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Exégèse médiévale
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Poffet Jean-Michel
L'exégèse médiévale redécouverte
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L'exégète contemporain est invité, en ce qui concerne l'exégèse médiévale, à réviser son jugement sur plus d'un point. ..
 

Je ne dois qu'à l'amitié de G. Dahan l'honneur de conclure brièvement ce Supplément. L'adjectif « moyenâgeux », selon mon dictionnaire, désigne ce qui est « vieilli ». C'est tellement vrai qu'il a fallu inventer un autre adjectif : « médiéval » pour désigner positivement ce qui relève de cette période de l'histoire. De ce fait les spécialistes du moyen âge sont devenus des « médiévistes », qualificatif inspirant davantage de considération. Il a fallu le ravalement des cathédrales et des édifices noircis par les siècles pour qu'on en redécouvre la splendeur; une entreprise similaire s'imposait dans le domaine de l'exégèse. Celle des Pères, plus encore celle du moyen âge, apparaissaient à plus d'un exégète de la modernité comme définitivement dépassées et irrémédiablement vieillies du fait de l'avènement du questionnement historique et critique. L'exégète actuel, à l'entrée du troisième millénaire, est invité à réviser son jugement sur plus d'un point. Il peut le faire notamment grâce à l'œuvre de G. Dahan qui nous donne ici le meilleur d'innombrables études de première main et beaucoup pLus techniques. Je pense en particulier à la véritable Somme qu'est son ouvrage L'exégèse chrétienne de la Bible en Occident médiéval (XIIe – XIVe siècles), Paris, Cerf, 1999.

La plus grande différence entre l'approche médiévale des Écritures et l'approche historique et critique consiste dans la distance méthodologique instaurée par l'exégète moderne entre lui-même et le texte étudié. Ces documents ne nous ont pas été adressés par l'auteur, ils sont des textes du passé et demandent à être étudiés comme tels. L'exégète veillera donc à s'armer des instruments adéquats en fait de grammaire, connaissances historiques, géographiques, archéologiques et culturelles afin de maîtriser au mieux l'interprétation, à distance précisément des convictions de l'interprète. Il apprendra à servir l'interprétation plutôt qu'à s'en servir. Idéal de neutralité bienveillante qui n'a d'ailleurs pas toujours tenu ses promesses. Pourtant il faut le reconnaître, l'ensemble des méthodes historiques et critiques a entrainé une réelle fécondité dans la connaissance des textes bibliques, de leur arrière-fond culturel, dans une mise en perspective historique des uns par rapport aux autres. Une immense érudition les a accompagnés, parfois même ensevelis....

À tel point qu'aujourd'hui la question qui se pose de plus en plus et a été à l'origine de méthodologies nouvelles concerne à nouveau le lecteur. Quel intérêt a ce texte pour nous aujourd'hui ? Ces pages, écrites hier sans aucun doute, visaient pourtant et continuent d'interpeller le lecteur croyant. Il m'est apparu particulièrement intéressant de repérer comment l'exégète médiéval combine dans son exégèse l'approche scientifiquement raisonnée et l'impact de la lecture sur le croyant. Les méthodologies sont en partie conditionnées par une culture, nous ne sommes plus au moyen âge et la copie n'a souvent pas la patine et la classe de l'authentique. Il n'empêche que l'esprit de cette exégèse m'apparaît fondamental et de nature à féconder l'herméneutique scripturaire chrétienne aujourd'hui encore.

Un préjugé tenace à dissiper concerne l'aspect scientifique de l'exégèse: elle serait scientifique chez les modernes et accomodatice chez les médiévaux, livrée à l'appropriation spiritualisante. Rien n'est moins exact, on l'a vu. L'exégète des temps modernes n'est pas le premier à se donner des instruments pour étudier de près ies Livres bibliques. Le travail technique d'un Origène (les Hexaples) était connu pour l'Antiquité. Il restait à rappeler combien les biblistes du moyen âge ont déployé d'énergie et d'inventivité pour se doter des instruments nécessaires : les concordances, les correctoires, les recueils étymologiques notamment. Et tout cela pour servir au mieux l'étude biblique. On peut parler d'une véritable passion pour la quête du sens, et du sens littéral d'abord, avant de passer au sens spirituel dans toute la richesse de ses composantes. Il n'est pas banal de prendre connaissance du but ultime de ces instruments de travail: servir l'étude bien sûr mais aussi la prédication. Le dossier rédigé par Nicole Bériou a montré à quel point science et souci pastoral ne sont pas dissociés: I'étude conduit au sens littéral et spirituel, elle débouche enfin sur la prédication, la prière, l'appropriation personnelle en vue d'une vie évangélique. Mais il est bon d'y insister. La conviction de ces exégètes est que la prédication et le sens spirituel des Écritures ne se donnent pas d'emblée mais après une quête lente, laborieuse et souvent difficile, du sens littéral. Dont acte. Le propos garde toute sa valeur et sa portée.

Un autre aspect est fascinant : c'est la liberté du chercheur. Pour qui se rappelle les débats épiques du siècle dernier, les souffrances endurées par plus d'un chercheur, il est rafraîchissant de relire commentaires et études du moyen âge. Établissement du texte, discussion des variantes, recherche de la signification des mots, et surtout de leur force signifiante: tous ces efforts témoignent de la complexité de la tâche. Le texte n'est pas toujours sûr, ni toujours clair. Que ce soit dans les monastères, que ce soit dans les universités naissantes, I'Écriture est quotidiennement lue, étudiée, et de plus en plus questionnée. Et cela au cours d'un cursus d'étude de dix ans pour la théologie... Ceci explique cela.

J'ai aussi été fasciné en lisant G. Dahan, par l'ampleur qu'accordent les médiévaux au sens littéral: la lettre fonde et soutient le sens qui va nourrir l'intelligence théologique des textes. Et pourtant il y a encore un espace pour la quête du sens spirituel dans ce saut herméneutique typique de l'exégèse chrétienne: le Christ devient à la fois le centre des Écritures et le maître d'exégèse qui aide à les parcourir. L'allégorie n'est pas d'abord ni seulement une fantaisie de lecture, c'est d'abord la lecture des Écritures à partir du Christ. Le lecteur, qu'il soit moine ou maître dans une université, peut alors orienter la lecture vers l'appropriation morale (surtout le fait de lecture monastique) et la destinée glorieuse des croyants. G. Dahan fait bien percevoir aussi combien il s'agit moins d'un carcan plaqué sur les textes qu'une quête subtile et attentive des virtualités signifiantes d'un texte où le savant et le croyant unissent les efforts et les ressources de leur questionnement.

Il faut encore souligner l'impact des exégètes juifs sur l'exégèse du moyen âge. Ce Supplément montre à quel point les exégètes chrétiens savaient interroger les exégètes juifs, c'est vrai pour l'établissement du texte mais c'est aussi vrai dans le sens à donner à tel ou tel passage de l'Ancien Testament. C'est probablement cette proximité qui explique aussi le combat que les uns mènent contre les autres. Il fallait que les chrétiens expliquent en quoi et pourquoi leur lecture divergeait dorénavant de celle de leurs aîsnés juifs. La venue du Christ a fait de tout un Évangile, aimait dire Origène. Elle jaillit des textes du Nouveau Testament, mais elle lance aussi ses rayons sur l'ensemble des textes de l'Ancien Testament. Ce ne sont pas seulement les textes qu'elle éclaire (ils avaient un sens en eux-mêmes, et les modernes y insistent beaucoup), mais bien les réalités qu'ils interprétaient. Ce jeu entre la réalité et le texte est fondamental pour qui veut saisir la conception qu'avaient les médiévaux de l'inspiration des textes bibliques. Le sens littéral et le sens spirituel déploient leurs virtualités jusqu'à l'infini. C'est un peu comme pour le marcheur en montagne qui découvre un nouvel horizon chaque fois qu'il parvient à un nouveau plateau. Le sommet se dérobe parfois longtemps à la quête du marcheur, et pourtant celui-ci ne cesse de le chercher et de s'en approcher. Cette quête infinie du sens est proche de la quête juive du midrach, mais elle trouve un fondement supplémentaire et essentiel dans la personne du Christ. En achevant les Écritures, en étant la clé du corpus réuni (Ancien et Nouveau Testament), il ouvre des horizons nouveaux et essentiels. Ce n'est pas le moindre mérite de ce Supplément de l'avoir aussi clairement exposé.

 

© Jean-Michel Poffet, SBEV / Éd du Cerf, Supplément au Cahier Évangile n° 116 (juin 2001), « L’occident médiéval, lecteur de l’Écriture », p. 95-97.

  

 
 
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