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Dei Verbum
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Evangelii Gaudium
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Calduch-Benages Nuria
De "Dei Verbum" à "Evangelii Gaudium" : la familiarité avec la Parole de Dieu...
Théologie
 
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"La familiarité avec la Parole de Dieu" : tel est certainement l'objectif fondamental de ces deux documents...
 

par Nuria Calduch-Benages, professeure d’Ancien Testament à l´Université grégorienne de Rome (1)

Lors de la 9e assemblée plénière de la FBC (Fédération biblique catholique) qui s’est tenue à Nemi du 18 ou 23 juin 2015, la professeur Calduch-Benages a ouvert quelques pistes de réflexion pour mieux appréhender aujourd’hui les Écritures, en particulier son « herméneutique » et la réception de l’Ancien Testament. Intervention publiée dans le bulletin digital Dei Verbum(édition française 2015, n° 102-103).

À première vue, le titre de mon intervention peut paraître un peu ambitieux. En effet, entre la publication de la constitution dogmatique Dei Verbum, fruit du Concile Vatican II (1965) et celle de l’exhortation apostolique du pape François, Evangelii Gaudium (2013), près de cinquante années se sont écoulées durant lesquelles la société et l’Église ont subi des changements très significatifs. Grâce à Dieu, les sous-titres sont là pour permettre de délimiter le champ d’étude et de se focaliser sur le thème, l’aspect, le texte, l’argumentaire que l’on souhaite approfondir. Dans notre cas, le sous-titre est ainsi formulé : « la familiarité avec la Parole de Dieu » ; il me semble en effet que c’est bien là l’objectif fondamental non seulement de ces deux documents mais encore d’un autre document qui se trouve à mi-chemin des deux premiers et qui est d’une grande importance pour la vie de notre Fédération. Je me réfère bien évidemment à l’exhortation apostolique post-synodale de Benoît XVI Verbum Domini. C’est de la lecture de ce document et de mon expérience en tant qu’experte au Synode de la Parole (2008) que part ma réflexion.

Verbum Domini reprend le même message, quarante-cinq ans après la constitution dogmatique sur la révélation divine, Dei Verbum, considérée par beaucoup comme le document le plus important du Concile Vatican II, car il touche aux fondements de la foi de l’Église : la Parole de Dieu, sa révélation et sa transmission à travers la Tradition vivante et l’Écriture Sainte. Qui ne se souvient des premiers mots du numéro 22 si souvent cité : « Il faut que l’accès à la Sainte Écriture soit largement ouvert aux fidèles du Christ » ? Avec le temps, l’enthousiasme pour la Parole de Dieu, suscité par le Concile, a fini par s’émousser à cause de la routine, de la négligence et du laisser-aller, avec pour conséquence chez les fidèles, certaines déviances (comme le spiritualisme, le scientisme) et des erreurs d’interprétation (les fondamentalismes). L’exhortation Verbum Domini a voulu pallier à ce manque dans la vie du peuple de Dieu en (re)mettant la Parole de Dieu au centre de la vie et de la mission de l’Église. Dans son introduction, Benoît XVI en donne l’objectif principal : « Je désire indiquer quelques lignes fondamentales pour une redécouverte de la Parole de Dieu dans la vie de l’Église, source de renouvellement constant, souhaitant en même temps qu’elle devienne toujours plus le cœur de toute activité ecclésiale. »

Un des arguments qui a suscité le plus d’intérêt au Synode – et que l’exhortation reprend largement – est celui de la question herméneutique, c’est-à-dire la question de l’interprétation ou de l’exégèse de la Bible dans l’Église, celle surtout qui se pratique dans le milieu académique. Je me souviens que, lorsque le thème a été abordé au Synode, le 14 octobre 2008, Benoît XVI, au grand étonnement de tous les participants, est intervenu dans le débat en prenant la parole (c’est la première fois dans l’histoire que cela arrivait) pour expliciter une question latente dans l’après-concile : « Là où l’exégèse n’est plus de la théologie, l’Écriture ne peut pas être l’âme de la théologie et, réciproquement, là où la théologie n’est pas essentiellement interprétation de l’Écriture dans l’Église, cette théologie n’a plus de base. 

Dans l’exhortation Verbum Domini, la question herméneutique occupe près de 40 pages rassemblées sous le titre « L’herméneutique de l’Écriture Sainte dans l’Église ». Dans cette partie du document, dont la lecture reste difficile pour des personnes non initiées au langage biblico-théologique, Benoît XVI aborde une série de questions qui le préoccupent tout particulièrement, entre autres : la dimension théologique des textes bibliques, l’harmonie entre la foi et la raison, la relation entre recherche biblique et magistère, le péril du dualisme et de l’herméneutique sécularisée, le sens littéral et le sens spirituel de l’Écriture, le nécessaire dépassement de « la lettre » du texte, l’unité intrinsèque de la Bible, la lecture chrétienne de l’Ancien Testament. Ne pouvant traiter tous ces thèmes, nous en retiendrons trois sur lesquels nous reviendrons par la suite. Mais auparavant nous allons nous arrêter sur un critère fondamental de l’herméneutique, qui est le point central de la réflexion de Benoît XVI : « Le lieu originaire de l’interprétation scripturaire est la vie de l’Église » (Verbum Domini, 29). Plus avant, citant le document de la Commission Biblique Pontificale, L’interprétation de la Bible dans l’Église (1993), Benoît XVI affirme que « le juste sens d’un texte ne peut être donné pleinement que s’il est actualisé dans le vécu de lecteurs qui se l’approprient » (Verbum Domini, 30). Il vaut la peine de rappeler à ce sujet que les discussions animées, lors du Synode de 2008 sur la Parole de Dieu dans la vie et la mission de l’Église, étaient axées sur l’herméneutique : comment la Parole de Dieu peut-elle être lue, interprétée et célébrée dans l’Église comme Parole de Dieu toujours vivante et actuelle ? C’est pourquoi le contexte de l’herméneutique biblique est celui de la foi ecclésiale. Passons maintenant aux trois thèmes que nous avons retenus.

Fondamentalisme et ignorance de la Bible

On a beaucoup discuté au Synode sur le fondamentalisme biblique des sectes, toujours plus nombreuses et florissantes sur les cinq continents mais aussi à l’intérieur même du catholicisme (cf. Propositions 46 et 47). Le fondamentalisme promet un accès immédiat à la vérité de la foi par le biais d’une rencontre immédiate avec l’Écriture Sainte. Nous insistons sur l’aspect immédiat, c’est-à-dire, sans médiations. À ce sujet, les observations du théologien et exégète Thomas Söding lors du récent Congrès international sur l’exhortation Verbum Domini, célébré à Rome du 1er au 4 décembre 2010, sont très éclairantes. À son avis, dans la pratique, le fondamentalisme se caractérise par un triple pro et un triple contra : il est anti-catholique, car il ne reconnaît au Magistère aucune compétence en matière d’interprétation ; il est anti-académique, car il tourne le dos à la science biblique ; et il est anti-moderne, car il veut immuniser la Bible contre la critique humaine. Par ce triple « non », il veut obtenir un triple effet : faire (re)connaître la Bible comme le Livre de Vie, donner une compréhension simple du message biblique et fixer la vérité de l’Évangile. Le dilemme du fondamentalisme consiste, de fait, à conjuguer ce triple « non » avec un triple « oui ».

La lecture fondamentaliste de la Bible remonte à l’époque de la Réforme et naît d’une préoccupation de fidélité au sens littéral de l’Écriture. Elle consiste en une lecture faite strictement au pied de la lettre, à laquelle on confère une valeur absolue et ce, dans l’ignorance complète de l’histoire du texte sacré comme de la tradition du peuple de Dieu et de l’Église. Nous rappelons la définition qu’en donne la Commission Biblique Pontificale dans son document L’interprétation de la Bible dans l’Église (chapitre I.F) : « La lecture fondamentaliste part du principe que la Bible, étant Parole de Dieu inspirée et exempte d’erreur, doit être lue et interprétée littéralement en tous ses détails. Mais par "interprétation littérale" elle entend une interprétation primaire, littéraliste, c‘est-à-dire excluant tout effort de compréhension de la Bible qui tienne compte de sa croissance historique et de son développement. Elle s’oppose donc à l’utilisation de la méthode historico-critique, comme de toute autre méthode scientifique, pour l’interprétation de l’Écriture. » C’est à elle que se réfère Benoît XVI quand il dénonce les interprétations subjectives et arbitraires de cette approche erronée de la Bible : « En effet le "littéralisme" mis en avant par la lecture fondamentaliste représente en réalité une trahison aussi bien du sens littéral que du sens spirituel, en ouvrant la voie à des instrumentalisations de diverses natures, en répandant par exemple des interprétations anti-ecclésiales des Écritures elles-mêmes » (Verbum Domini, 44).

D’autre part, on relève chez un grand nombre de fidèles une profonde méconnaissance de la Bible qui, dans certains cas, se traduit par de l’indifférence ou une certaine confusion dans les idées. Si nous nous interrogeons sur les causes de cette ignorance biblique très répandue, nous trouverons sans doute un large éventail de possibilités : manque d’intérêt, peu de formation, initiatives insuffisantes de la part des paroisses, des communautés religieuses et des associations, influence d’un contexte de sécularisation et de consommation qui favorise le relativisme et l’indifférence religieuse, les multiples sollicitations du monde et l’hyperactivité qui étouffent l’esprit… sans oublier le manque de subventions qui est un obstacle, dans tant de régions du monde, à l’accès au texte biblique, à sa traduction et à sa diffusion. Je me rappelle par exemple, l’intervention au Synode de l’archevêque d’Abuja, au Nigéria, monseigneur John Olorunfemi Onaiyekan, qui a dit qu’avoir une Bible pouvait poser, en soi, un problème en de nombreux lieux d’Afrique, car son coût pouvait équivaloir jusqu’à un mois de salaire. Il faut aussi tenir compte du problème linguistique. En effet, il n’existe toujours pas de traduction adéquate de la Bible pour beaucoup de langues locales. Ce même problème affecte aussi l’Océanie où l’on dénombre pas moins de 1 200 langues totalement distinctes : dans la seule Papouasie-Nouvelle-Guinée, par exemple, on parle 847 langues différentes.

Comment réduire la distance qui sépare les fidèles de la Bible ? La réponse n’est pas facile car, bien que son message de vie et de salut soit universel et toujours actuel, la Bible continue d’être un livre du passé, avec des questions difficiles qui échappent à notre compréhension. Il faut préparer les esprits (formation biblique) et les cœurs (formation spirituelle) pour que les personnes puissent se laisser transformer par la Parole. En elle, chacun(e) peut rencontrer le Christ, peut l’entendre, le voir, le toucher et le contempler. De là l’invitation de Benoît XVI à intensifier la pastorale biblique, ou plus exactement, l’animation biblique de toute la pastorale. L’étude de la Bible en petites communautés, la pratique de la lectio divina, la formation des catéchistes et la mise en valeur du « génie féminin » dans les études bibliques (idée complètement nouvelle, jamais mentionnée jusqu’à présent dans un document synodal) sont quelques-unes des propositions qui accompagnent le désir que chaque foyer possède sa Bible.

Exégèse et théologie en dialogue

« Les tensions entre le magistère ecclésial et la théologie universitaire » fut le premier des sujets brûlants que le cardinal canadien Marc Ouellet aborda dans son exposé. Se référant à Dei Verbum, qui parle de l’équilibre délicat entre Tradition, Écriture et Magistère, Ouellet affirmait que « des tensions demeurent et (que) la réflexion est à poursuivre sur ces questions fondamentales qui déterminent la manière de lire les Écritures, de les interpréter et d’en faire un usage fructueux pour la vie et la mission de l’Église. » Les réponses des Pères synodaux à cette requête ont évidemment été très diverses. Certains ont mis l’accent sur l’importance du Magistère, d’autres ont accusé l’exégèse historico-critique de semer la confusion parmi les fidèles, mais on a aussi applaudit chaleureusement un des experts (et ce fut presque une standing ovation), pour avoir reconnu les bénéfices de la méthode historico-critique et salué le travail ardu, trop souvent incompris et critiqué des exégètes.

Quand l’exhortation Verbum Domini parle des études bibliques et des progrès réalisés dans ce domaine, elle mentionne à la fois la contribution apportée par la méthode historico-critique mais elle met aussi en garde contre le risque de « dualisme » entre exégèse et théologie. D’un côté on avertit qu’une exégèse qui se limite à la méthode historico-critique court le risque de se convertir en une exégèse « sécularisée » et de tout réduire à la dimension humaine y compris jusqu’à en arriver à nier « l’historicité des éléments divins » ; et de l’autre, on prévient qu’une théologie qui « s’ouvre à la dérive d’une spiritualisation du sens des Écritures ne respecte pas le caractère historique de la Révélation. » Benoît XVI plaide pour une unité des deux niveaux d’approche, à savoir le niveau historico-critique et le niveau théologique, car « malheureusement, il n’est pas rare qu’une séparation infructueuse des deux engendre un hétérogénéité entre exégèse et théologie, qui "touche aussi les niveaux académiques les plus élevés" » (Verbum Domini, 35). L’unité de ces deux niveaux d’interprétation suppose en définitive une harmonie (un rapport adéquat) entre la foi et la raison, de manière à ce que la foi « ne dégénère jamais en fidéisme, fauteur d’une lecture fondamentaliste de la Bible » (Verbum Domini, 36).

Dans ce document on perçoit, à mon avis, une certaine défiance ou un certain préjugé à l’égard de la méthode historico-critique et une tendance trop manifeste à privilégier l’exégèse (la lecture) canonique ou théologique, qui paraît être l’unique solution aux problèmes d’interprétation. Benoît XVI lui-même affirme dans l’avant-propos de son livre Jésus de Nazareth : « J’ai seulement cherché à aller au-delà de la pure interprétation historique et critique en appliquant les nouveaux critères méthodologiques, qui nous permettent une interprétation proprement théologique de la Bible et qui naturellement requièrent la foi sans pour cela vouloir et pouvoir absolument renoncer à la rigueur historique. » En langage technique, ce type de lecture se nomme « approche canonique » et consiste à interpréter le texte en considérant l’unité intrinsèque de l’Écriture (cf. L’interprétation de la Bible dans l’Église, chapitre I.C.1). Comme n’importe quelle autre méthode ou approche exégétique, l’exégèse canonique n’est pas exempte de limites, bien qu’actuellement, beaucoup de spécialistes semblent les ignorer. J’en cite seulement quelques-unes : l’exégèse canonique court le risque de faire une lecture superficielle, non critique et excessivement pieuse du texte ; elle a tendance à établir un peu vite et trop facilement le processus et les critères de formation du canon, alors que ces questions sont en soi très complexes ; elle accorde une grande importance au canon, ce qui pourrait renforcer l’idée, fausse, que le christianisme est une religion du livre…

La défiance de Benoît XVI par rapport à la direction qu’a prise l’exégèse était déjà évidente dans l’avant-propos de son livre (cité plus haut) : « J’espère que le lecteur comprendra que cet ouvrage n’a pas été écrit contre l’exégèse moderne… » Cette même attitude de défiance affleure dans l’exhortation apostolique lorsque le Pape, citant le document de la Commission Biblique Pontificale L’interprétation de la Bible dans l’Église, rappelle que « les exégètes catholiques ne doivent jamais oublier que ce qu’ils interprètent est la Parole de Dieu. Leur tâche commune n’est pas terminée lorsqu’ils ont distingué les sources, défini les formes ou expliqué les procédés littéraires. Le but de leur travail n’est atteint que lorsqu’ils ont éclairé le sens du texte biblique comme parole actuelle de Dieu » (Verbum Domini, 33).

De nos jours, la méthode historico-critique n’a pas bonne presse. Selon Thomas Söding, « l’exégèse historico-critique est nécessaire mais non suffisante […] elle ne peut être ignorée mais elle doit être dépassée » (cf. son exposé au Congrès mentionné plus haut, Faire de l’exégèse comme théologie et de la théologie comme exégèse. Une relation nécessaire et complexe). Je partage son idée de fond qui est bien reflétée dans le titre de son intervention, mais sa formulation à peine ébauchée en termes d’insuffisance et de dépassement, ne me convainc pas.

À mon avis, la polarité « processus exégétique et herméneutique croyante » n’est pas à comprendre comme une opposition (au Synode on a employé les termes de « divorce » et de « dichotomie ») mais comme une relation de réciprocité et de dialogue, en continuel mouvement, oscillant tantôt d'un côté tantôt de l’autre selon le cours de l’histoire. L’exégèse de l’Écriture Sainte strictement historique et littéraire est souvent pratiquée dans un contexte de foi qui implique une compréhension ecclésiale de la Bible et de ses textes, que ce soit pour le présent ou pour le passé. Quant à l’herméneutique croyante, elle utilise très souvent des méthodologies qui s’appliquent de manière systématique et qui sont accompagnées d’une réflexion critique approfondie. Néanmoins, il n’est pas rare de rencontrer, dans ces deux approches, des positions opposées, qui se sont encore accentuées ces dernières années.

S’il est vrai, d’une part, qu’une exégèse trop technique demeure incompréhensible pour la majorité des chrétiens (principaux destinataires de la Bible), il est aussi vrai, d’autre part, qu’une exégèse trop simpliste et superficielle non seulement ne contribue pas à nourrir la foi chrétienne mais favorise une lecture fondamentaliste de la Bible. De plus, comme le fait justement observer Jean Louis Ska, tous les exégètes ne sont pas de bons spécialistes ni de bons vulgarisateurs. Il est donc nécessaire de travailler en équipe. Les pasteurs, les prédicateurs, les enseignants, les agents pastoraux et les catéchistes doivent recevoir une bonne formation et consulter les travaux des exégètes. Ces derniers, pour leur part, ne doivent pas oublier qu’ils appartiennent à une communauté croyante au sein de laquelle ils doivent témoigner de leur foi. Les uns et les autres, avec des missions différentes, sont au service de la foi du peuple de Dieu.

Les pages « obscures » de la Bible

Répondant à une inquiétude qui s’est manifestée lors du Synode concernant la relation entre Ancien et Nouveau Testament, l’exhortation Verbum Domini consacre le paragraphe 42 au thème des « pages de la Bible qui se révèlent obscures et difficiles en raison de la violence et de l’immoralité qu’elles contiennent parfois ». De fait, les chrétiens n’ont généralement pas recours à l’Ancien Testament parce que sa lecture et sa compréhension demeurent difficiles et parce qu'ils n’arrivent pas non plus à découvrir les implications que ces textes peuvent avoir dans leur vie. Beaucoup de passages de l’Ancien Testament sont totalement méconnus et d’autres sont indéchiffrables pour la majorité des gens. En général, les prédicateurs évitent de commenter les lectures de l’Ancien Testament que la liturgie nous offre régulièrement. Ils se concentrent sur l’Évangile ou sur d’autres textes du Nouveau Testament, parce qu’ils sont davantage connus, plus faciles aussi à expliquer et à appliquer dans la vie quotidienne des fidèles. En définitive, de nombreux obstacles s’interposent entre le lecteur/la lectrice d’aujourd’hui et l’Ancien Testament. Cependant, les obstacles les plus difficiles à surmonter sont ceux qui affectent directement le contenu : les scènes de violence divine et humaine, l’amoralité de certains personnages bibliques importants et une théologie insuffisante concernant l’au-delà. Concentrons-nous maintenant sur les deux premiers obstacles en question.

La violence est présente dans notre monde et dans la littérature d’aujourd’hui, tout comme elle était présente dans l’antiquité et dans ses œuvres littéraires. La Bible n’est pas une exception. Un des problèmes les plus importants que rencontre un lecteur/une lectrice de l’Ancien Testament est de savoir comment comprendre la dureté dont Dieu fait preuve dans certains passages, en particulier dans le Deutéronome ; comment comprendre aussi la violence à l’encontre des femmes dans des épisodes aussi dramatiques que celui de l’histoire de la fille de Jephté (Jg 11), la vierge de Guibea et la concubine du lévite (Jg 19) ou encore l’histoire de Tamar (2 S 13).

Plusieurs passages du Deutéronome, du livre de Josué et du premier livre de Samuel évoquent une coutume selon laquelle les cités conquises devaient être « vouées à l’extermination », c’est-à-dire qu’elles devaient être complètement détruites. De plus, tous leurs habitants, hommes, femmes, enfants et même le bétail devaient être massacrés et tous les objets de valeur devaient être consacrés uniquement à Dieu (cf. Nb 21,2 ; Dt 7,1-2 ; Jos 6,16-19 ; 1 S 15,3). Il s’agissait là d’un acte religieux, l’extermination sacrée, propre d'une guerre sainte. La question se complique lorsque c’est Dieu lui-même qui donne les ordres (Dt 7,1 ; 20,17 ; Jos 7,15 ; 1 S 15,15, 2-3). Ainsi donc, nous ne pouvons pas réduire l’extermination sacrée à une coutume caractéristique d’une époque primitive ou d’une loi barbare en temps de guerre. Il s’agit là d’un problème théologique. De plus, cette coutume s’oppose radicalement à l’enseignement de Jésus qui est celui d’aimer ses ennemis.

Venons-en maintenant à la seconde question : l’amoralité (et non pas l’immoralité comme nous pouvons le lire dans le document) de certains personnages bibliques. Le livre de la Genèse comporte des scènes de tromperie, de mensonge, de méchanceté qui scandalisent les lecteurs de tout temps. Des patriarches comme Abraham et Isaac mentent délibérément pourvu qu’ils sortent victorieux de situations périlleuses. Ainsi, par exemple, ils n’hésitent pas à faire passer leurs épouses pour leurs sœurs, à les exposer aux outrages des étrangers, tout en en tirant au passage un profit juteux (Gn 12,10-20 ; 20,1-18 ; 26,6-11). Jacob trompe deux fois son frère Ésaü, une première fois dans le fameux épisode du plat de lentilles et du droit d’aînesse, puis en volant la bénédiction de son père (Gn 25,24-34 ; 27,1-28,9). Avant de se réconcilier avec ses frères, Joseph les traite avec une dureté difficile à comprendre et à justifier. Le texte dit qu’il leur parla durement (Gn 42,7), qu’il les fit enfermer trois jours en prison (42,17), qu’il leur proposa de garder l’un d’eux comme otage (42,19), qu’il fit enchaîner Siméon sous leurs yeux (42,24b), et que lors de leur dernier voyage en Égypte, il les mit à l’épreuve en cachant sa coupe d’argent dans le sac de Benjamin qui, à cause de ce prétendu larcin, était destiné à devenir son esclave (44,17). Nous pourrions ajouter beaucoup d’autres exemples de figures peu édifiantes comme celle du juge Samson, du roi David ou de son fils Salomon, dont les faiblesses ont inspiré de nombreux artistes. Si le lecteur/la lectrice moderne cherche dans ces personnages des modèles ou des exemples, disons-le franchement, cela ne vaut pas la peine de perdre son temps à lire leurs histoires.

Que faire de ces textes difficiles ? Méritent-ils la peine d’être lus ? N’est-il pas préférable de les laisser de côté pour se concentrer sur des textes plus compréhensibles ? Verbum Domini affirme avec raison qu’« il serait erroné de ne pas considérer ces passages de l’Écriture qui nous apparaissent problématiques », puis ajoute : « Il faut plutôt être conscient que la lecture de ces pages requiert l’acquisition d’une compétence spécifique, à travers une formation qui lit les textes dans leur contexte historico-littéraire et dans la perspective chrétienne qui a pour ultime clé herméneutique "l’Évangile et le commandement nouveau de Jésus Christ accompli dans le mystère pascal" » (Verbum Domini, 42).

Si nous choisissons de ne pas nous laisser arrêter par les passages difficiles de l’Ancien Testament, il nous faudra abandonner certains vieux schémas qui nous font espérer trouver des modèles de vertu dans les figures bibliques ou nous conduisent à repousser a priori certains textes parce qu’ils sont contraires à la foi en la résurrection ou à l’enseignement de Jésus d’aimer ses ennemis. Il nous faudra les remplacer par un autre type d’herméneutique qui considère la Bible, et par conséquent l’Ancien Testament, comme une œuvre littéraire ; car il s’agit bien d’une œuvre littéraire qui transmet un message religieux capable d’avoir une incidence sur nos vies, malgré tous les obstacles que nous venons de mentionner. N’oublions pas que le sens du texte est à chercher dans sa dynamique interne, dans sa structure, dans ses lois propres, dans son genre littéraire. Pour le dire avec les mots de Jean Louis Ska, « les textes bibliques définissent leur rapport avec la réalité historique selon les conventions littéraires de leur temps, et génèrent leur théologie particulière en suivant les voies qui leur sont propres ». On ne peut séparer la forme du contenu, le récit de son sens. Et qui plus est, on peut dire que le sens émerge de la forme du récit.

C’est dans cette optique qu’il nous faut aborder la lecture. De cette manière nous découvrirons que la violence des récits de conquête est un élément caractéristique du monde idéalisé qu’est celui de l’épopée, un monde où il n’existe que deux options radicales – il n’y a pas d’entredeux – : la bataille, soit on la gagne, soit on la perd. Josué est l’un des rares héros irréprochables de la Bible qui puisse compter sur la protection inconditionnelle de Dieu. Vainqueur de toutes les batailles, il devient le protagoniste de la conquête de la Terre Promise et le guide d’un peuple qui ne s’éloigne plus jamais de son Dieu. Un héros vertueux, une conquête sans partage, un peuple fidèle. C’est l’image idyllique, triomphaliste que présente le livre des Juges. Cependant, à côté de cette image idyllique, il y a des éléments plus nuancés qui mettent en évidence la tension qui existe entre la description utopique d’un idéal et la réalité des choses, une tension que le lecteur/la lectrice devra découvrir et dont il devra faire l’expérience s’il veut comprendre la signification de ces textes.

Et que dire des scènes et des métaphores de violence contre les femmes ? Là non plus, nous ne pourrons pas résoudre la question en nous contentant d’invoquer un univers culturel primitif, patriarcal, rempli de préjugés contre les femmes, très différent du nôtre. Dès lors, il nous faudra plutôt analyser les lois qui régissent le langage métaphorique. Les métaphores ne sont pas de simples ornements rhétoriques ; les métaphores sont vivantes, elles font partie de notre vie et sont en interaction avec nous. Elles provoquent des réactions et mettent en marche un processus d’imagination et de réflexion auquel le lecteur/la lectrice ne peut échapper. Ce n’est pas pour rien que la plupart des traductions essaient de tempérer le ton dur et provocateur du langage en utilisant des euphémismes.

Si nous contemplons les textes de l’Ancien Testament dans une perspective littéraire, nous découvrirons que les grandes figures bibliques de l’histoire d’Israël n’appartiennent pas à une classe privilégiée, exempte de défauts et d’erreurs, mais qu’elles font partie du peuple et qu’elles vivent les drames propres à toute existence humaine. Malgré leurs difficultés, ces figures bibliques sont les ancêtres du peuple d’Israël, la mémoire de son passé, les symboles de son identité. Malgré leurs faiblesses, Abraham, Isaac et Jacob sont les patriarches d’Israël ; malgré leurs faiblesses David et Salomon sont les rois emblématiques d’Israël ; et nous pourrions continuer la liste. Comme la nôtre, leur relation à Dieu est marquée par une succession d’épreuves, par des hauts et des bas où se dessine peu à peu leur trajectoire de foi Et c’est cela qui compte en définitive.

En conclusion, l’Ancien Testament est difficile à lire parce qu’il n’utilise pas notre langage et parce que, la plupart du temps, il ne cadre pas avec nos schémas mentaux et culturels. Ses textes nous surprennent constamment en nous découvrant des dimensions insoupçonnées. Il fait néanmoins partie de notre patrimoine et de notre identité de croyants. Il est une partie essentielle, et non pas accidentelle, de notre Bible, il est la base sur laquelle s’appuie le Nouveau Testament. Quand Paul veut exprimer l’essentiel de la foi chrétienne, il souligne par deux fois sa conformité avec les Écritures Saintes du peuple juif en disant que « le Christ est mort pour nos péchés conformément aux Écritures, qu’il fut mis au tombeau et qu’il est ressuscité le troisième jour conformément aux Écritures » (1 Co 15, 3-5). Cela constitue évidemment un lien très fort entre les chrétiens et le peuple hébreu. À la différence de la(des) lecture(s) juive(s), le chrétien, à la lumière du Christ et de l’Esprit, découvre dans les textes de l’Ancien Testament un « plus » au niveau du sens que les textes recèlent. C’est ce qu’explique le document de la Commission Biblique Pontificale, Le Peuple juif et les Saintes Écritures dans la Bible chrétienne : « À la manière d’un "révélateur" au cours du développement d’une pellicule photographique, la personne de Jésus et les événements qui le concernent ont fait apparaître dans les Écritures une plénitude de sens qui, auparavant, ne pouvait pas être perçue » (n°64). Cependant, bien qu’étant conscients que seul le Christ est celui qui ouvre pleinement notre esprit à l’intelligence des Écritures, nous ne pouvons pas attendre que la lecture chrétienne de l’Ancien Testament solutionne tous nos problèmes. Les lecteurs ont besoin d'un guide compétent pour les aider à se frayer un chemin à travers le dédale des pages vétérotestamentaires dans leur désir d'y découvrir de nouvelles expériences de foi qui les éclairent.

De nombreuses questions et certains aspects sont restés en suspens… nous pourrions continuer mais le temps manque. J’espère au moins avoir contribué à la lecture, à la compréhension de cette partie de Verbum Domini qui est la plus ardue ; contribué aussi à favoriser des échanges et des discussions autour de ces textes et à encourager une plus grande collaboration entre les personnes, hommes et femmes, qui se consacrent au service de la Parole, et pas seulement entre les pasteurs, les théologiens, les exégètes et les spécialistes. La Fédération Biblique Catholique est une pièce maîtresse dans ce réseau, car elle est entièrement vouée au service de la Parole et peut compter sur un potentiel humain très enviable. Je termine avec ces quelques phrases du pape François, tirées de Evangelii Gaudium, plus précisément de la section qui a pour titre : « Autour de la Parole de Dieu », à la fin du chapitre 3 (n° 174-175) : « La Sainte Écriture est source de l’évangélisation. Par conséquent, il faut se former continuellement à l’écoute de la Parole. L’Église n’évangélise pas si elle ne se laisse pas continuellement évangéliser. Il est indispensable que la Parole de Dieu "devienne

toujours plus le cœur de toute activité ecclésiale" […] L’évangélisation demande la familiarité avec la Parole de Dieu et cela exige que les diocèses, les paroisses et tous les groupements catholiques proposent une étude sérieuse et persévérante de la Bible, comme aussi en promeuvent la lecture orante personnelle et communautaire. »

Ces deux objectifs correspondent pleinement au programme de la FBC.

                                                                                    Nuria Calduch-Benages
                                                                                    BIB 88

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(1) Nuria Calduch-Benages est née à Barcelone (Espagne). Elle a une licence en philologie anglo-germanique (Universidad Autónoma de Bellaterra, Barcelona) et est titulaire d´un doctorat en Écriture sainte. Elle tient la chaire de l´Ancien Testament à l´Université grégorienne et est professeure invitée à l´institut biblique pontifical. Elle est vice-présidente à l´International Society for the Study of Deuterocanonical and Cognate Literature (ISDCL), membre de la Commission Biblique Pontificale depuis 2014 et de la Commission d´études pour le diaconat des femmes depuis sa création en 2016.

 
 
Vidéo
La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org