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Evangile de Jean
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Samaritaine
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Poffet Jean-Michel
Jésus et la samaritaine (Jean 4) - Introduction
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La rencontre entre Jésus et la Samaritaine n'a cessé de susciter lectures et commentaires...
 

Le parcours proposé est, tout à la fois, essentiel et déroutant. Essentiel, parce qu'il permet de se confronter à des auteurs qui se sont appliqués à lire une page célèbre du Nouveau Testament; déroutant, parce qu'on va mesurer à quel point un texte peut être lu différemment; pas forcément de manière contradictoire, encore que cela arrive, mais surtout de manière plurielle. Les choses ne sont simples qu'en apparence: Jésus rencontre une femme en Samarie et se révèle à elle. Roland Barthes appelait cela « I'illusion référentielle ». En fait, nous avons sous les yeux, non cette rencontre, mais son récit. Et dès qu'il y a médiation littéraire il y a recréation: un auteur écrit pour une communauté. L'auteur disparu, son texte est transmis à des lecteurs qui se succèdent au fil des âges. De ce jeu, de cette interaction vont naître des lectures.

En effet, "lire" n'a rien d'un acte passif où le lecteur laisserait purement et simplement advenir en lui le contenu d'un texte. C'est un acte interprétatif, risqué et souvent partiel, plus ou moins fidèle à telle ou telle partie d'un texte, plus ou moins alerté par telle disponibilité du texte. Par exemple, les maris de la Samaritaine sont au nombre de cinq (v. 18), mais Jésus ajoute: a et celui que tu as maintenant n'est pas ton mari »: cela pourrait donc faire six - un chiffre que marque l'imperfection ! Nous verrons le parti qu'en tirent Héracléon, Origène, Augustin.

Les choix vont se faire en fonction des préoccupations du lecteur (exhortations pour encourager, combat à mener, méditation contemplative) et des circonstances (temps, lieu, culture). C'est ainsi que cette femme de Samarie, confrontée au Christ, apparaît chez Héracléon comme une « pneumatique » égarée dans l'oubli de sa vraie condition; chez Origène, c'est une hérétique égarée dans de fausses lectures des Écritures; chez Augustin, elle représente l'âme des fidèles et, pour Thérèse d'Avila, l'oraison contemplative; au XVIIe siècle, dans la polémique anti-protestante et une Église très antiféministe, elle incarne l'hérésie comme telle.

Le puits de Jacob est opposé à l'eau vive promise par Jésus. 5uivant les auteurs et les circonstances, son degré de négativité est variable: ce puits, bien négatif pour Héracléon puisque s'y abreuvent surtout les troupeaux de Jacob, a une valeur positive chez Origène, soucieux de ne pas mépriser les préfigurations de l'Ancien Testament. Mais il est opposé à l'Esprit Saint pour Augustin, confronté à un autre débat. La cruche de la Samaritaine fait aussi l'objet d'interprétations différentes. Il est dit que la femme la laisse (v. 28), cela signifie-t-il qu'elle la dépose près de Jésus (Héracléon) ou qu'elle l'abandonne parce que désormais inutile (Origène, Augustin) ? Il sera intéressant de découvrir pourquoi et comment chaque auteur est conduit vers son interprétation.

Notre scène est parfois commentée de très près (Héracléon, Origène, Augustin, Chrysostome). Parfois l'interprétation patristique est à la base d'une nouvelle lecture et d'une reprise systématique (Thomas d'Aquin: le désir de Dieu, le don de l'Esprit et la foi droite, prompte et certaine de la Samaritaine), l'occasion d'une lecture spirituelle (Thérèse d'Avila) ou d'appels pathétiques à la conversion (prédicateurs du XVIIe s.). Le procédé johannique du quiproquo est reconnu ou négligé. La fatigue de Jésus figure l'Incarnation (Augustin), la pauvreté du Christ (Chrysostome), le mystère de la Passion (Thomas d'Aquin). La polémique marque souvent le commentaire, au nom même d'une lecture « en situation ». C'est le cas chez Origène et Augustin, mais aussi chez Calvin interprétant le culte en esprit et en vérité comme disqualifiant les pompeuses cérémonies des papistes. Quant aux prédicateurs catholiques (La Chétardie, par ex.), ils ne sont pas en reste pour fustiger les « nouveautés », les « novateurs » (Réformateurs) et les femmes qui leur ont offert leur protection, probablement parce qu'elles se sentaient davantage respectées !

On a donc affaire à des lectures diverses, même très différentes, confrontées, voire affrontées, mais toujours polarisées par l'actualité du texte, son sens pour l'aujourd'hui du commentateur, au plan spirituel, au plan de son action, de sa conversion. Il n'y a pas en effet "une" lecture patristique canonisable, mais des lectures souvent marquantes et géniales, d'autres fois partiales ou dépassées. Un texte n'est pas seulement gros de ce qu'il cherche à dire, il l'est encore de ce qu'on lui a permis de dire, de ce qu'on lui a fait dire, et pauvre de ce qu'on l'a empêché de dire ! Le mépris pour la femme, manifesté par certains commentaires, ne correspond guère à la pratique de Jésus, ni dans ce texte, ni ailleurs dans l'évangile. L'histoire de l'exégèse enrichit ainsi l'acte de lecture, parfois il le corrige. Le lecteur d'aujourd'hui habitué aux méthodes historico-critiques sera souvent déconcerté, agacé peut-être par tel commentaire spiritualisant ou par trop distant vis-à-vis du sens littéral. Il pourra cependant constater combien l'exégèse ancienne était polarisée par la conviction que les Écritures sont au service de la vie des communautés chrétiennes pour les stimuler dans la foi, la conversion, I'espérance.

On affirme parfois que la lecture "scientifique" de l'Écriture commencée au XVIe s. rend caduques les lectures précédentes insuffisamment fondées. Notre parcours montre que cela peut être vrai pour telle ou telle lecture, ou se vérifier sur un point partiel, mais pas de manière générale. Et par ailleurs on verra que les a priori ne sont pas réservés aux lectures anciennes: preuve en est l'interprétation délicate du v. 22 (le salut vient des juifs) et ses avatars jusque dans notre XXe siècle soucieux d'une exégèse "scientifique".

Le bref panorama de l'exégèse contemporaine illustre le propos du récent Document de la Commission biblique pontificale sur L'interprétation de la Bible dans l'Église : on a tout intérêt à confronter différents types de lectures. Elles ne s'appliquent pas toujours toutes à un même texte, elles sont d'un apport différent suivant le type de texte (récit historique, hymne, lettre paulinienne) mais le foisonnement actuel manifeste à l'envi que le texte, déjà si souvent lu, est encore à lire par les lecteurs et lectrices d'aujourd'hui, comme il le sera demain.

Ce Supplément s'ouvre cependant sur les traditions juives autour du puits. Cela s'imposait dans la mesure où le Nouveau Testament n'est pas un texte sans arrière-fond, sans code culturel ! 11 s'appuie non seulement sur les Écritures de la première Alliance, mais encore sur l'interprétation que l'on donnait à ces textes dans les milieux juifs au tournant de notre ère, et dont l'écho nous a été gardé, dans les targoums notamment. Origène était au fait de cet héritage, quand bien d'autres le méconnaissent entièrement. L'exégèse contemporaine a permis cette redécouverte. L'iconographie atteste d'ailleurs la pertinence de ces lectures et relectures qui, de l'Ancien Testament, conduisent au Nouveau et en assurent l'interprétation. La rencontre entre Jésus et la Samaritaine n'a cessé de susciter lectures et commentaires : hier comme aujourd'hui s'y mêlent « du neuf et de l'ancien ».

© Jean-Michel Poffet, SBEV / Éd du Cerf, Supplément au Cahier Évangile n° 93 (septembre 1995), « Jésus et la samaritaine (Jean 4) », p. 5-6.

 

 

 
Jn 4
 
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