606
Dei Verbum
27
Artus Olivier
De quelques axes majeurs de "Verbum Domini"
Théologie
 
Commencer
 
La perspective de "Verbum Domini" se situe dans l'axe de la constitution conciliaire "Dei Verbum" du Concile Vatican II (1965)
 

Du 5 au 26 octobre 2008, le pape Benoît XVI convoquait à Rome la XIIe Assemblée générale ordinaire du Synode des évêques sur le thème : « La Parole de Dieu dans la vie et la mission de l’Église ». L’exhortation apostolique post-synodale Verbum Domini (la Parole du Seigneur) publiée le 30 septembre 2010 par Benoît XVI reprend les réflexions élaborées à l’occasion de ce Synode, et donne quelques lignes fondamentales pour une « redécouverte, dans la vie de l’Église, de la Parole de Dieu » laquelle, poursuit le texte est « source de renouvellement constant » (n° 1). Cette perspective se situe dans l’axe du concile Vatican II qui a travaillé à une refondation scripturaire de la réflexion théologique et ecclésiologique catholique, en particulier dans la constitution conciliaire Dei Verbum (1965).


Par le P. Olivier Artus, professeur au Theologicum de l’Institut catholique de Paris, membre de la Commission Biblique Pontificale

Le document post-synodal comporte trois parties principales :

La première (n° 6-49), Verbum Dei (la Parole de Dieu), est une réflexion fondamentale qui souligne l’identité de la Parole de Dieu et du Christ : le Christ est la « Parole définitive que Dieu dit à l’humanité » (n°11). Il est la clef d’interprétation de toutes les Écritures, Ancien et Nouveau Testament, et il fonde leur unité (voir sur ce point Dei Verbum n° 2 et 4). En Jésus Christ, le Verbe de Dieu s’est « abrégé » (Verbum Domini n°12 qui cite Origène interprétant Is 10,23 LXX et Rm 9,28). Par ailleurs, l’Écriture nous donne une clef de compréhension anthropologique : nous ne nous comprenons nous-mêmes, nous ne parvenons à notre vérité anthropologique que dans l’accueil du Verbe de Dieu qui sollicite notre réponse (n° 6 et n° 22) : la théologie de l’Alliance qui se déploie dans l’Écriture montre comment l’homme ne se comprend lui-même qu’en s’ouvrant au dialogue proposé par Dieu qui se révèle – dimension dialogale de la Révélation(n° 24). Le modèle de ce dialogue est celui de Marie avec Dieu : comme Marie a conçu et enfanté le Verbe, analogiquement chaque chrétien qui croit « conçoit et engendre le Verbe de Dieu » dans la foi selon une formule de St Ambroise (n° 28).

La deuxième partie (n° 50-89), Verbum in ecclesia (la Parole dans l’Église), souligne la dimension ecclésiale de la lecture et de l’interprétation de la Parole de Dieu, et présente la liturgie comme le contexte privilégié d’une juste écoute et d’une juste interprétation de la Parole de Dieu.

Enfin, la troisième partie (n° 90-124), Verbum pro mundo (la Parole pour le monde), montre le lien entre la dynamique propre de la Parole de Dieu et la dimension missionnaire, qui est constitutive de l’Église (cf. n° 93).

Ce texte de présentation de l’exhortation post-synodale voudrait en proposer quelques clefs de lecture et axes majeurs.

1. Dans la continuité de la réflexion de l’Église depuis la fin du 19e siècle

La « question biblique » est posée, dans l’Église catholique, avec une acuité nouvelle, à partir de la fin du 19e siècle, lorsque l’exégèse biblique doit progressivement prendre en compte les données des recherches historiques, littéraires, et archéologiques. En 1893, le Pape Léon XIII publie l’encyclique Providentissimus Deus – prenant position contre une herméneutique purement rationnelle de l’Écriture – dont Pie XII propose, 50 ans plus tard, en 1943, un commentaire et un développement dans l’encyclique Divino Afflante Spiritu – qui prend, elle, position contre une lecture purement « mystique » de l’Écriture. Ces deux encycliques préparent la réflexion théologique proposée en 1965 par la constitution dogmatique Dei Verbum du concile Vatican II, texte qui est l’une des références principales de l’exhortation du pape Benoît XVI.

Dei Verbum représente tout à la fois la fin d’un cycle de débats, et le socle fondamental de la réflexion ultérieure, même si, bien sûr, plusieurs développements de l’exégèse des années 1970-2000 n’étaient pas soupçonnés lors du concile. C’est en effet Dei Verbum qui fournit les critères permettant de définir ce en quoi consiste une juste interprétation de l’Écriture dans l’Église :

1) L’interprétation de l’Écriture doit tenir compte de l’incarnation de ses auteurs humains, de leur insertion dans l’histoire : les différents genres littéraires qui sont retrouvés dans le texte biblique reflètent la diversité historique des auteurs de l’Écriture (Dei Verbum n° 12 est repris par Verbum Domini n° 34).

2) L’interprétation de l’Écriture doit toujours tenir compte de son unité d’ensemble : c’est le « canon »[1] de l’Ancien et du Nouveau Testament qui est la règle d’interprétation de chaque texte particulier. L’exégèse biblique doit donc chercher à aboutir à une lecture canonique des textes (Verbum Domini n°38-41).

3) L’interprétation de l’Écriture s’effectue toujours au sein de la communauté ecclésiale, communauté qui est héritière de la Tradition d’interprétation de l’Écriture (n° 17-18), depuis ses origines (tradition des Pères de l’Église, auteurs, médiévaux, textes conciliaires, etc). Elle est d’autre part placée sous la responsabilité du Magistère, c’est-à-dire du collège épiscopal (Dei Verbum n°10).


2. Le Christ, Verbe de Dieu, donne à l’Écriture Sainte son unité

Le chap. 1 de l’Évangile selon St Jean guide l’ensemble de la réflexion menée par Benoît XVI. La Parole de Dieu y est identifiée avec la personne de Jésus-Christ (Jn 1,14).

Les textes de l’Ancien Testament montrent comment Dieu fait entendre sa Parole dans l’histoire des hommes comme Parole de salut. Cette manifestation de la Parole de Dieu atteint sa plénitude dans l’incarnation du « Verbe » (logos). Le Verbe, sortant du Père, et retournant à Lui (Jn 13,3 ; 16,28 ; 17,8.10) « se présente à nous comme le ‘Narrateur’ de Dieu (Jn 1,18) » (n° 90). Il est, selon la formule d’Irénée de Lyon, le « Révélateur du Père », la « Parole définitive et efficace venue du Père et retournant à lui ».

Dès lors, une lecture « accomplie » de la Bible ne peut être qu’une lecture christologique, ce qui conduit à distinguer différents niveaux dans l’étude des textes bibliques :

- La recherche du sens littéral vise à comprendre un texte biblique dans son contexte immédiat, en tenant compte de son enracinement historique : « Avant tout il est nécessaire de reconnaître dans la vie de l’Église le bénéfice provenant de l’exégèse historico-critique et des autres méthodes d’analyse du texte développées récemment[2]. Dans l’approche catholique, l’attention à ces méthodes est indispensable et elle est liée au réalisme de l’incarnation » (n° 32).

- Mais la lecture et l’interprétation de la Bible visent, au-delà du sens littéral, à atteindre, dans l’Esprit (n° 15), le sens plénier ou spirituel des textes : en particulier, les textes du Nouveau Testament réinterprètent les traditions de l’Ancien Testament dans une perspective christologique, manifestant comment Jésus-Christ vient « accomplir » les traditions d’Israël (n° 37-41). C’est le même projet divin qui se déploie dans les deux Testaments, l’Ancien Testament étant nécessaire à la compréhension du Nouveau. Dans la mise au jour du projet divin, « l’herméneutique biblique requiert la foi » (n° 29-30).

 - La mise au jour du sens théologique de l’Écriture requiert une expertise nouvelle. L’exégèse qui a longtemps marché sur« un seul pied » (la méthodologie historico-critique) doit acquérir une compétence de même type en herméneutique théologique des textes (n° 34).

- La Tradition de l’Église a pour fonction de manifester l’Écriture Sainte comme Parole de Dieu (Dei Verbum n° 8, Verbum Domini n° 17-18).

N.B. : Il convient donc de respecter le statut spécifique de la Parole de Dieu qui ne saurait être placée sur le même plan que des révélations privées (n° 14) qui n’ont pas pour rôle de compléter la révélation définitive du Christ – accomplie dans l’Écriture manifestée comme Parole de Dieu par l’Église. Ces révélations privées fournissent une aide non obligatoire qui oriente vers le Christ (critère de discernement).


3. La lecture de la Bible au cœur de la vie de l’Église

La lecture de l’Écriture ne peut demeurer « individualiste » (n° 86), parce que, fondamentalement, le lieu de naissance de l’Écriture comme règle (kanôn) de notre foi est l’Église (cf. également n° 29-30). Par l’Écriture, le Christ se rend présent à son Église (n° 51) et cette affirmation manifeste le lien particulier qui unit Parole de Dieu et Eucharistie (n° 54-55) : « L’Eucharistie nous ouvre à l’intelligence de la Sainte Écriture, comme la Sainte Écriture illumine et explique à son tout le mystère eucharistique ». En partant du chapitre 6 de l’Évangile selon St Jean, Benoît XVI montre que le Verbe incarné est tout à la fois Parole de vie et Pain de vie venu du ciel. Cette proximité entre Parole et fraction du pain s’enracine également dans le récit des disciples d’Emmaüs, en Lc 24,13-35 : si l’on peut affirmer que le Christ est réellement présent dans le pain et le vin partagés, on peut affirmer de manière analogique qu’il est présent dans la Parole proclamée dans la liturgie.

La liturgie, et particulièrement la liturgie eucharistique, apparaît ainsi comme le « point de référence » de la juste compréhension de la Parole de Dieu. Dans la liturgie, l’Écriture Sainte est manifestée comme Parole de Dieu, comme Parole vivante – Verbe de Dieu – accueillie par l’Église : « La sacramentalité de la Parole se comprend par analogie à la présence réelle du Christ sous les espèces du pain et du vin consacrés » (n° 56).

Concrètement, la vie de l’Église dans son expression liturgique, comme dans la catéchèse (n° 74), doit chercher à manifester l’Écriture Sainte comme lieu de rencontre du Christ, Parole vivante, proposant à tous les chrétiens un chemin de sainteté, c’est-à-dire de réponse à l’amour du Père. (n° 77)


4. Le lien entre Parole de Dieu et mission

La révélation du Christ Parole de Dieu n’a pas à demeurer « enfermée » dans les limites des communautés chrétiennes : l’annonce de la venue du Règne de Dieu est une Bonne Nouvelle destinée à être partagée avec tous les hommes.

L’annonce de la Parole de Dieu ne peut être envisagée indépendamment de l’engagement dans le monde. Elle suppose un engagement dans la société en faveur de la justice (n° 100-101), de la réconciliation et de la paix (n° 102), en fonction de l’esprit même de cette Parole : « C’est la parole de Dieu elle-même qui dénonce sans ambiguïté les injustices, et qui promeut la solidarité et l’égalité » (n° 100).

 En effet, la recherche de la justice, la contribution à la paix et à la réconciliation mettent en œuvre l’amour, la caritas, qui est la vocation ultime de l’homme, vocation révélée en Jésus-Christ (n° 103).

En somme, on retrouve dans l’exhortation post-synodale l’affirmation de la solidarité de trois dimensions : l’annonce de la Parole, la célébration eucharistique, l’engagement pour la charité.

D’autre part, l’annonce de la Parole de Dieu nécessite une démarche d’inculturation (n° 114), qui ne doit pas être confondue avec une adaptation superficielle du message du Christ aux différentes cultures. L’inculturation est une prise au sérieux des différentes cultures, susceptibles de produire à partir de leur propre tradition, des expressions originales d’une pensée authentiquement chrétienne.


5. Des chantiers en cours

Il s’agit ici de donner quelques exemples d’orientations pratiques, qui découlent du travail des Pères synodaux, relu et présenté par le pape Benoît XVI :

- Chantiers fondamentaux : certaines questions doctrinales pourraient bénéficier d’un approfondissement . Ainsi les questions de la vérité et de l’inspiration de l’Écriture (Dei Verbum n° 11), envisagées à partir du texte biblique lui-même. Ce travail a été confié à la Commission biblique pontificale (chantier actuel 2009-2014).

- Chantiers ecclésiaux : l’homélie est le lieu de l’actualisation de la Parole de Dieu, à l’intention d’une communauté chrétienne précise. L’exhortation post-synodale invite les ministres ordonnés (Evêques, prêtres, diacres) à travailler à la qualité de leurs homélies, qui appartiennent pleinement à l’action liturgique. Tout ministre ordonné devrait honorer trois questions lors de la composition d’une homélie : « que disent les lectures ? », « que me disent-elles à moi, personnellement ? », « que dois-je dire à la communauté en fonction de sa situation actuelle ? » (n° 59). Les Pères synodaux ont souhaité la rédaction d’un directoire sur les homélies (n° 60).

- Chantiers œucuméniques : c’est la même Parole de Dieu qui unit les différentes communautés chrétiennes, et la traduction commune des textes bibliques participe à l’effort œcuménique (n° 46).

* * *

Ces quelques indications sont évidemment trop brèves pour rendre compte d’un texte très riche. Pour conclure, peut-être faut-il relever deux points qui s’enchaînent :

- La définition de la Parole de Dieu comme parole de rupture (n° 93), ouvrant à une nouvelle dimension, celle de l’eschatologie, de l’annonce du Règne de Dieu – dont la logique n’est pas la logique de ce monde, mais celle de la charité révélée par le Christ.

- Pour être vraiment accueillie et intégrée, cette parole de rupture requiert sans doute de la part des croyants une attitude de rupture ou, du moins, une attitude assez peu valorisée dans une époque dominée par la communication immédiate, sous toutes ses formes : cette attitude, c’est le silence (n° 66) qui seul permet l’écoute authentique de la Parole de Dieu. Le modèle de cette écoute est pour nous Marie qui accueille silencieusement et totalement la Parole et la met en pratique (n° 124).


--------------------------------------
[1] Le mot canon est un mot grec qui signifie : règle. La Bible regroupe l’ensemble des textes choisis par les communautés chrétiennes, pour devenir le canon, la règle de notre foi.

[2] Commission biblique pontificale, L’Interprétation de la Bible dans l’Église (1993).

 
 
Vidéo
La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org