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Sagesse biblique
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Collectif
Sagesse biblique et mission
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Recension sur livre : "Sagesse biblique et mission " (Association francophone oecuménique de missiologie", par Roselyne Dupont-Roc
 

Association francophone œcuménique de missiologie
Sagesse biblique et mission
« Cerf Patrimoines », Éd. du Cerf, 2016, 208 p., 24 €

Voilà un livre remarquable qui relève de façon étonnante plu­sieurs défis ! Celui du collectif d’abord, le livre offre les actes d’un congrès de missiologie et rassemble les articles d’exé­gètes de la Bible, de théolo­giens et de spécialistes de la missiologie, qu’ils soient réfor­més, évangéliques, catholiques ou orthodoxes. Celui d’une double thématique ensuite : le thème biblique de la sagesse et le thème transversal dans l’his­toire du christianisme de la mis­sion et de ses écueils. L’un et l’autre marqués par une grande diversité, ce qui ne facilite pas a priori leur articulation. La pluralité des approches enfin : la sagesse biblique peut être étudiée comme un ensemble d’oeuvres dont les caractéris­tiques sont classées selon des perspectives parfois opposées (le Siracide et le Qohélet) ; elle se manifeste aussi dans la trajectoire de figures progres­sivement idéalisées (comme Salomon), elle s’interroge sur ses propres limites et va jusqu’à proclamer une folie plus haute, qui serait sagesse de Dieu. La mission de son côté, dans le même but d’annoncer Jésus Christ ressuscité à des popu­lations qui n’avaient jamais entendu son nom, a pris des formes extrêmement diverses et s’est fixée des objectifs très différents ; en témoigne, entre autres, la question de la traduc­tion de la Bible, mais aussi les prises de position vis-à-vis des traditions et sagesses locales.

Le sujet du colloque est une interrogation de fond sur la missiologie, jusqu’ici marquée par une approche de type pro­phétique, avec la dénonciation de l’idolâtrie et des dérives tra­giques qu’elle induit, puis l’an­nonce d’une bonne nouvelle propre à transformer la société. Mais la dimension triompha­liste de la mission a désormais été elle-même critiquée et dénoncée ; et c’est la certitude du bien-fondé de l’annonce qui est maintenant remise en question. Le monde occidental imprégné par le christianisme n’a-t-il pas sombré dans les horreurs du 20e siècle ? Si bien que la mission, trop souvent liée à la colonisation, s’est prise à douter d’elle-même. Dès lors, c’est vers la sagesse biblique qu’elle se tourne pour y trouver une autre approche de Dieu et de la vie conforme à sa volonté, et, partant, une autre forme de relation à l’autre.

Le choix est pertinent, l’in­troduction le suggère, chaque auteur le laisse transparaître : la sagesse est par excellence le lieu où se rencontrent les peuples et leurs traditions culturelles. Elle répond à une question fonda­mentale : comment vivre bien, dans l’harmonie la meilleure avec le monde, avec les autres et avec soi-même, la question de la divinité étant souvent transversale ?

Cette rencontre, la sagesse biblique l’avait déjà opérée : il fallait confronter la foi au Dieu unique et la possibilité de vivre en sage non pas seu­lement entre soi, mais avec d’autres. Le livre de Job pose la question dans sa conception même : Job n’est pas un juif, mais un étranger ; ses compa­gnons témoignent largement d’une sagesse « arabe », de type révélatoire, voire mystique, porteuse d’une théologie de la rétribution. C’est cette sagesse que Job refuse, lui qui se dresse et se confronte jusqu’au bout au Dieu créateur, dont la rétri­bution ne manifeste pas la jus­tice, et dont l’action échappe à la raison humaine. Le livre nous fait alors traverser les différents choix de la sagesse biblique, et dans la multiplicité des approches aussi compé­tentes que diverses, il permet une plongée dans les livres et les figures bibliques, dont la richesse est en elle-même un cadeau pour le lecteur.

Mais l’organisation du colloque et de ses interventions nous conduit plus loin. La façon dont la Bible, de l’Ancien au Nouveau Testament, dialogue avec la sagesse des nations et se retourne pour s’interroger sur elle-même, devient un lieu de méditation pour toute entre­prise missionnaire aujourd’hui. Elle conduit à envisager avec une plus grande lucidité et une plus grande liberté le fait que certaines sagesses ont plus à apprendre au chrétien qui s’en approche qu’à recevoir de lui. Et que certaines structures de société ne peuvent à la légère être mises en question par le regard du missionnaire occi­dental, car elles comportent en elles-mêmes un potentiel réel­lement évangélisateur.

La question se pose alors de façon radicale : qu’est-ce, en réalité, que la sagesse ? Quel est le chemin entre un syncré­tisme toujours suspect et un exclusivisme qui se critique lui-même ? Car l’évangile est aussi renversement de la sagesse ; plusieurs articles portant sur la première lettre aux Corin­thiens mettent en lumière le dépassement de la sagesse humaine par la folie de Dieu, et la mise en demeure d’un pas­sage par la folie pour accueillir la sagesse de Dieu. Il apparaît alors que la sagesse de Dieu prend la figure de la folie de la croix, et du Christ qui s’efface pour accueillir l’autre, lui en qui « sont contenus tous les trésors de la sagesse ‘polychromique’ de Dieu » (Col 2,2 ; Ep 3,10).

On ne résume pas un tel livre : dans sa richesse il invite à chaque pas à un questionne­ment renouvelé, et il propose un chemin de réflexion à long terme, en illustrant les choix divers de la sagesse confron­tée à la proposition du Dieu unique, jusqu’à la mise en ques­tion de la sagesse elle-même. Entre d’une part une dimension humble, voire apophatique de la sagesse (« Job met un doigt sur sa bouche »), de l’autre le rayonnement, à travers la litur­gie, de la vie de communion trinitaire ; un livre qui donne à penser et invite à travailler.
                                                                                          Roselyne Dupont-Roc


Recension parue dans le Cahier Évangile n° 180

 
 
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La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org