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Histoire
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Récit
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Billon Gérard
Récit, histoire et foi (à partir de Lc 2 et Mt 2)
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Critique des sources, des formes ou de la rédaction : les méthodes historico-critiques n'ont pas manqué d'ausculter en tous sens les récits de Lc 2 et de Mt 2...
 

Critique des sources, des formes ou de la rédaction : les méthodes historico-critiques n'ont pas manqué d'ausculter en tous sens les récits de Lc 2 et de Mt 2. Il suffit de parcourir la somme de Raymond Brown, The Birth of the Messiah, dans sa dernière version de 1993, ou les récents commentaires de Franc,ois Bovon, L'Évangile selon saint Luc 1-9 (1991) et de Craig S. Keener, A Commentary on the Gospel of Matthew (1999). Tous foisonnent d'érudition, se fixant sur l'archéologie du texte, sa génétique et le rapport qu'il entretien avec le contexte social. Mais la dimension historique d'un texte n'est pas seulement génétique. De nouvelles approches comme la sémiotique, la psychologie des profondeurs ou la narrativité en élargissent l'horizon. Il y en aurait d'autres: rhétorique, féministe, etc. En quelques noms, volontairement sélectifs, bref parcours sur les rapports entre récit et histoire.

Un genre littéraire ?

Dans ses commentaires des évangiles de Luc (1919) et de Matthieu (1922), le P. Lagrange, fondateur de l'École Biblique et Archéologique de Jérusalem, montre une science très grande non seulement de la philologie, de la littérature et de l’histoire antique, mais aussi des commentaires patristiques et des targoumim. Dans la critique littéraire des récits de l'enfance, sa connaissance des lieux et des coutumes locales lui vient naturellement, non comme preuve mais comme complément en faveur de la vraisemblance. Ainsi, concernant l'astre de Mt 2,1, il se déclare frappé, pour l'avoir vue, par la comète de Halley passant dans le ciel de 1910: des astrologues antiques auraient fort bien pu être intrigués par un phénomène stellaire de ce type. Dans sa lecture de Lc 2, il rapproche Joseph des orientaux de son époque qui habitent loin du village familial...

Ces arguments de vraisemblance ne font pas le poids, il le sent bien, devant ceux qui mettent en doute l'historicité globale des faits et qui, en bons spécialistes des religions comparé, font rentrer les motifs des récits bibliques dans le vaste champ du "folklore". Les héros exceptionnels que sont Sargon, Moise, Cyrus échappent tous comme Jésus à un grand danger dès leur naissance. Mithra, Osiris ou Cyrus sont recueillis, parfois élevés, par des bergers. Et l'historien Dion Cassius, au début du IIIe siècle, rapporte comment le roi parthe Tiridate vint à Rome se prosterner devant l'empereur Néron.

Le P. Lagrange pointe les faiblesses de telles comparaisons, mais il prend au sérieux ceux qui expliquent le caractère fictif des événements par la volonté des évangélistes de montrer le caractère messianique de Jésus. La critique historique pourrait incliner à reconnaître à ces récits un caractère légendaire sans rien sacrifier de la carrière surnaturelle de Jésus. C'est, dirait-on, parce qu'il s'est fait reconnaître pour le Messie d'après ses miracles, que Jésus a été sur ce point assimilé aux héros les plus illustres de l'histoire 1...1. On verrait dans ces récits un genre littéraire, [...l une introduction symbolique à l'action de Jésus, sauveur d'Israël et des Gentils (Évangile selon saint Matthieu, p. 40) Encore faudrait-il que les récits de Mt et de Lc soient effectivement folklore ou « création littéraire artificielle ». Ce que le P. Lagrange nie, insistant sur la tradition reçue et sa plausibilité, la part des évangélistes « consistant à montrer le rapport de ces histoires avec le plan divin, » en particulier grâce aux citations scripturaires.

Écrit hier, lu aujourd'hui

Presque cinquante ans plus tard, dans son Évangile de l'enfance selon St Matthieu (1968), André Paul écarte résolument toute identification de l'astre avec un phénomène naturel quelconque. De façon convaincante, il montre que l'étoile doit être cherchée~ non dans le ciel mais dans le texte biblique, en particulier celui de Nb 24,17 (cf. p. 9) et il en suit les variations dans le targoum. Quant à la visite de mages, il y verrait bien une construction à partir d'un souvenir réel: Hérode passait pour avoir reçu une fois ou l'autre de fastueux étrangers. Construction attribuée moins à un individu nommé Matthieu qu'à une Église à majorité judéo-chrétienne en conflit avec le judaïsme pharisien. De 1922 à 1968, la critique historique s'est donc déplacée des faits au récit. Il ne s'agit pas seulement d'examiner le poids d'histoire des faits racontés (astrologues, comètes, cruauté d'Hérode) mais de jauger la valeur des récits, eux-mêmes objets historiques.

Par rapport au début du siècle, ont émergé d'un part l'importance de la communauté ecclésiale et d'autre part celle des méthodes d'interprétation communes aux premiers chrétiens et aux juifs, le midrach (cf. Supplément au CE 82). Les judéo-chrétiens de l'Église de Mt ont compris que Jésus est le roi des juifs, né selon les Écritures dans la cité de David; il s'est levé tel un astre en Israël pour régner en même temps sur des peuples nombreux. Sa naissance est un événement eschatologique et la prosternation des mages en est le signe.

Il restait un pas à franchir. Le récit non comme objet historique, mais comme objet littéraire. Sa valeur tient moins à ses origines qu'à sa puissance d'évocation pour aujourd'hui grâce à son réseau de significations. Après d'autres - dont René Laurentin - Jean Calloud et François Genuyt se sont essayés en 1996 à une lecture sémiotique de Mt 2,1-12. Cet épisode est le premier volet d'une séquence relative à la reconnaissance de l'enfant par ses contemporains, juifs ou païens : elle concerne sa royauté. Le parcours des mages, d'Orient à Jérusalem puis à Bethléem et enfin leur retour par un autre chemin est un parcours de connaissance qui concerne une royauté bien énigmatique puisqu'elle emprunte à du connu (Michée, David) et de l'inconnu (tout le reste). Le départ se fait sur un savoir (lié à l'étoile) qui se délite et subit une série d'accrocs: le roi n'est pas à Jérusalem mais à Bethléem, il est roi mais aussi pasteur (Mi 5), il est enfant avec Marie sa mère plus que roi des juifs. En repartant par un autre chemin, les mages continuent de se laisser guider par Dieu.

L'intérêt de telles analyses est de permettre au lecteur de se confronter aux énigmes du texte, celles qui font avancer de surprises en surprises et éprouvent sa foi. Le sens est moins dans le texte comme travail de la communauté rédactrice que par le texte. Et l'histoire qui est rejointe 'est plus le passé, mais le présent.

Profondeur du texte et dessein de Dieu

Au début du siècle, H. Greismann pensait que le récit de la Nativité avait été indépendant : en l'intégrant dans son évangile et en rajoutant Joseph et Marie, Luc aurait enlevé aux bergers leur fonction première, à savoir garder et élever l'enfant trouvé. Ce récit "primitif" de la Nativité intéresse Eugen Drewermann dans De la naissance des dieux à la naissance du Christ (1986). Il attire d'abord l'attention sur le titre de Sauveur pour tout le peuple révélé par l'ange aux bergers, titre qui rapproche Jésus du dieu guérisseur Asclépios. Les deux naissances ont des parentés symboliques: accouchement en voyage, la nuit, puissances célestes interprétant l'événement, présentation de l'épisode comme accomplissement d'une promesse. Le récit introduit les lecteurs dans la sphère de la création primordiale, de l'origine de la vie et de la mort (que l'enfant soit persécuté est d'ailleurs nécessaire car toute nouveauté rencontre des résistances). Or, ajoute Drewermann, les premiers destinataires du message de salut sont les bergers. Choisis non pour leur pauvreté mais pour leur dimension mythique : entre nature et culture, entre nomades et sédentaires, ils marquent une limite et la franchissent. La façon dont est suscitée en eux une force créatrice encore inutilisée interroge notre propre devenir humain. Et c'est Jésus Sauveur qui rend cela possible.

On a pu reprocher à une telle lecture une sous-estimation des Écritures juives et une surestimation du mythe grec. Les conditions d'écriture importent moins à Drewermann que les archétypes qui travaillent le langage employé par les évangélistes pour dire Jésus Sauveur. Il y dans Lc 2 et Mt 2 une puissance qui ne doit pas grand chose aux contingences historiques. Ou alors le génie des premiers chrétiens, quand ils racontent le Messie, serait d'avoir su trouver les mots et les images les plus forts, les plus enfouis en tout être humain, susceptibles par là de réveiller chacun, quels que soient les lieux et les époques : si ce ne sont pas là seulementdes images, elles donnent vie au monde. Les rêveries suscitées au cours des siècles participent de cette vie: sur l'indication d'Is 60 et du Ps 72, voilà les mages devenus rois, riches et sages. Leurs cadeaux explicitent le mystère de Pâques: royauté, divinité, mort. Cela émerge des profondeurs et le salut de Dieu montre une puissance infinie.

D'une autre manière, l'approche narrative rapatrie le texte biblique dans la littérature mondiale. Si tel procédé d'écriture - le midrach - affiche une inscription historique, le récit dans son ensemble propose une lecture reconduite à l'actualité puisque le narrateur (rôle littéraire qui survit à l'auteur réel) parle toujours à son lecteur au présent. Mark Coleridge (The Birth of the Lukan Narrative, 1993), relève tout 1'inattendu et le bizarre de la succession des événements en Lc 2 (alors que le P. Lagrange en valorisait plutôt le caractère normal). Il conclut que, comme souvent dans la Bible, Dieu contrôle l'histoire mais par des chemins énigmatiques. Ce qui intéresse Lc, c'est l'interprétation de la naissance, non le fait en lui-même. Une interprétation qui échappe à la seule cogitation humaine et qui exige une intervention divine. Et si les destinataires de la révélation sont des gens à la périphérie (sociale certes, mais surtout narrative: on ne les reverra plus), c'est que le message compte plus que ses diffuseurs. Le signe de la crèche paraît absurde. L'évangile paraît étrange. L'un et l'autre attendent la foi pour être reçus en vérité. Et que Marie cherche le sens de tout cela est une indication donnée au lecteur : même quand le ciel intervient, il reste encore une tâche à l'être humain : la tâche de comprendre.

Le dessein de Dieu se réalise à travers obstacles, résistances, ambiguïté. Le recensement d'Auguste et la fourberie d'Hérode l'éloignement des mages et la mise à distance dés bergers, l'astre et les anges ont leur place dans l'histoire de l'Alliance. Aujourd'hui comme hier. Le P. Lagrange le disait en 1922 à propos du récit de Mt: Tout rentre dans le dessein de Dieu qui a pu se servir de dispositions d'esprit contestables, et d'une incontestable bonne volonté, pour amener les mages aux pieds de l'enfant, tandis que la science parfaitement correcte des docteurs d'Israël ne leur a servi à rien.

 

© Gérard Billon, SBEV / Éd du Cerf, Supplément au Cahier Évangile n° 113 (octobre 2000), « Les mages et les bergers », p. 125-128.

 
Jérusalem: l'entrée du St Sépulcre
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