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Genre littéraire
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Livre de Jonas
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Auneau Joseph
Le genre littéraire du livre de Jonas
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On a tenu longtemps le livre de Jonas pour un récit historique...
 

La défense de l’historicité

On a tenu longtemps le livre de Jonas pour un récit historique. Jusqu'aux temps modernes, c'était l'opinion la plus commune, du moins dans l’Église catholique. On avançait des arguments d'autorité, on invoquait la tradition juive, I'autorité de Jésus. L'existence du prophète Jonas n'est-elle pas documentée dans l'histoire ? Si Élie est allé en Phénicie et Élisée en Syrie, pourquoi la mission de Jonas à Ninive serait-elle impossible ?

Les fouilles archéologiques permettaient en outre de répondre à quelques objections. Les trois jours de marche de Jonas ont beaucoup excité les esprits. Au XVlle siècle, après un examen minutieux des ruines, on a soutenu que « le périmètre du rempart se chiffrait par quelque 96 kilomètres et que trois chars, placés côte à côte, auraient pu circuler sans difficulté sur son chemin de ronde » (1). On s'est aussi demandé s'il n'était pas possible d'envisager que des gens vivant loin de l'Assyrie entendaient par là « ce que nous appelons maintenant "le triangle assyrien" et qui déroulait, de Khorsabad (au nord) à Nimrud (au sud), le chapelet presque ininterrompu de ses agglomérations et ce, sur une longueur de quelque quarante kilomètres » (1). Le chiffre de 120.000 habitants (4,11) n'a pas paru exagéré, sur la base d'une estimation affirmant que la population de Ninive pouvait atteindre jusqu'à 174.000 personnes (1). Mais, s'il s'agit des seuis enfants, la population serait alors d'un million d'habitants.

On n'est pas en panne d'ingéniosité pour défendre l'historicité du récit. On a imaginé « que le prophète, projeté hors du navire, aurait été recueilli sur un autre vaisseau dont le nom était La Baleine et dont la poupe était ornée de l'image de cet animal : si Dieu paraît commander au poisson, alors qu'en réalité il ne fait que diriger le bateau, c'est là un procédé de style primitif. N'est-on pas allé jusqu'à supposer que Jonas, après avoir fait naufrage, aurait logé dans un hôtel à l'enseigne de la Baleine ! (2).

Un conte théologique

Les essais pour sauver l'historicité du récit ont fait naufrage. On court le risque de confondre les méthodes en appelant l'archéologie à la rescousse. Le texte n'affiche aucun indice qui aiderait à situer l'événement dans l'histoire, alors que les livres prophétiques fournissent habituellement un synchronisme. Le roi de Ninive n'est pas nommé. Dans le récit, tout pari't excessif: la grandeur de la ville, le nombre des habitants, la démarche de pénitence des Ninivites qui s'étend aux animaux. Sans nier la possibilité du miracle on peut trouver artificielle l'accumulation dé faits miraculeux: le déchaînement subit de la tempête, le séjour de Jonas dans le ventre du poisson, sa libération, la succession de phénomènes étranges à la fin du récit (le ricin, le ver, le vent d'est brûlant). L'auteur multiplie les invraisemblances, à commencer par la mission d'un prophète hébreu dans la puissante Ninive. Pourquoi les matelots font-ils porter à Jonas la responsabilité de la tempête ? Comment expliquer les changements d'attitude de Jonas ? Surtout, quand on sait la manière dont la Bible parle des Assyriens, notamment la prophétie de Nahoum (Na 3) et dont les textes assyriens parlent des ennemis vaincus et de leurs dieux, on a peine à croire que les habitants de Ninive aient pu se convertir aussi rapidement et aussi totalement au Dieu d'Israël.

De nombreux signaux suggèrent au lecteur de ne pas lire ce récit au premier degré. Cette fiction fort bien réussie est à comprendre sur un autre registre que l'exactitude des faits rapportés. L'intention de l'auteur est didactique. Il fournit à son lecteur un certain nombre de clés qui le feront accéder à un message dont la vérité et l'historicité se situent sur un autre plan.

Un conte satirique

Ajoutons que ce conte théologique fait un usage délibéré de l'ironie. L'ironie se trouve partout dans le livre de Jonas. Le nom même du prophète signifie "colombe", alors qu'il a plutôt l'allure d'un faucon. Jonas adopte avec constance des réactions inappropriées. Il s'acquitte de sa mission avec une évidente mauvaise volonté. Si les Ninivites se convertissent, c'est plutôt malgré lui que grâce à lui. Il est étrange qu'un prophète conçoive du dépit de la conversion de ses auditeurs.

Jonas fait plutôt figure d'antihéros, ballotté par les événements et toujours en décalage par rapport à sa mission. L'auteur le laisse exhaler ses états d'âme et ses ressentiments, mais il juge d'un autre point de vue. Cette distance entre l'auteur et son héros relève aussi de l'ironie. L'enseignement du conte théologique passe par la satire.

© Joseph Auneau, SBEV / Éd du Cerf, Supplément au Cahier Évangile n° 110 (décembre 1999), « Jonas, un conte théologique », p. 7-8.

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(1)  Cité par A. Parrot, Ninive et l'Ancien Testament (CAB 3), Delachaux et Niestlé, 1955, p. 8 et 64.

(2)  Propos cités par A. Feuillet dans Jonas (le livre de), DBS IV, col. 1118, qui ajoute : « De telles explications ne valent pas la peine d'être réfutées. »

 

 

 
 
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La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org