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Ecriture
1259
Jérôme
1615
Vulgate
333
Jay Pierre
L'héritage de Jérôme
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Jérôme a très rapidement été reconnu comme une autorité en matière d'Écriture sainte...
 

Les critiques répétées qu'a valu à Jérôme l'audace de ses travaux scripturaires n'ont pas empêché qu'il soit reconnu dès son époque comme une autorité en matière d'Écriture sainte. La postérité a fait mieux que ratifier ce jugement.

Nous l'avons vu avec la Vulgate : le triomphe progressif de sa traduction sur les anciennes versions latines auxquelles s'était identifiée jusqu'alors la tradition de l'Église lui a apporté une éclatante revanche posthume. Et l'influence que cette traduction a exercée au fil des siècles sur les langues et les littératures de l'Occident chrétien en a fait une des pierres angulaires de la culture occidentale.

Quant à ses commentaires, déjà tous connus d'Augustin, ils figurent deux siècles plus tard dans la bibliothèque d'Isidore de Séville, et à la même époque les manuscrits les plus anciens que nous en possédons attestent leur diffusion. Bède, qui n'a qu'estime pour le traducteur de l' hebraica veritas, les cite abondamment. Au siècle suivant, avec la Renaissance carolingienne qui en multiplie les copies, s'affirme un intérêt qui ne se démentira pas, notamment pour ceux de Matthieu, d’Isaïe, de Jérémie, mais aussi de Jonas. A travers leur lecture et les emprunts qui leur sont faits parviendra indirectement au Moyen Age latin l'écho de l'exégèse grecque que Jérôme avait répercuté dans son œuvre.

Mais en faisant de lui bientôt la figure emblématique du sens littéral, la tradition médiévale montrait bien dans quel sens s'exerçait son influence: retour à l' hebraica veritas, souci d'établissement du texte, recours aux traditions des Hébreux et aux disciplines profanes pour asseoir un sens littéral, soubassement de toute interprétation spirituelle. Ce sont là autant de traits de l'exégèse hiéronymienne que le Moyen Age honorait par ce patronage. Ils ne seront pas non plus étrangers au regain de faveur que Jérôme rencontrera chez les humanistes de la Renaissance, séduits par ce savant "trilingue" et cet esprit indépendant.

Écoutons Érasme, son premier éditeur moderne, le présenter à ses lecteurs : « Quel esprit fut plus ardent à l'étude que le sien, plus acharné à se former une opinion, plus fécond en découvertes ? [...] Qui a comme lui étudié l'ensemble des saintes Écritures, les a absorbées, assimilées, travaillées, méditées ? » Et d'ajouter : « C'est d'un fleuve d'or, c'est de la plus riche bibliothèque que dispose celui qui possède le seul Jérôme. » Ces élans enthousiastes aux accents quasi hiéronymiens traduisent bien l'admiration que les humanistes nourrissaient pour Jérôme. À la même époque, de Ghirlandaio à Durer, l'iconographie hiéronymienne substitue à l'image de l'ermite au désert celle du savant dans son cabinet d'étude.

Au siècle suivant, dans son Histoire critique du Vieux Testament, Richard Simon, dont la lucidité critique apparaît plus aiguisée, n'en parle pas moins de Jérôme comme du « plus savant des Pères après Origène ». Il précise, rejoignant l'intuition des théoriciens médiévaux des sens de l'Écriture : « Nous n'avons point au reste d'ancien auteur où l'on puisse mieux apprendre le sens littéral de l'Écriture que saint Jérôme », avant d'ajouter: « On doit lui rendre cette justice qu'il est le premier des Pères qui ait su la manière critique dont on devait expliquer l'Écriture. » Sous la plume du père de l'exégèse critique moderne, ce n'est pas un éloge banal.

De fait, tout en étant profondément marquée par son époque, la physionomie intellectuelle de Jérôme lecteur de l'Écriture comporte des traits qui le rapprochent de certaines exigences qui sont encore les nôtres. Toutefois il n’est plus aujourd'hui, et depuis longtemps, I'inspirateur d'une exégèse vivante. Comment eût-il pu le rester avec l'essor d'une exégèse biblique qui, de Richard Simon à nos jours, s'est engagée dans des voies qui ne cessent de se renouveler ?

© Pierre Jay, SBEV / Éd du Cerf, Supplément au Cahier Évangile n° 104 (juin 1998), « Jérôme, lecteur de l’Écriture », p. 71-72.

 
 
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