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Gilgamesh
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Marchadour Alain
Gilgamesh : introduction
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Pour l'exégète et le croyant, Gilgamesh présente un attrait considérable : ce livre a inspiré ceux qui ont écrit Genèse 1-11.
 

En publiant un Supplément sur l'épopée de Gilgamesh, nous mettons à la disposition des lecteurs un texte qui a exercé sur le Proche-Orient extrabiblique et biblique une influence considérable. Les attestations de l'épopée de Gilgamesh dans la plupart des centres de culture de l'Orient ancien, prouvent le retentissement des poèmes nés autour du héros de la ville d'Ourouk, placé dans la mythologie sumérienne peu après le déluge.

Malgré le caractère fragmentaire de ce qui nous est parvenu, nous en avons assez pour comprendre les raisons de ce succès. Ces poèmes posent en effet de façon admirable les grandes questions fondamentales de l'homme: les rapports conflictuels entre les dieux et les hommes, la plaœ de l'homme et son originalité face aux animaux, I'amour, et surtout la mort.

On peut souligner par rapport à œ dernier point l'originalité de :'épopée de Gilgamesh face aux autres écrits du Proche-Orient et son caractère étonnamment moderne. Dans la plupart des mythes anciens, I'énigme de la mort est posée comme une échéance inévitable à laquelle l'homme doit se résigner, parce que c'est la nature des choses. Cette tendance est exprimée dans Gilgamesh lui-même par la bouche de la sage cabaretière :
« Lorsque les dieux créèrent l’humanité,
C'est la mort qu'ils fixèrent aux hommes
Et la Vie, ils l'ont gardée dans leurs mains ! »

Cette résignation fondamentale devant la mort est illustrée dans un poème d'Ugarit, la légende de Danel et d'Aqhat. Alors que la déesse Anath propose à Aqhat l'immortalité en échange de son arc magique, celui-ci répond avec sagesse:
« Ne m'abuse pas, ô vierge,
Cesse d'abuser le héros en bavardant.
Quelle fin dernière un homme peut-il obtenir ?
Quelle destinée future ?
On versera sur ma tête quelque chose de blanc,
De la cendre sur mon crâne.
Puisque tout le monde meurt, je mourrai,
Mortel, moi aussi, je mourrai. »

Face à cette résignation largement attestée dans la littérature ancienne, le personnage de Gilgamesh représente le refus de la mort. Les réactions du héros à la mort de son ami Enkidou expriment l'angoisse existentielle qui l'a envahi devant la disparition de son ami dans un ton très moderne. Mais il va plus loin que la souffrance puisqu'il se révolte contre le destin des hommes en essayant d'échapper à la mort.

On sait ce qu'il advient de sa révolte : sa quête prométhéenne de vie est finalement brisée par un mystérieux serpent qui vient lui subtiliser la plante de la vie si péniblement conquise.

Les hommes de la Bible n'ont pas échappé à la fascination exercée par l'aventure de Gilgamesh. Aujourd'hui, nous sommes loin des réactions passionnelles provoquées par les rapprochements jugés scandaleux à l'époque entre Gilgamesh et les premiers chapitres de la Genèse. La publication de la littérature sumérienne et akkadienne, déchiffrée depuis peu, faisait apparaitre des contacts entre ces récits et la Bible. Dans le climat de polémique des années 1900, certains proclamaient sans nuances la grande supercherie de la Bible reconnue coupable de tricherie sur les écrits sumériens plus anciens. L'expression est du célèbre assyriologue Delitzsch qui fit une conférence retentissante en 1902 au titre allemand explicite et provoquant : Babel und Bibel (Babylone et la Bible).

Aujourd'hui, nous pouvons apprécier les relations entre des textes comme Gilgamesh et la Bible. Plus personne ne met en doute que les auteurs de Genèse 1-11 avaient sous les yeux l'Épopée de Gilgamesh. On en a la certitude quand on compare le déluge de la Genèse au déluge de Gilgamesh. Il suffit de mettre en synopse les deux recensions. Points communs et différents apparaitront immédiatement. Outanapishtim est sans conteste l'ancêtre de Noé.

Sans aller jusqu'à reproduire la même structure narrative, d'autres points de contact se dessinent. Ainsi le rapport de proximité et de distance entre l'homme et l'animal est présent dans les deux récits.

Enkidou qui a le statut d'homme-animal et ne se complaît que dans la compagnie des animaux, accède à l'humanité par l'amour d'une femme. Du coup « son intelligence s'éveille », et il déserte les animaux pour devenir l'ami inséparable de Gilgamesh. Cela évoque le récit biblique d'Adam ne trouvant pas de compagnon parmi les animaux vers lesquels Dieu l'a conduit, et laissant éclater sa joie sauvage lorsqu'il reconnait en la femme son complément.

Alors que dans Gilgamesh, l'immortalité est accessible à travers une plante, dans la Bible, c'est un arbre de vie qui symbolise le triomphe de la mort. Entre l'arbre (ou la plante) de vie et l'homme, c'est le même animal qui s'interpose: un serpent. Dans le mythe de Gilgamesh, le serpent silencieusement dérobe la plante à Gilgamesh tandis que dans le texte biblique, c'est par sa parole trompeuse que le serpent coupe définitivement à l'homme l'accès à l'arbre de vie.

La dépendance, pour une part, d'Israël par rapport à des littératures étrangères ne pose plus problème aujourd'hui. L'originalité d'Israël n'est pas le résultat d'un isolement culturel absolu comme on a pu le croire quand le Proche-Orient ancien était moins connu. Tout au long de son histoire, Israël a su se montrer hospitalier aux traditions de ses voisins. Bien loin de rejeter systématiquement tout ce qui l'entourait, Israël a eu le génie de faire siennes les richesses culturelles ou religieuses de ses voisins. Il l'a fait avec originalité en purifiant ce qui etait polythéiste ou syncrétiste et en reliant ces éléments empruntés à son expérience historique religieuse.

Celui qui lira les poèmes de Gilgamesh aura conscience de rencontrer l'un des chefs d'œuvre de la littérature. Gilgamesh a gagné une autre immortalité que celle qu'il cherchait au-delà des mers au pays de Outanapishtim. En faisant entrer le poème de Gilgamesh dans nos Suppléments, nous lui offrons un surcroit de vie grâce aux milliers de lecteurs qui vont arracher Gilgamesh à la mort par leur acte de lecture.

Pour le croyant, Gilgamesh présente un attrait supplémentaire : ce livre a inspiré ceux qui ont écrit Genèse 1-11. Dès lors, on comprend mieux que la Révélation ne méconnaisse pas la sagesse humaine. Bien au contraire ! Une des forces d'Israël est d'avoir su capter le meilleur de ce qu'il a rencontré sur son chemin. Sa foi lui a permis d'assimiler les richesses humaines, religieuses, culturelles de ses voisins en les colorant de l'originalité mosaïque. Le croyant qui voudra en faire l'expérience textuelle n'aura qu'à comparer le déluge mésopotamien et celui de la Bible. Il verra à l'œuvre l'esprit d'ouverture et de discernement qui a fait la force des écrivains bibliques.

© Alain Marchadour, SBEV / Éd du Cerf, Supplément au Cahier Évangile n° 40 (juin 1982), « Gilgamesh », p. 4-5.

 
 
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La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org