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Actes des Apôtres
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Première communauté chrétienne
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Bouyer Vianney
Un seul coeur et une seule âme ... une Église trop belle pour être vraie ? Petite exploration des Actes des apôtres
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Que penser de la description idyllique de la première communauté chrétienne de Jérusalem dans les Actes des Apôtres ?
 

Le lecteur du livre des Actes des Apôtres est impressionné par la description de la première communauté chrétienne de Jérusalem. L’unanimité dans le partage des biens, la prière et le témoignage provoque son admiration. Tableau idyllique ? Utopique ? Irréaliste ? L’Église des premiers temps – une poussière d’Églises semées de Jérusalem à Rome – n’en finit pas d’alimenter notre espérance.

Par Vianney Bouyer, prêtre du diocèse d'Angers. Séminaire interdiocésain de Nantes.

 

• Le récit des Actes (Actes 4,32-35)

32 Or la multitude des croyants avait un seul cœur et une seule âme et personne ne disait qu’il avait quelque bien à lui mais tout était commun.
33 Et avec une grande force, les apôtres rendaient témoignage de la Résurrection de Jésus et une grande grâce était sur eux tous.
34 Personne parmi eux n’était dans l’indigence car les propriétaires de champs et de maisons, les vendaient et apportaient le prix de la vente.
35 Et on le déposait aux pieds des apôtres et on le partageait à chacun selon ce qu’il avait besoin (Ac 4,32-35)

Lorsqu’il décrit la première communauté chrétienne de Jérusalem, Luc, l’auteur des Actes prend-il ses rêves pour des réalités ? Car véritablement on croit rêver, tout baigne… Les croyants décrits ici vivent sous le régime d’un partage total des biens. Le beau temps de la marche d’Israël au désert est de retour. Lorsque la manne descendait du ciel, personne ne manquait de rien (Ex 16,18). Désormais, le pain ne vient plus du ciel, le partage assure à tous de quoi vivre. Plus d’une société pourrait envier ce groupe sans propriétaire ni indigent. Dans l’univers très inégalitaire des sociétés antiques, il y a là une réelle contestation des modèles ambiants. Bien plus, l’expression connue : un seul cœur et une seule âme, suggère que la bonne entente, la prière, les efforts missionnaires, tout va dans le même sens. Tous reconnaissent l’autorité des apôtres. Les apôtres exercent leur pouvoir en commun. Aucun apôtre ne se distingue des autres, ce qui doit faire rêver plus d’une conférence épiscopale.

Cette unanimité apostolique s’épanouit dans la qualité du témoignage rendu au Christ ressuscité, à tel point que la grâce est sur eux, comme sur le jeune Jésus de Nazareth (Lc 1,40). Il est possible d’apporter d’autres compléments à cette description. Ac 2, 42 présentait déjà les piliers de cette vie chrétienne réussie : « Ils étaient assidus à l’enseignement des apôtres et au partage, à la fraction du pain et aux prières ». La Parole et l’eucharistie sont inscrites au cœur de la communauté. Non pas de façon discontinue, mais chaque jour (Ac 2,46) on à faire à des pratiquants réguliers ! Le Temple n’est plus le lieu des sacrifices des animaux, mais de la louange du vrai Dieu, ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être, enfin la vraie religion s’exprime, comme Jésus l’avait souhaité (Lc 19, 45- 47 ; Ac 2,46. 5,13) ! D’ailleurs personne ne s’y trompe, et le peuple tout entier exalte ce groupe de croyants rayonnants, hors du commun dont les leaders accomplissent les mêmes miracles que le grand prophète (Ac 5,12.16). Le nombre des disciples s’accroît rapidement (Ac 2,47).

Voici donc une Église qui est la copie conforme de son Seigneur, qui réalise à la lettre le programme des béatitudes : « Heureux vous les pauvres, le royaume de Dieu est à vous » (Lc 6,20). Jésus peut être fier de ceux qu’il a choisis, ils n’ont pas dilapidé l’héritage. Du coup, les exigences de l’Evangile ne sont pas hors d’atteinte. Le royaume de Dieu est au milieu de nous. Et pourtant …

Un tableau idyllique ?

Pourtant les savants les plus sérieux restent sur la réserve. Il suffit ici de lire le titre que l’édition de la Bible d’Osty-Trinquet (1973) a donné au passage cité ci-dessus : Deuxième tableau idyllique de l’Église primitive : la mise en commun des biens. C’est une invitation à la prudence : il ne s’agit pas d’une série d’images prises sur le vif… Les Actes des Apôtres passent peut-être trop vite sur les difficultés, les tensions de la première génération chrétienne. Le récit nivelle peut-être les différences au profit d’une unité idéalisée. Rédigées 20-30 ans avant les Actes, les épîtres de Paul rendent parfois un tout autre son que les Actes.

À Antioche, Paul s’oppose à Pierre et Barnabé sur des points qui n’ont rien de mineur puisqu’il s’agit de l’attitude à adopter avec les non circoncis dans les repas communautaires (Ga 2,11-18). Les Actes ne pipent mot de ce conflit entre chefs de l’Église. En Ac 15,  l’assemblée de Jérusalem se déroule dans une ambiance de discussion somme toute paisible et parvient à régler le problème de la circoncision des païens.  Comme beaucoup d’historiens de son temps, Luc est soucieux d’édification, il propose des exemples à imiter, des exemples qui s’incarnent dans la vie des personnages et des groupes de l’histoire qu’il raconte. Ceci dit, il n’y a pas lieu de l’accuser de naïveté, d’idéalisme ou de révisionnisme. Il est sans doute plus fructueux de relire attentivement les Actes pour mieux découvrir que la diversité s’inscrit dans l’unité, que pour devenir un seul cœur et une seule âme, il faut passer par bien des épreuves, pour reprendre les mots d’une exhortation de Paul (Ac 14,22).


Une étonnante diversité qui engendre des tensions…

Avant même que l’évangile ait franchi les frontières d’Israël, le groupe des disciples témoigne déjà d’une étonnante diversité. Dès la chambre haute où tous sont en attente de l’Esprit promis, en Ac 1,12-14, nous avons déjà à faire à plusieurs groupes : les onze  apôtres; quelques femmes avec Marie, mère de Jésus ainsi que ses frères. Des hommes et des femmes, les amis et la famille du Seigneur. Les héritiers spirituels et charnels ensemble dans un même lieu alors que jadis, les deux cercles étaient bien distincts : « Sa mère et ses frères survinrent près de lui. On lui annonça : “ ta mère et tes frères, se tiennent dehors, voulant te voir”. Il leur répondit en disant : “ma mère et mes frères, ce sont ceux qui écoutent la Parole de Dieu et la mettent en pratique” » (Lc 8,19-21).La prière réunit et Marie est là, comme à la jointure des deux groupes, c’est sa dernière apparition dans le Nouveau Testament. Il faudrait pouvoir s’attarder un moment sur la liste des apôtres : il y a des noms juifs traditionnels comme Jacques / Jacob (le père des douze tribus), Matthieu ou Simon mais aussi des noms grecs peut-être plus modernes, comme Philippe ou André. On devine une diversité sociale et culturelle, comme dans notre société française… ce n’est pas la même chose de s’appeler Dylan ou Charles-Édouard !

À Jérusalem encore, apparaissent très vite deux groupes linguistiques : les hébreux et les grecs, les relations ne sont pas si simples… C’est pour résoudre un conflit qui affecte le partage où les veuves grecques sont négligées que l’Église crée un nouveau ministère avec les sept, ancêtres de nos diacres (Ac 6). C’est à ce moment précis que Luc mentionne la conversion des prêtres, un nouveau groupe qui devait aussi avoir ses exigences (Ac 6,7). Ceci dit, l’expérience des sept est plus positive que celle de Saphire et Ananie, le couple de forbans qui détournent les fonds de l’Église et meurent misérablement (Ac 5). Le partage connaît des échecs. Au moment où, de retour de leur tournée en terre païenne, Paul et Barnabé sont accueillis  par l’Église de Jérusalem, apparaît pour la première fois le groupe des chrétiens d’origine pharisienne (Ac 15,5). Ces pharisiens dont nous croyons trop facilement qu’ils font partie du club des ennemis de Jésus, les voilà qui prennent la parole au sein même de l’Église ! Le débat sur la circoncision des païens aboutit à une décision commune qui suppose une collaboration fructueuse avec l’Esprit Saint : l’Esprit Saint et nous. 

À mesure que nous avançons dans la lecture des Actes, la diversité va croissant :

• Diversité géographique depuis les ruraux galiléens (Ac 1,11) jusqu’aux frères de Rome à la fin du livre en passant par les  semi-barbares du cœur  de la Turquie actuelle (Ac 13-14), les athéniens cultivés (Ac 17,17), les habitants des mégapoles de l’empire : Antioche, Éphèse et Corinthe.

• Diversité religieuse : la grande césure entre les circoncis et les incirconcis marque profondément toute la réflexion des Actes.

• Diversité sociale, moins perceptible au premier abord. Certes, Luc est sensible à la présence de notables de l’empire romain au sein des communautés : à Antioche, Manahem, le camarade d’enfance d’Hérode le tétrarque (Ac 13,1) ; à Philippe, Lydie la marchande de pourpre, une maîtresse femme qui réussit à convaincre Paul de venir habiter chez elle (Ac 16,14).  Lorsqu’ils embrassent la foi, tous ces notables entraînent avec eux leur maisonnée (famille, esclaves et intimes) dont on ne sait guère ce qu’ils en pensent. Il y a aussi des gens plus modestes  qui tiennent bien leur place: à Jérusalem,  Rhodè la servante-concierge de la maison de Jean-Marc (Ac 12,13) ; à Jaffa, le groupe des veuves qui entourent Dorcas (Ac 9,30) ; à Corinthe, Priscille et Aquilas, un couple de juifs proscrits artisans-fabricants de tentes (18,2).

• Diversité des personnes : comme tous les auteurs du 1er siècle, Luc est peu sensible aux dimensions psychologiques de ses personnages. Mais il ne cache pas que certaines personnalités marquantes ont dû influencer la vie communautaire. L’accueil de Paul à Jérusalem nécessite que les chrétiens puissent surmonter leur peur face à l’ancien persécuteur (Ac 9,27). Sans la sagesse d’une personnalité reconnue comme Barnabé, Paul serait resté à la porte des apôtres ; il n’aurait pas rejoint la dynamique Église missionnaire d’Antioche. La recherche de l’unité prend ici le visage très concret de ce que nous appellerions aujourd’hui le tutorat.


Que devient l’idéal des premiers temps à Jérusalem ?

La question mérite d’être posée. L’auteur des Actes nous renseigne beaucoup sur l’Église mère de Jérusalem mais nous fournit finalement assez peu de données sur la vie des autres Églises du pourtour méditerranéen. Pratiquent-elles le partage des biens ? En dehors du rendez-vous du  premier jour de la semaine (Ac 20,7) comment se rythme leur prière, loin du Temple ? Le lecteur a bien le sentiment que ce qui s’est vécu à Jérusalem aux origines, n’est pas réitérable dans la suite hors de Jérusalem. L’expérience reste-t-elle malgré tout un modèle pour toutes les Églises ?

D’autres expériences nouvelles prennent en quelque sorte le relai. Le partage prend des formes diverses : pratique de l’aumône (Ac 9,36), solidarité entre les Églises (Ac 11,28), hospitalité offerte aux missionnaires (Ac 21,7.8.17). En temps de persécution, la prière commune se fait plus instante  pour Pierre (Ac 12,5.12) ou pour Paul (Ac 20, 36 ; 21,5). Autour de Paul précisément, se constituent des équipes qui pour faire face aux défis de la mission, doivent agir, elles aussi d’un seul cœur et d’une seul âme. Cette collaboration peut être malmenée par des conflits de personnes (Ac 13,37-40). Ce n’est sans doute pas un hasard si au moment de passer en Europe, suite à la vision du Macédonien, apparaît pour la première fois dans le texte des Actes le fameux nous : « Nous avons cherché à passer en Macédoine, convaincus que Dieu nous appelait à évangéliser » (Ac 16,10). Le discernement s’opère en équipe. La mission est une aventure résolument communautaire qui permet d’affronter toutes les tempêtes et les naufrages comme ce fut le cas pour Paul.

Rappelons surtout que la fraternité est presque le dernier mot des Actes. Lorsqu’il débarque en Italie et s’achemine vers Rome, Paul est rejoint par un groupe de frères de Rome.  « En les voyant Paul rendit grâce à Dieu et reprit courage » (Ac 28,15). Une lecture attentive des Actes nous révèle que le verbe rendre grâce (eucharistô en Grec) n’est employé que deux fois et chaque fois le sujet du verbe, c’est Paul. Une première fois sur le bateau en pleine tempête, Paul rend grâce en rompant le pain (27,35). Une deuxième fois en voyant ces frères inconnus de Rome, Paul rend grâce. Comme si les frères étaient devenus la source de sa prière et de son courage. Que le chrétien qui n’a jamais éprouvé la joie de Paul devant ses frères, lance contre l’auteur des Actes l’accusation de naïveté ou d’idéalisme !

 
Ac 4,32-35
 
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La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org