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Disciple
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Verbum Domini
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Billon Gérard
Quand le lecteur devient narrateur, réflexion sur la condition du disciple à partir de "Verbum Domini"
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S'appliquant à lui-même ce qui spécifie l'Église (écouter et proclamer), le chrétien devient vraiment disciple du Christ...
 

Le texte de l’exhortation apostolique post-synodale est paru le 30 septembre 2010, fête de St Jérôme, grand lecteur de la Bible. Il revient sur la XIIe Assemblée générale des évêques réunis en synode à Rome en octobre 2008. Cette Assemblée, la première convoquée par Benoît XVI, a un lien avec la précédente (octobre 2005) qui portait sur l’eucharistie et qui avait été convoquée par Jean-Paul II avant sa mort. Benoît XVI, qui l’avait présidée, s’inscrit donc dans une logique : de l’eucharistie, « source et sommet » on va à la Parole, « cœur » de la vie de l’Église ; dans la même logique, il a annoncé en février 2011 que la prochaine Assemblée générale (synode d’octobre 2012) sera consacrée à la « nouvelle évangélisation » – dont il est question ici en conclusion. Ainsi, d’un synode à l’autre, l’Église réfléchit sur sa vie et sa mission.[1]

Par le P. Gérard Billon, directeur du Service biblique catholique Évangile et Vie
Enseignant au Theologicum de l’Institut catholique de Paris

 

Le titre « Verbum Domini » est un clin d’œil (!) à la constitution dogmatique de Vatican II Dei Verbum (1965). « La Parole du Seigneur » (Verbum Domini) est un écho, semblable et légèrement différent, à « La Parole de Dieu » (Dei Verbum). Quant à l’intitulé du synode, « La Parole de Dieu dans la vie et la mission de l’Église », il renvoyait au titre du chap. 6 de Dei Verbum (désormais DV) : « L’Écriture Sainte dans la vie de l’Église ». Les changements attirent l’attention sur ce fait : plus que de la « Bible » comme livre, il est question de la « Parole de Dieu ».

Verbum Domini (désormais VDom) commence par les mots mêmes qui terminent DV : « …ainsi peut-on espérer qu’un renouveau de la vie spirituelle jaillisse d’une vénération croissante pour la parole de Dieu qui demeure pour toujours. » Ce n’est pas un hasard. Ces tout derniers mots sont tirés de 1P 1,25, avec un renvoi à Is 40,8. M ais, dans VDom, contrairement à DV, la citation de 1P est plus exacte et complétée : « La parole du Seigneur demeure pour toujours. Or cette parole, c’est l’Évangile qui vous a été annoncé ».

Lors du concile Vatican II, le théologien Joseph Ratzinger a pris part aux discussions de DV, texte que, devenu pape sous le nom Benoît XVI, il a qualifié de « document le plus important de Vatican II » (message aux participants d’un Congrès sur Dei Verbum organisé par la Fédération Biblique Catholique, 16 sept. 2005). À la question de la Parole de Dieu est en effet rattachée étroitement l’image que l’Église a d’elle-même. Passons des derniers mots de DV aux premiers mots de DV : « Écoutant religieusement et proclamant hardiment la Parole de Dieu…» ; l’on a là une définition synthétique de l’Église dans son double mouvement : « Écouter » et « proclamer », voilà « l’essence » de l’Église, et ceci est en tension. « L’Église ne tire pas sa vie d’elle-même mais de l’Évangile, et c’est à partir de l’Évangile qu’elle ne cesse de s’orienter dans sa pérégrination. Tous les chrétiens devraient se l’approprier et se l’appliquer à eux-mêmes : seuls peuvent annoncer la Parole ceux qui l’écoutent vraiment », (Benoît XVI, ibid.). S’appliquant à lui-même ce qui spécifie l’Église (écouter et proclamer), le chrétien devient vraiment disciple du Christ.

Trois parties structurent VDom, avec, dans chaque titre, le mot latin Verbum, « parole » – en langage théologique : « Verbe » – à savoir Jésus en qui Dieu a tout dit de lui-même : 1) Verbum Dei (claire allusion à Dei Verbum), 2) Verbum in ecclesia : La parole dans l’Église, 3) Verbum mundo : La parole pour le monde. Chaque partie a un exergue tiré du Prologue de l’Évangile selon St Jean.


Introduction (§ 1-5)

Le document va se laisser conduire par le Prologue de Jean, « texte admirable qui offre une synthèse de toute la foi chrétienne ». Le Prologue est un discours théologique. Benoît XVI l’appréhende comme tel mais aussi comme expression personnelle de celui qui a écrit le Prologue : l’apôtre Jean.

Les exégètes ne seraient pas tous d’accord avec Benoît XVI, car on pense aujourd’hui que l’apôtre Jean n’a pas écrit le Quatrième évangile. Benoît XVI le sait bien, mais, délaissant les discussions sur l’identité de l’auteur, il part du donné de la tradition sans chercher à le prouver scientifiquement. Cela lui permet de passer du discours théologique tenu par une personne à l’expérience personnelle de cette même personne à la suite du Christ. « Jean » tire de son expérience intime avec Jésus que celui-ci est « la Parole éternelle qui s’est faite homme sujet à la mort ».

Dire du Prologue qu’il est un texte « admirable », c’est avancer une appréciation esthétique. On entre dans le Prologue par sa beauté, son rythme, sa force. Le Prologue, volontairement, est cité 30 fois dans le document (le N.T. plus de 200 fois et l’A.T. un peu moins de 40 ; cette disproportion est, reconnaissons-le, fréquente chez les catholiques – et admise comme allant de soi, hélas).

Le discours théologique est articulé sur l’expérience personnelle du disciple « que Jésus aimait ». Or ce disciple est passé par l’épreuve pascale : il n’apparaît qu’à partir du dernier repas (Jn 13,23) et il est là aux étapes essentielles de la Pâque du Christ : au repas, au pied de la croix (19,26), au tombeau vide (Jn 20,2.8), à l’envoi en mission (Jn 21,7.20-24). D’emblée, VDom nous donne ce disciple comme modèle. Nous ne sommes disciples que si nous communions avec le Christ dans sa Pâque, recevant de lui son enseignement (cf. les discours testamentaires après le repas en Jn 13–17), passant la mort pour découvrir qu’il est vivant : « Que celui qui "a vu et cru" nous aide nous aussi à appuyer notre tête sur la poitrine du Christ… » (§ 5).

Pour un juste discours théologique, Benoît XVI insiste donc sur l’intimité entre le disciple et son maître. L’amour est central. Benoît XVI a traité, dans l’encyclique Deus Caritas est (2005) des trois formes d’amour : la philia, l’éros, et l’agapè (amour oblatif qui se donne jusqu’au sang – et dont Jésus est le modèle). Ici c’est, me semble-t-il, la philia, l’amour d’amitié, l’intimité partagée. Elle caractérise Jean comme elle devrait caractériser tout disciple : « Selon l’exemple de l’Apôtre Jean et des autres auteurs inspirés, laissons-nous guider par l’Esprit Saint pour pouvoir aimer toujours plus la Parole de Dieu ». Aimer d’amitié le Verbum Dei dans sa polysémie : à la fois Parole de Dieu (telle qu’elle se donne dans la Bible, A.T. et N.T.) et Verbe de Dieu (Jésus). La philia peut d’ailleurs devenir agapè jusqu’à donner notre vie pour elle/lui.

Jean est donc selon la Tradition à la fois apôtre (envoyé) et évangéliste (écrivain). Il est le disciple qui a dû lire les « signes » tracés par Jésus le Christ dans la société de son époque en Galilée, en Samarie et à Jérusalem ; il les a ensuite racontés. Apôtre aimant et aimé, il a été le premier « lecteur » de la vie de Jésus le Christ. Ensuite, il s’est fait le « raconteur » de cette histoire. Un vrai disciple ne peut que raconter et devenir à son tour, « évangéliste ».

En suivant l’exemple de ce disciple, Jean, nous sommes invités à établir un lien entre l’expérience de la rencontre du Christ (qui provoque amour, engagement à le suivre jusque dans sa Pâque) et la mise par écrit, inspirée par l’Esprit saint, pour que d’autres aient part à cette expérience. Jean écrit avec un calame sur du parchemin ; nous c’est avec notre vie que nous écrivons et racontons Dieu. Mais, pour bien raconter, il faut aimer et bien aimer. C’est cela, le disciple. Il n’ y a pas des étapes successives : lire, déchiffrer l’action de la Parole, s’engager, aimer puis raconter. Il y a plutôt des actions simultanées, en synergie : en racontant le Verbe de Dieu nous nous retrempons dans cet amour (1re partie : Verbum Dei), nous re-découvrons que nous avons besoin de l’Église, de nos frères et sœurs, pour que l’amour soit décuplé (2e partie : Verbum in ecclesia) et qu’en aimant davantage nous racontions mieux (3e partie : Verbum mundo).


Première partie : Verbum Dei (§ 6-49)

« Au commencement était le Verbe,
et le Verbe était auprès de Dieu,
et le Verbe était Dieu. […]
Et le Verbe s’est fait chair
 » (Jn 1,1.14)

La première partie attire notre regard sur l’objet de l’amour : Verbum Dei. Elle est résumée dans l’exergue : la Parole créatrice s’est faite chair mortelle. Au § 12, apparaît une formule qui vient d’Origène, qui l’emprunte à Paul, qui l’emprunte (via la Septante) à Isaïe : « le Verbe s’est abrégé ». Dans son homélie de Noël 2006, Benoît XVI l’a commentée : « la Parole éternelle s’est faite petite – si petite qu’elle peut entrer dans une mangeoire. Elle s’est faite enfant, afin que la Parole devienne pour nous saisissable. » 

Toute l’incarnation est là. Il y a une analogie entre le Verbe qui se fait chair et la parole qui se fait livre. On le retrouve déjà dans DV n°13 : « les paroles de Dieu, exprimées en langues humaines, sont devenues semblables au langage humain, de même que jadis le Verbe du Père éternel, ayant assumé la chair humaine avec ses faiblesses, est devenu semblable aux hommes ». VDom § 18 commente : « Comprise ainsi, l’Écriture Sainte se présente à nous, bien que dans la multiplicité de ses formes et de ses contenus, comme une réalité unifiée. »

L’expression par des paroles humaines de la Parole éternelle permet de pointer une attitude du disciple. Benoît XVI pose une question que nous pouvons relayer et que je reformule ainsi : « est-ce que nous aimons le corps du Christ dans l’Écriture sainte comme nous l’aimons dans l’eucharistie ? » Tout chrétien – en particulier catholique – aime le corps du Christ dans l’eucharistie, mais aimons-nous du même amour la Parole de Dieu qui se fait entendre dans la Bible ? Le §56 (dans la 2e partie de VDom) osera parler de la « sacramentalité » de la Parole – de la Parole entendue, écoutée, et non de l’objet-livre lui-même. Saint Jérôme est appelé à la rescousse : « Nous lisons les Saintes Écritures. Je pense que l’Évangile est le Corps du Christ; je pense que les Saintes Écritures sont son enseignement. Et quand il dit: "si vous ne mangez pas la chair du Fils de l’homme, et si vous ne buvez pas son sang" (Jn 6,53), ses paroles se réfèrent au Mystère [eucharistique]. Toutefois, le Corps et le Sang du Christ sont vraiment la Parole de l’Écriture, c’est l’enseignement de Dieu. Quand nous nous référons au Mystère [eucharistique] et qu’une miette de pain tombe, nous nous sentons perdus. Et quand nous écoutons la Parole de Dieu, c’est la Parole de Dieu et le Corps et le Sang du Christ qui tombent dans nos oreilles et nous, nous pensons à autre chose. Pouvons-nous imaginer le grand danger que nous courons ? »

Et VDom de commenter : « Le Christ, réellement présent dans les espèces du pain et du vin, est présent analogiquement dans la Parole proclamée dans la liturgie. » Quelle est alors la réponse du disciple ? La foi : « La réponse propre de l’homme à Dieu qui parle est la foi » (VDom § 25).

Cette analogie court donc de la première partie à la deuxième partie. Elle détaille, et même parfois avec un souffle certain (les § 11 à 13), une « Christologie de la Parole ». Longuement exposée dans la première partie, elle permet d’aborder ce qui est une difficulté (qui a toujours inquiété le théologien J. Ratzinger) : la coupure entre lecture critique de l’Écriture et lecture spirituelle. Dans la sous-partie appelée « L’herméneutique de l’Écriture sainte dans l’Église » (§ 29-49), VDom y revient longuement, citant d’ailleurs une intervention du pape faite le 14 octobre 2008 sur laquelle je vais m’arrêter un peu.

Les débats étaient vifs, semble-t-il, entre les évêques qui reprenaient ce dont on nous rebat les oreilles : l’opposition entre exégèse et théologie, science (ou raison) et foi, lecture savante et lectio divina, lettre et esprit (ou, mieux, sens historique et sens spirituel). Dans son intervention, Benoît XVI a déclaré que la lecture historique est indispensable car il en va de l’Incarnation. La Parole s’est faite « chair », elle s’est faite « lettre » avec ses faiblesses – et l’approche historique le voit fort bien. Mais il ajoute que l’on ne peut en rester là. Dans VDom § 34 et 35, il rappelle DV n°12 :

« La Sainte Écriture devant être interprétée dans le même Esprit que celui dans lequel elle a été écrite, la Constitution dogmatique indique trois critères de base pour tenir compte de la dimension divine de la Bible: 1) interpréter le texte en tenant compte de l’unité de l’ensemble de l’Écriture – on parle aujourd’hui d’exégèse canonique ; 2) tenir compte ensuite de la Tradition vivante de toute l’Église, et 3) respecter enfin l’analogie de la foi.[1] »

Une telle approche, à la fois simple et complexe, focalise l’attention du disciple sur la qualité de son intimité avec la Parole de Dieu en Jésus et dans l’Écriture.


Deuxième partie : Verbum in ecclesia (§ 50-89)

« Mais à tous ceux qui l’ont accueilli,
il a donné pouvoir de devenir
enfants de Dieu. »
(Jn 1,12)

Suivant l’exergue, la partie n° 2, Verbum in ecclesia, est consacré à la communauté de celles et ceux qui accueillent la Parole de Dieu. Dieu vient au devant de notre faiblesse et nous y répondons par la foi et l’amour. Mais il est nécessaire que le croyant pose cet acte d’amour et de foi dans la communauté des « enfants de Dieu », l’Église. Cette partie n° 2 de l’exhortation détaille des formes de la réponse d’amour. Les premières formes sont la liturgie et la célébration des sacrements.

La moitié de cette deuxième partie est consacrée à la liturgie. On évoque la « sacramentalité » de la Parole que j’ai déjà signalée plus haut. La manière dont la parole est reçue dans l’assemblée est une instance de vérification de la qualité de notre amour. Benoît XVI relit l’itinéraire des disciples d’Emmaüs raconté en Lc 24, modèle du lien entre écoute du Ressuscité dans les Écritures et révélation du mystère de la présence ; Parole et eucharistie sont intimement liées au point qu’on ne peut pas les comprendre l’une sans l’autre. L’eucharistie ouvre à l’intelligence de la Sainte Écriture, qui illumine à son tour l’eucharistie. C’est un cercle herméneutique.

L’itinéraire d’Emmaüs est aussi le modèle de la catéchèse qui, ravivant l’espérance, « fait des disciples des témoins convaincus et crédibles du Ressuscité » (§ 74).

Avant la catéchèse un paragraphe est consacré à « l’animation biblique de la pastorale » (§ 73). L’écoute de la Parole de Dieu dans les Écritures n’est pas un secteur pastoral autonome, elle devrait irriguer toute activité pastorale. Comme signe ecclésial de cette animation, il y a d’ailleurs des diocèses avec des « Maisons de la Parole »[2]. Écouter la Parole de Dieu dans les Écritures nous décentre de nos problèmes ; il y a un « décadrage » qui peut permettre de mieux « recadrer » les problèmes de la vie quotidienne à la lumière de l’Évangile.

Autre lieu où prend forme la réponse d’amour : les familles. Le synode souhaite que chaque foyer ait sa Bible (§ 85). Je soulève là un petit problème : les bibles ont sans doute à être différentes selon les âges : pour les enfants, il y a beaucoup d’ouvrages ; pour les jeunes, vient de sortir ZeBible (voir le site www.zebible.com) ; pour les adultes, il y a plus de vingt éditions disponibles[3].

En tant que modèle, le « disciple que Jésus aimait » n’est pas explicitement nommé dans cette partie. Sa figure est néanmoins présente en filigrane quand il est question des ministres (évêques, prêtres et diacres). Ce qui est dit des prêtres s’étend, à mon avis, à tous les ministres : « Les disciples sont en un certain sens "attirés dans l’intimité de Dieu par leur immersion dans la Parole de Dieu. La Parole de Dieu est, pour ainsi dire, le bain qui les purifie, le pouvoir créateur qui les transforme dans l’être de Dieu" » (§ 80 ; référence à l’attitude de Simon-Pierre selon Jn 13).

Dans la mesure où, Jean, le « disciple que Jésus aimait », est par son récit (selon la tradition) une sorte d’ interprète de Jésus, Verbe de Dieu, la vie consacrée est également configurée à l’ami intime. Vivre à la suite du Christ, chaste, pauvre et obéissant, est une « "exégèse" vivante de la Parole de Dieu » (§ 83) !

C’est à propos de la vie consacrée que la Lectio divina (ou « lecture croyante » ou « lecture orante »), évoquée dans la partie I (§ 35 et 46) revient en force (§ 86–87). Plus que sa définition, d’ailleurs remarquable de clarté, c’est son objectif (repris au Message final du Synode) que je retiens : elle est « capable d’ouvrir au fidèle le trésor de la Parole de Dieu, et de provoquer ainsi la rencontre avec le Christ, Parole divine vivante» (§ 87).Vous le savez, le premier temps de la Lectio divina, c’est la lectio proprement dite, l’observation (« que dit en soi le texte biblique ? ») ; à mon avis, une bonne approche historique et critique, avec des outils scientifiques vulgarisés et simplifiés, est très utile, voire nécessaire, à cette étape, ceci afin que la meditatio ne « déraille » pas (les remarques des § 34 et 35 sont ici à relire).

Liturgie, sacrements, catéchèse, pastorale, familles, ministres, vie consacrée sont autant de lieux où se manifeste un amour de la Parole de Dieu écoutée dans les Écritures saintes et rencontre avec le Christ. À propos de la catéchèse, Benoît XVI évoque en passant le retour des disciples d’Emmaüs (§ 74). Ce nouveau départ des disciples passés à travers la Pâque du Christ grâce aux Écritures relues avec le Ressuscité et comprises intimement par le geste eucharistique aurait pu servir de transition avec la troisième partie de l’exhortation.


Troisième partie : Verbum mundo (§ 90-120)

 « Nul n’a jamais vu Dieu.
Le Fils unique,
qui est tourné vers le sein du Père,
lui l’a fait connaître.
 » (Jn 1,18)

La traduction française du grec exègèsato (« fait connaître ») est faible. En latin c’est enarravit, de enarro, « rapporter avec des détails », « expliquer », « interpréter ». La nuance concrète convient bien au mouvement de l’Incarnation. VDom, par un coup de génie, aligne trois substantifs pour caractériser le Fils (§ 90) : « Narrateur de Dieu » (on devine le enarravit !), « Révélateur du Père » (Irénée de Lyon), et même l’« exégète de Dieu » (Benoît XVI). Un quatrième substantif intervient par la suite : « envoyé du Père ». Le cinquième est repris à 1 P 3,15 : « logos de l’espérance » (§ 91). On a là un concentré de tout ce qui précède, mais le dernier ouvre bien à la mission de l’Église dans le monde – notre monde qui manque tant d’espérance !

« La Parole [du Verbe de Dieu] fait de nous non seulement les destinataires de la Révélation divine, mais aussi ses messagers. Lui, l’envoyé du Père pour faire sa volonté (Jn 5,36-38 ; 6,38-40 ; 7,16-18), nous attire à lui-même par sa vie et par sa mission. L’Esprit du Ressuscité habilite ainsi notre vie à l’annonce efficace de la Parole dans le monde entier » (§ 91). Les disciples sont définis comme les « destinataires » de ce que Jésus Christ, Narrateur de Dieu a à leur dire. Et les destinataires deviennent « messagers ». On retrouve ici l’Introduction et le mouvement de toute l’Exhortation : le disciple que Jésus aime et qui aime Jésus, se replongeant sans cesse dans la Parole portée par l’Église, ne peut à son tour que… raconter le Narrateur. Jean a raconté le Narrateur ; il en a « consigné les signes » ; en perspective : le salut des lecteurs (voir Jn 20,30-31). Le lecteur-destinataire du récit, grandissant dans et par l’Évangile, devient à son tour le raconteur ou narrateur de l’Évangile dans le monde de ce temps.

La partie 3 de l’exhortation détaille alors les missions particulières et différenciées des ministres ordonnés, de la Vie consacrée, des laïcs, tous guidé par l’Esprit Saint : « que chaque forme d’annonce soit structurée par la relation intrinsèque entre communication de la parole de Dieu et témoignage chrétien » (§ 97) : le service des pauvres, l’engagement dans la société, la paix entre les peuples, la charité agissante, les jeunes, les migrants, les malades, la sauvegarde de la création, les cultures [écoles, art, médias, traductions], dialogue interreligieux… L’énumération est longue. Elle n’est pas fastidieuse car elle correspond à des situations concrètes.


Conclusion (§ 121-124)

La conclusion évoque la « nouvelle évangélisation » (§ 122). Mais je préfère ici revenir sur ce qui est dit un peu plus haut dans la partie 3 : « L’Église doit aller vers tous avec la force de l’Esprit (cf. 1 Co 2,5), et continuer de manière prophétique à défendre le droit des personnes à la liberté d’entendre la Parole de Dieu, en cherchant les moyens les plus efficaces pour la proclamer, même au risque de la persécution » (§ 95). Le mot « persécution » jette certes une note sombre. Des victimes ont fait le récit de leurs épreuves aux Pères du Synode (§ 98), ce qui confirme que l’Évangile n’est « pas toujours une parole de consolation, mais aussi une parole de rupture » (§ 94). Cela peut être dramatique pour celui/celle qui la porte.

Nous sommes invités, comme disciples aimant et aimés, à raconter l’amour de Dieu en Jésus à temps et à contretemps. Dans le souffle de l’Esprit Saint, à la suite du disciple « que Jésus aimait », devenons, nous aussi, avec risque et discernement, les narrateurs du Narrateur de Dieu.

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[1] L’ « analogie de la foi » signifie que l’Écriture, en particulier dans les rapports entre les deux Testaments, est constituée d’éléments analogues (ils se ressemblent mais ils sont différents) dont les rapports harmonieux fondent la foi de l’Église. Exemple en Gn 3,15 (hostilité entre la descendance du serpent et celle de la femme), les Pères de l’Église ont lu une préfiguration de l’Évangile, Marie enfantant Jésus vainqueur du mal, ce qui est repris poétiquement en Ap 12,1-5 (la femme, l’enfant et le dragon). Genèse et Apocalypse se ressemblent mais diffèrent. Néanmoins, il y a une harmonie : l’annonce du mal vaincu en Gn 3 se réalise dans l’événement Jésus crucifié ; ceci est célébré en Ap 12.

[2] Le mardi 20 sept. 2011, a été inaugurée à Meudon (92) une « Maison de la Parole » du diocèse de Nanterre : elle devrait être lieu de prière (avec présence d’une communauté de religieuses) et lieu d’activités (lectio divina, exposition d’art sacré, conférences) etc.

[3] La plupart des traductions sont excellentes, certaines plus littérales, d’autres plus littéraires. Pour la lecture personnelle ou en famille, toutes conviennent. Les éditions catholiques comportent 73 livres (46 A.T. et 27 N.T.), les éditions protestantes 66 (39 A.T. et 27 N.T.), la différence se tenant sur 7 livres de l’A.T. appelés « deutérocanoniques », les protestants les estimant secondaires (cf. les introductions des bibles). Certaines éditions comprennent, outre la traduction, des introductions et des notes développées, très utiles pour l’étude. Bien sûr, les notes tiennent compte de l’état de la recherche en histoire, archéologie, théologie ; donc, elles vieillissent ! Ainsi les notes des traductions catholiques Bible Osty (1973), Bible de Jérusalem (1973, 1998) ou Bible Pastorale (Maredsous, 1997), mériteraient d’être mises à jour. La Bible Bayard (2001) est à jour, mais les notes sont brèves afin de privilégier la lecture. La Nouvelle Bible Segond (2002) est à jour, mais, protestante, elle ne comprend pas les 7 « deutérocanoniques ». La TOB 2010 est à jour et comprend, outre les « deutérocanoniques », 6 livres qui sont lus dans chez les orthodoxes mais pas chez les catholiques ni chez les protestants. Je me permets de renvoyer au dossier du Cahier Évangile n° 157 (sept. 2011) : « Traduire la Bible en français » par J. Nieuviarts et G. Billon.



[1] Un synode de ce type est précédé d’une large consultation. Les interventions et échanges des Pères synodaux sont nourris de remarques issues de la vie des chrétiens. Lineamenta (mars 2007), Instrumentum laboris (mai 2008), Liste finale des 55 propositions et Message final du Synode (octobre 2008), Exhortation post-apostolique (septembre 2010) sont disponibles sur le site du Vatican : www.vatican.va/roman_curia/synod/documents. Participant au synode comme membre de la délégation française, Mgr P.-M. Carré a donné un témoignage, « Le Synode sur la Parole de Dieu », dans le Cahier Évangile n°147 (mars 2009), p. 83-87.

 
 
Vidéo
La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org