coin du voile sur son mystère. Il en dévoilera un peu plus dans le grand discours de Capharnaüm.


2- Le pain du ciel (Jn 6,25-40)

La foule a poursuivi Jésus, mais celui-ci l’invite à s’interroger sur sa démarche. Que cherche-t-elle auprès de lui ? Du merveilleux ? Des prodiges ? Quels signe voit-elle dans ce qu’il fait ? Jésus explique le dernier de ces signes. Le Fils de l’homme, authentifié par le Père, donne la nourriture pour la "vie éternelle". Mais la foule comprend difficilement ce langage. Le lecteur lui, peut se rappeler les paroles de Jésus à Nicodème sur le Fils de l’homme descendu du ciel puis élevé par Dieu "afin que tout homme qui croit obtienne de lui la vie éternelle" (Jn 3,15).

La foule relance la discussion en interrogeant sur ce qu’il faut faire pour manifester sa foi en Dieu. Question classique chez les rabbins. Comment mettre de l’ordre dans les prescriptions de la Loi ? Quel est le plus grand commandement ? Mais Jésus sort de la problématique des œuvres à accomplir. Il dit que c’est la foi elle-même qui est la plus grande des œuvres. Il importe avant tout de faire une totale confiance en Dieu et en celui qu’il a envoyé et marqué de son empreinte.

La réaction de la foule montre la justesse des réflexions de Jésus sur les signes. Alors qu’il vient de donner celui de la multiplication des pains, la foule lui demande, pour croire, d’accomplir un signe à la manière de qui s’est passé autrefois dans le désert "quand nos pères ont mangé la manne". Elle n’a pas compris que Jésus lui avait donné le pain de Dieu. Jésus explique donc que le signe donné va beaucoup plus loin que celui de la manne. Jésus ne donne pas seulement le pain venant du ciel. Il est lui-même le pain du ciel. Il n’est pas seulement le nouveau Moïse qui distribue le pain pour que le peuple ne meurt pas de faim. Il est également la voix qui sort du buisson ardent et qui dit : "Moi, Je Suis". Jésus est la vivante Parole de Dieu.


3- Le pain de vie (Jn 6,41-51)

Comme à l’époque de Moïse, les Juifs répondent par des "récriminations" (Ex 16,2). Ils sont choqués. Ils ne reconnaissent pas dans le fils de Joseph, le Fils de l’homme marqué de "l’empreinte de Père"(Jn 6,27). Jésus explicite son propos. D'abord, il s’appuie sur une image classique : la Parole de Dieu comparée à de la nourriture : "Voici venir des jours où j’enverrai la faim dans le pays, non pas une faim de pain, non pas une soif d’eau, mais d’entendre la Parole du Seigneur" (Am 8,11). Qui peut mieux parler du Père, que personne n’a jamais vu, sinon le Verbe incarné ? "Le Fils unique, qui est dans le sein du Père, c’est lui qui a conduit à le connaître" (Jn 1,18). Qui peut venir vers le Fils ? Celui qui y est conduit par le Père. Autrement dit : le Fils révèle le Père et le Père révèle le Fils.

Le discours de Jésus brode autour de l’affirmation : "Moi, je suis le Pain." C’est tout d’abord le "Pain descendu du ciel." Puis "le Pain de la vie" et enfin, récapitulant les deux, le "Pain vivant, qui est descendu du ciel." Comme ailleurs, la pensée progresse par vagues successives, chacune reprenant l’autre et apportant un élément nouveau. À la fin, la dimension eucharistique devient explicite avec l’affirmation de la chair à manger, ce qui va provoquer de nouvelles incompréhensions.


4– Le pain et la chair (Jn 6,51-58)

Jésus a affirmé qu’il est le pain vivant descendu du ciel qui fait participer à la vie même de Dieu. Il donne sa "chair". Le lecteur de l’évangile pense au Prologue : "Et le Verbe s’est fait chair et il a demeuré parmi nous". Jésus renforce l’affirmation choquante de manger la chair par celle plus choquante encore de boire le sang. Idée insupportable pour un Juif chez qui l’interdit du sang est très fort. Prises au premier degré, les déclarations de Jésus sont incompréhensibles. À la lumière de Pâque, le lecteur les comprend mieux. La chair et le sang séparés symbolisent la mort de Jésus. Nous sommes invités à entrer dans le mystère de Jésus donnant sa vie pour les hommes.

Ce langage a ses limites. Manger et boire c’est s’approprier quelque chose en le détruisant. Ici, il n’est pas question de détruire. Au contraire. Celui qui est mangé donne la vie éternelle. Et il la donne tout de suite : celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle. Jésus explique cela en utilisant une autre image : la demeure. Par l’absorption de la chair et du sang du Christ, le disciple demeure dans le Christ et le Christ demeure en lui. Le lecteur se rappelle la première rencontre entre Jésus et ses disciples : " 'Maître, où demeures-tu ? - Venez et vous verrez !' Ils l’accompagnèrent et ils virent où il demeurait. Et ils restèrent auprès de lui..." (Jn 1,38-39) "Demeurer", l’un des mots-clés de l’évangile, décrit l’attachement définitif entre Jésus et ses disciples.

Le discours s’achève par une comparaison. Elle résume la circulation de la vie entre le Père et le Fils d’une part, entre Jésus et les disciples de l'autre. La circulation de la vie a sa source en Dieu. Par le Christ, l’envoyé du Père, elle descend du ciel pour se communiquer aux hommes en abondance. C’est ce que Jésus a voulu signifier en nourrissant 5000 hommes avec 5 pains, et il y avait des restes ! Ce signe n’était pas une simple reproduction du miracle de la manne. À l’époque, ceux qui en ont mangé sont morts quand même ensuite. Mais "celui qui mange ce pain vivra éternellement".


5– Une crise décisive (Jn 6,60-69)

Jésus a terminé son discours dans la synagogue de Capharnaüm. Les réactions sont défavorables chez les disciples. Beaucoup ne peuvent plus continuer à écouter Jésus et "cessent de marcher avec lui". L’évangéliste témoigne d’une cassure qui s’est produite, un moment donné, dans le groupe de ceux qui suivaient Jésus. Il ne s’attarde pas sur cet échec, mais sur la manière dont Jésus maîtrise les événements.

Jésus ne se laisse pas surprendre car il sait, depuis le commencement, ce qui se passe dans le cœur de chacun. Il connaît même celui qui va le livrer. Jésus demande au siens s’il est pour eux une occasion de chute (litt. s’il les scandalise). Il pose une question, dont le sens n’est pas évident : "et quand vous verrez le Fils de l’homme monter là où il était auparavant ?..." "Monter au ciel" est le pendant de "descendre du ciel". Jésus, pain vivant descendu du ciel, veut-il dire que son ascension étonnera encore davantage ses disciples ? On peut comprendre également que le sens complet des paroles Jésus ne se révélera qu’après Pâque à la lumière de l’Esprit Saint envoyé par le Christ ressuscité. Englués dans les pesanteurs inhérentes à la condition humaine, les disciples accéderont alors à une nouvelle dimension de la Révélation. Les paroles de Jésus révéleront leur sens plénier, spirituel. Elles ne peuvent être reçues que dans la foi. Devenir son disciple est un don du Père et le résultat d’un engagement humain.

Cassure donc. Beaucoup de disciples abandonnent. Pierre est le porte-parole de ceux qui restent fidèles. Il fait une belle profession de foi dans laquelle il utilise un titre christologique fort ancien qu’on retrouve dans les Actes des Apôtres : "Tu es le Saint de Dieu" (Ac 4,34).


© SBEV . Joseph Stricher

 
Jn 6
 
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