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Notre Père
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Billon Gérard
A propos du Notre Père, nouvelle traduction
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Un article de Gérard Billon, directeur du SBEV, à propos de la nouvelle traduction liturgique du Notre Père
 

À propos du Notre Père

Au début de l’Avent 2017, les assemblées liturgiques catholiques adoptent une nouvelle traduction du début de la dernière demande du Notre Père. La formule « et ne nous laisse pas entrer en tentation » remplace « et ne nous soumets pas à la tentation ». Le Conseil des Églises chrétiennes de France invite à l’adopter également lors des rassemblements œcuméniques.

Par Gérard Billon, dans le Cahiers Évangile n° 182, décembre 2017, p. 58-59 (à paraître)

La prière du Notre Père s’inspire du texte donné par Matthieu au cœur du « Sermon sur la montagne » (Mt 6,9-13) mais elle s’en écarte légèrement. Elle est composée de trois vœux et de trois demandes. Les vœux concernent Dieu : nous souhaitons qu’ils se réalisent « sur la terre comme au ciel ». Les demandes portent sur les croyants. Le deuxième vœu est peut-être le plus grand : « que ton règne vienne ! » ; la dernière demande lui est liée.

« Convertissez-vous, car le royaume des Cieux est tout proche » (Mt 4,17). Dans sa prédication, Jésus reprend l’espérance d’Israël : l’imminence de la royauté de Dieu et du jugement dernier. Mais la venue du Règne dans notre monde se heurte à des forces hostiles. Jésus les a affrontées. Nous souhaitons non seulement la révélation définitive de la souveraineté du Père des Cieux, mais aussi la destruction de la puissance du Malin (un des noms de Satan, celui qui veut nous faire douter de Dieu, nous séparer de lui, nous détourner de sa volonté).

À la fin de la prière, la dernière demande est la seule qui soit exprimée d’abord négativement (« ne nous laisse pas entrer dans… ») puis positivement (« mais délivre-nous… »). L’ennemi, c’est le mal (ou le Malin, si on le personnifie). En grec, la première partie de la phrase donne : kai mè eisenegkès èmas eis peirasmon.

Le mot grec peirasmos signifie « tentation », « épreuve ». Il renvoie à la grande épreuve qui précédera la venue du Règne, quand il faudra faire le choix radical pour ou contre Dieu. Or elle s’inscrit déjà dans le quotidien. C’est l’épreuve de la foi, le risque de défection. Nous courons le risque de nous laisser dominer par la tentation (de fuir ou de douter de l’amour de Dieu). Les disciples y ont succombé à Gethsémani lorsqu’ils ont fui – et ceci malgré les dénégations de Pierre (Mt 26,30-56).

Le verbe grec eispherô signifie « porter dans », d’où « introduire ». La tentation devient comme un lieu dangereux et nous demandons à Dieu d’intervenir. Il y a là un appel au secours qui est encore plus explicite avec « … mais délivre-nous du mal ». L’on se souvient que dans l’expérience de l’Exode, Dieu s’est révélé comme celui qui délivre de tous les esclavages.

En français, quelle est la meilleure traduction ? La précédente (« ne nous soumets pas à … ») était acceptable à condition d’entendre le verbe « soumettre » au sens de « ne nous mets pas sous la tentation », c’est-à-dire « fais que la tentation ne soit pas plus forte que nous ». Mais on l’entendait surtout au sens de « faire subir ». Or, comme le dit la lettre de Jacques, « Que nul, quand il est tenté, ne dise : "Ma tentation vient de Dieu". Car Dieu ne peut être tenté de faire le mal et ne tente personne » (Jc 1,13). La traduction « ne nous laisse pas entrer en tentation » est donc meilleure du point de vue du sens, même si, du point de vue sonore, la triple succession du phonème « en » n’est pas heureuse.

Selon le P. Jean-François Baudoz, « […] Nous ne demandons évidemment pas à Dieu de nous faire échapper à la tentation : Jésus lui-même a été tenté. De ce point de vue, le récit des tentations (Mt 4,1-11) est une sorte de paradigme, puisque Jésus sera tenté tout au long de sa vie, y compris lors de la Passion, à Gethsémani (Mt 26,36-46), mais aussi sur la croix : « Sauve-toi toi-même, si tu es le Fils de Dieu » (Mt 27,40). Se sauver soi-même en altérant et en faussant sa filialité divine : telle est pour Jésus la première et la dernière tentation. Nous comporter « comme des dieux » et non comme des fils : telle est notre tentation permanente. Invoquer Dieu comme Notre Père est sans doute une des meilleures manières de ne pas succomber à la tentation. C’est d’ailleurs sur cette demande que s’achève la prière. » (Jean-François Baudoz dans « La Prière du Seigneur », p. 16-17).

« Les disciples invoquent l’aide et l’amour du Seigneur lorsqu’ils sont dans l’épreuve. En effet, les humains sont constamment tentés de contredire l’amour de Dieu, de vivre sans les autres, voir contre les autres. Ils sont alors séduits par les idoles, par leurs propres justifications, par leur peur de souffrir. Pour l’évangéliste [Matthieu], dans ce combat contre la tentation, Jésus, qui l’a vaincue, lutte pour eux et en eux. » (Enzo Bianchi, « Que dit le Notre Père ? », dans Joseph Doré, dir., Jésus. L’encyclopédie, Albin Michel, 2017, p. 522).

▪ Lire le dossier collectif : « La Prière du Seigneur », Supplément au Cahiers Évangile n°132 (juin 2005) et, plus ancien mais très clair, le dossier de Jean Pouilly : « Dieu notre Père », Cahiers Évangile n° 68, 1989, surtout p. 48-51.

 
Monastère Ste Catherine, Sinaï.
 
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