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Miséricorde
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Berder Michel
Si vous aviez compris ce que signifie : "Je veux la miséricorde, non le sacrifice..." Quelques réflexions sur la miséricorde à partir de la lecture de Mt 12,7
Théologie
 
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Pour une exégèse de Matthieu 12,7 ("Je veux la miséricorde, non le sacrifice...") et une réflexion pour aujourd'hui à partir de ce verset...
 
Au cours de cette année, nous lisons les textes bibliques sur la miséricorde dans un contexte particulier, marqué par un état du monde agité par des conflits qui suscitent des interrogations de toute sorte dont certaines donnent lieu à de vifs débats sur la place des religions. À l’initiative du Pape François, l’Église catholique se trouve engagée dans la dynamique d’un Jubilé thématique qui rejoint des situations personnelles et collectives diversifiées. Ce mouvement conduit, depuis quelques mois, à publier ou à rééditer un nombre impressionnant d’ouvrages consacrés à la notion de miséricorde. On peut souhaiter qu’une telle abondance produise des effets positifs plutôt que des réactions de saturation.

Au sein du Nouveau Testament, c’est essentiellement l’évangile de Luc qui est sollicité pour fonder une réflexion spirituelle et théologique sur la miséricorde, notamment en raison de l’impact des paraboles du chapitre 15 auxquelles renvoie le Pape François dans Misericordiae Vultus n°9. Puisqu’il s’agit de l’évangile que le lectionnaire romain propose tout au long de cette année liturgique, il accompagne de manière privilégiée la démarche de cette année sainte. Chacun des quatre évangiles canoniques peut servir de guide pour aborder cette thématique. Sur ce point comme sur bien d’autres, leur lecture attentive fait apparaître à la fois des similitudes et des perspectives originales. Dans cette perspective, on peut rappeler qu’en 2001, le cardinal Bernard Panafieu avait fait paraître un livre intitulé Avec saint Matthieu, accueillir la miséricorde[1].

Dans cette communication, je me concentrerai sur l’exégèse d’un verset du premier évangile : Mt 12,7. Je procéderai en trois étapes : dans un premier temps, je traiterai de la place de ce verset dans le récit de controverse relaté en Mt 12,1-8. Ensuite, je m’attacherai de manière plus précise à l’interprétation de la citation d’Osée 6,6 qu’il reproduit explicitement. Ce sera l’occasion d’examiner aussi l’autre passage de Mt qui renvoie au même texte prophétique : Mt 9,13. Une troisième partie évoquera d’autres textes susceptibles d’apporter un éclairage sur la présentation de la miséricorde dans Mt, notamment au cœur du Sermon sur la Montagne et dans le tableau de Mt 25. En guise de conclusion, je regrouperai quelques points d’attention pour aujourd’hui.

I. Mt 12,7 dans le cadre du récit de Mt 12,1-8
 
1. Le contexte immédiat de Mt 12,7

Mt 12,7 prend place au cœur d’un bref récit dont les limites sont facilement repérables. Une notice narrative en Mt 12,1 situe le cadre spatial : « à travers des champs de blé ». Le passage à la séquence suivante est marqué par un déplacement vers une synagogue (Mt 12,9). En se fondant sur les indications de temps, de lieu, et la mention des acteurs, on peut structurer ainsi cette unité littéraire :

- V. 1a. Présentation du cadre temporel (shabbat) et spatial. Le seul personnage mentionné est Jésus.

- V. 1b. Geste des disciples relaté par le narrateur, qui en précise la motivation (la faim).

- V. 2. Réaction des pharisiens, à la vue de ce comportement (insistance sur la racine « voir » : idontes, idou). C’est à Jésus qu’ils adressent leur critique, formulée à l’aide de la distinction permis/défendu au sujet du shabbat (ouk exestin).

- Vv. 3-4. Première réponse de Jésus en style direct, sous forme de question, renvoyant à un épisode mettant en scène David et ses compagnons. Jésus reste sur le registre de ce qui n’est pas permis (ouk exon). Sans reproduire textuellement un passage scripturaire, il s’appuie sur le récit de 1 S 21 en référence aux prescriptions sur les pains de l’offrande au temple selon Lv 24. Il s’agit ici d’un interdit alimentaire établissant une distinction entre les prêtres et les autres personnes.

 - V. 5. Deuxième réponse de Jésus, là aussi en style direct. Il mentionne encore le temple et les prêtres. Mais ce qui est en cause est le fait de profaner le shabbat (ton sabbaton bebèlousin).

- V. 6. Parole solennelle de Jésus déclarant qu’il y a ici « plus grand que le temple ».

- V. 7. Interpellation de Jésus à l’adresse de ses interlocuteurs. Il les renvoie à la compréhension du verset d’Osée pour mettre en cause leur attitude à l’égard des disciples. Son propos se situe dans une perspective de jugement par l’emploi du verbe « condamner » (katedikasate) et du qualificatif « innocents » (anaitious).

- v. 8. Argument conclusif : affirmation de la maîtrise du Fils de l’homme sur le shabbat.

En observant le mouvement du texte, on peut constater que le point de départ est une mise en cause des disciples pour un geste considéré par les pharisiens comme une violation du shabbat. Dans les échanges de parole qui suivent, tout se passe entre les pharisiens et Jésus. Les disciples n’interviennent pas. En finale rien n’est dit sur la réaction des pharisiens. Le dernier mot reste à Jésus. Sa position s’énonce en plusieurs temps. Lors de chaque étape il renvoie à l’interprétation de l’Écriture à l’aide de formules provocatrices faisant usage de verbes à la deuxième personne du pluriel : « n’avez vous pas lu » (ouk anegnôte, v. 3.5) ; « si vous aviez compris ce que signifie » (mot à mot : « si vous aviez compris ce qu’est », ei de egnôkeite ti estin, v. 7). Le recours à de tels procédés suppose que les références tacites sont transparentes pour les interlocuteurs. Les deux premières répliques de Jésus (vv. 3-4 et v. 5) adoptent un même schéma, introduit par le verbe « lire ». Le v. 7 effectue un saut qualitatif dans la démarche : il y est question d’interprétation et Jésus recourt à la citation explicite d’un verset biblique dans lequel il met en relief l’attitude de miséricorde (eleos), qu’il applique à la situation présente.

2. Une controverse qui prend place au sein de séquences mettant en relief la posture de Jésus

Dans le premier évangile, Mt 12,1-8 intervient dans une série d’épisodes comportant des accents polémiques, en lien avec des situations dans lesquels Jésus est amené à s’expliquer sur sa position personnelle[2].

La scène qui fait suite immédiatement à cet épisode (Mt 12,9-14) concerne un homme à la main paralysée. Elle est construite selon un schéma qui comporte des points communs par rapport au déroulement de Mt 12,1-8 : on y trouve un dialogue entre un groupe et Jésus au sujet de ce qui est permis le jour du shabbat (v. 10). Même si la désignation des acteurs en présence n’est pas très explicite dans le verset introductif (le v. 9 parle de « leur synagogue », mot à mot « la synagogue d’eux »), le terme « pharisiens » est utilisé dans le verset conclusif (v.14). Là aussi, Jésus interpelle ses interlocuteurs en les interrogeant en style direct (v. 11). Dans son raisonnement, il recourt à la comparaison entre deux types de situations, en jouant sur la distinction entre brebis et êtres humains (v. 12). Parmi les différences entre les deux épisodes, on peut noter les éléments suivants : le cadre de Mt 10,9-14 est celui d’une synagogue ; dès le début, le narrateur insiste sur l’attitude accusatrice des pharisiens à l’égard de Jésus (v.10) ; ce dernier opère une guérison pour mieux faire saisir ce qu’il représente. Quant à la finale, elle décrit la réaction des pharisiens : la mise au point d’un projet de meurtre (v. 14).

Dans Mt, ces deux séquences (qui possèdent des parallèles dans les autres synoptiques où elles se lisent dans le même ordre) sont insérées dans un ensemble qui s’ouvre et se conclut par deux brèves unités littéraires que cet évangile est seul à rapporter. En Mt 11,28-30 il s’agit d’une prise de parole de Jésus à l’adresse de tous ceux qui peinent sous le poids du fardeau et dans laquelle il se présente comme « doux et humble de cœur » (praus kai tapeinos tè kardia). La thématique de la légèreté du fardeau et du repos projette un certain éclairage sur les propos tenus par Jésus en Mt 12,1-8 sur l’interprétation de la Loi. Quant à Mt 12,15-21, qui se lit après la péricope sur l’homme à la main paralysée, elle reproduit une citation d’accomplissement en référence explicite au livre d’Isaïe (Is 42,1-4) qui décrit le serviteur de Dieu, investi de l’Esprit divin, et dont la démarche est caractérisée par la discrétion et l’universalisme : il ne cherche pas de querelle et les nations mettent en lui leur espérance[3].

3. Quelques traits originaux de la version de Mt 12,1-8 par rapport à celles de Mc et Lc

La comparaison entre les trois récits évangéliques de la controverse sur les épis arrachés (Mt 12,1-8 ; Mc 2,23-28 ; Lc 6,1-5) fait apparaître qu’il s’agit manifestement de la présentation d’un même fait, dont le déroulement est relaté en des termes très proches. Un bon nombre de commentateurs considère que Mt connaissait la version de Mc, qu’il aurait retouchée en bénéficiant de détails provenant d’une tradition particulière et qu’il aurait développée en fonction de ses options théologiques. Les hypothèses émises aujourd’hui pour essayer de rendre compte de la question synoptique constituent un dossier fort complexe. Si l’on prend en considération l’ensemble des péricopes évangéliques, il me semble difficile de penser que Mt disposait du texte de Mc dans sa forme définitive telle que nous la connaissons.

Sans entrer dans une analyse détaillée, on peut relever trois éléments caractéristiques de la version de Mt 12 pour cette péricope. D’une part, il est le seul à mentionner dans sa notice introductive la faim des disciples. Cette précision prépare le lecteur à la description fournie au v. 3 faisant allusion à l’épisode de David et ses compagnons, épisode qui sert d’appui à Jésus pour soutenir l’innocence de ses disciples au v. 7b. Deux autres caractéristiques de Mt sont encore plus significatives. Il est le seul à proposer (aux vv. 5-6) l’argumentation concernant la pratique des prêtres au temple le jour du shabbat. Enfin, c’est uniquement chez Mt qu’on rencontre une citation explicite de l’Ancien Testament (Os 6,6). Ce procédé est conforme à l’intérêt qu’il porte à la littérature biblique et à la tradition juive.

4. La logique des interpellations énoncées par Jésus

La première réplique de Jésus à l’adresse des pharisiens (v. 3-4) joue sur l’analogie de situation entre le vécu du groupe de ses disciples et l’initiative de David en 1 S 21. Comme nous l’avons signalé, Mt insiste sur le fait que ce qui est en cause, c’est la faim. Cette notion d’analogie fait partie des principes herméneutiques développés dans la tradition orale du judaïsme et qui trouve différents lieux d’application, soit pour établir un lien entre une situation et une source scripturaire, soit pour mettre en rapport différents textes[4]. Ici, Jésus s’appuie sur l’autorité de David qui, dans une circonstance particulière, adopte un comportement qui, d’un simple point de vue formel, va à l’encontre d’une prescription de la Torah écrite (Lv 24,8-9 qui mentionne les pains destinés à la consommation exclusive des membres des familles sacerdotales).

La seconde remarque de Jésus, aux vv. 5-6, fait appel à un autre principe qui se rencontre à la fois dans la rhétorique gréco-latine et dans la tradition rabbinique : la déduction a fortiori (« à plus forte raison »), connue dans les catalogues de règles herméneutiques rabbiniques sous l’appellation qal waHomer[5]. Remarquons que la formulation du v. 6 reste très ouverte : « Il y a ici plus grand que le temple. » La phrase revêt la forme d’une tournure impersonnelle et l’adjectif employé en grec est au neutre (meizon). Un peu plus loin, Jésus utilise, par deux fois, une expression dont les termes sont très proches : « et voici ici plus que (pleion) Jonas » (Mt 12, 41) ; « et voici ici plus que (pleion) Salomon » (Mt 12,42)[6]. Même si Jésus n’utilise pas la première personne du singulier, il attire l’attention de ses auditeurs sur la nouveauté et la supériorité qui caractérisent la situation créée par sa présence[7]. C’est, d’ailleurs, l’idée que reprend le dernier verset de la péricope, qui recourt à l’expression « Fils de l’homme » : « Car il est seigneur (kurios) du shabbat, le Fils de l’homme. »

Ainsi, pour Mt, cette controverse ne se réduit pas à une simple discussion sur les implications concrètes d’une prescription particulière interprétée de manière plus ou moins libérale. Son arrière-plan affecte le statut, le positionnement de Jésus en tant que tel. La portée de cette problématique a été bien mise en valeur par le rabbin Rivon Krygier dans quelques articles très documentés qu’il a publiés sur les péricopes des quatre évangiles qui traitent des paroles et des actes de Jésus en relation avec le shabbat. On peut renvoyer, notamment, à la présentation synthétique qu’il a fait paraître dans la revue de l’Amitié judéo-chrétienne de France Sens, en 2007, sous le titre « Le Shabbat de Jésus, Un regard rabbinique »[8]. Au terme de l’analyse de nombreux textes évangéliques lus en regard de témoignages puisés dans la tradition juive, Rivon Krygier résume en ces termes la perspective de ces péricopes (dont celle de Mt 12,1-8) : « Il s’agissait manifestement dans toutes ces occurrences de faire valoir la prérogative “extra-territoriale” méta-shabbatique de Jésus en tant que Temple vivant, héraut du nouveau monde, et dont le titre de “maître du Shabbat” devait être l’expression éclatante. En somme, Jésus a rompu le Shabbat mais n’a pas rompu avec lui[9]. »

Le renvoi à Os 6,6 place au cœur du débat le terme eleos, dont la signification dans la terminologie biblique mérite d’être examinée.

5. Remarques sur le mot eleos

En Mt 12,7 c’est par le biais de la citation explicite, faite par Jésus, du texte grec d’Os 6,6 que le terme eleos est employé dans la péricope.

Cette observation nous amène à prendre en considération la richesse du vocabulaire biblique en hébreu, araméen et grec pour exprimer la notion de miséricorde. Dès les premiers paragraphes de Misericordiae Vultus, le Pape François attire l’attention sur ce point et, tout au long de son texte, il offre une impressionnante collection de citations en veillant à conserver à son propos une large ouverture pour ne pas se limiter à telle ou telle option de philologie. Plusieurs ouvrages récents ont mis en valeur l’importance de cette terminologie au sein du corpus biblique, en regrettant qu’elle n’ait pas, jusqu’à présent, bénéficié du traitement qu’elle méritait[10].

Cette situation pose parfois de délicats problèmes de traduction, dont témoigne la multiplicité des options retenues dans les versions courantes de l’Ancien Testament et du Nouveau Testament ainsi que dans les commentaires. À titre d’exemple, on peut remarquer que dans le recueil d’études publié sous la direction d’Eberhard Bons[11], l’intitulé du volume comporte le mot « amour » en référence au verset d’Osée, tandis que les différentes contributions sont marquées par des choix diversifiés. De même, il est instructif de comparer dans chaque bible les traductions proposées pour le texte hébreu d’Osée au sein de l’Ancien Testament et pour la citation en grec dans l’évangile de Mt. Le travail de traduction met en œuvre des procédures complexes. On ne peut se contenter d’une approche uniquement guidée par une recherche sur l’étymologie. Dans le texte d’origine, on doit essayer de percevoir le jeu des images et des représentations, en interprétant les formulations en tenant compte de leur contexte littéraire et historique. La reprise systématique d’un mot à mot peut s’avérer trompeuse. De plus, le traducteur doit prendre en considération ce que telle ou telle option suggère dans la langue d’arrivée, en fonction de la culture et du vocabulaire des récepteurs.

Certains textes juxtaposent plusieurs termes, invitant à prendre acte du fait que la présentation de Dieu ne saurait se réduire à une seule qualification : il se révèle à la fois comme Dieu de miséricorde et Dieu de justice. Si l’on prend en compte les deux parties de la Bible chrétienne, dans le cadre d’une approche canonique de l’Écriture, on peut noter que, suivant les cas, la notion de miséricorde concerne Dieu, le Christ Jésus, le fidèle, l’être humain en général, telle ou telle communauté, l’Église.

Dans le contexte de Mt 12,7 le mot eleos désigne une attitude que Dieu attend de la part de ceux qui se réfèrent à lui. Cette attente est exprimée en termes de volonté (thelô), thématique mise en relief à plusieurs reprises dans Mt (cf. Mt 6,10 ; 7,21 ; 12,50, 21,31 ; 26,42). Les pharisiens sont renvoyés, par Jésus, à l’interprétation de la phrase du prophète Osée. Examinons de plus près la portée de cette référence scripturaire.


II. La citation d’Os 6,6 et sa relecture dans Mt

1. Signification de ce verset dans le livre d’Osée

Au sein du livre d’Osée, la proposition citée par Mt intervient dans une unité littéraire mettant en scène Dieu interpellant son peuple (désigné par les noms Éphraïm et Juda) en des termes d’une grande sévérité.

En Os 5,15 Dieu annonce, en style direct, qu’il se retirera jusqu’à ce que les membres du peuple se reconnaissent coupables et le recherchent.

Os 6,1-3 est l’expression de leur repentance. Ils s’engagent dans une démarche de conversion (« Venez, retournons vers le Seigneur ») ; ils affirment leur confiance dans la guérison et le relèvement qu’apportera leur Dieu (« au troisième jour il nous aura relevés ») ; et ils promettent de le connaître.

En Os 6,4-6 c’est, de nouveau, Dieu qui prend la parole. Il reproche à son peuple de ne pratiquer qu’une démarche superficielle : « Votre amour (hesed) est comme la nuée du matin » (v. 4). Il fait alors allusion aux paroles tranchantes des prophètes (v.5) et conclut son interpellation en ces termes (v. 6) :

« Car c’est l’amour (hesed) qui me plaît, non le sacrifice ;

Et la connaissance de Dieu, je la préfère aux holocaustes. » (Traduction TOB 2010).

En analysant ce texte, Bons signale un certain nombre de débats exégétiques concernant la position exprimée au sujet des sacrifices[12]. Quel sens attribuer à la négation au début du verset ? Les termes de la discussion ne relèvent pas seulement de la grammaire. En fonction du contexte, doit-on estimer que ce qui est préconisé correspond à une totale opposition aux sacrifices d’animaux ? Ou bien s’agit-il d’une mise au point concernant la hiérarchie des valeurs ? C’est cette seconde lecture qui prévaut dans les travaux récents. Pour illustrer une telle perspective dans la littérature biblique, on peut penser, entre autres, à l’intervention du prophète Samuel en 1 S 15,22-23[13].

Dans le cadre d’Os 6, le mot hébreu hesed désigne ce que le Seigneur attend comme attitude authentique de la part des membres de son peuple[14]. On peut noter le parallélisme avec l’expression « connaissance de Dieu ».

Comme nous l’avons indiqué, la Septante a opté pour la traduction eleos, qui dans la Bible grecque traduit régulièrement le mot hesed. Dans l’édition de la traduction française de la Bible d’Alexandrie, une note mentionne les problèmes concernant le sens de la négation dans le texte original. La traduction retenue pour Os 6,6 en grec est : « Car je veux la pitié et non le sacrifice, et la connaissance de Dieu plus que les holocaustes[15]. »

Le Targum, traduction araméenne pour la liturgie synagogale, est un témoin précieux des interprétations traditionnelles au sein du judaïsme. La traduction de ce verset dans le Targum peut être rendue en français en ces termes : « Car ceux qui pratiquent la miséricorde devant moi me plaisent plus que ceux qui sacrifient, et ceux qui pratiquent la Torah de YHWH plus que ceux qui offrent des holocaustes. » Le texte araméen remplace les négations par une formule comparative (exprimée par la préposition min). D’autre part, l’ajout d’un verbe d’action (traduit ici par « pratiquer ») manifeste que l’interprétation valorise la notion de réalisation, tant pour la miséricorde (le terme araméen est de même racine que le mot hébreu hesed) que pour la Torah (la connaissance de Dieu est clairement considérée dans sa dimension d’engagement existentiel).

Même si, à l’origine, le texte d’Osée ne visait pas une suppression des sacrifices, il a contribué, avec d’autres textes bibliques, à alimenter la réflexion pour passer à une manière d’envisager la relation à Dieu alors que le Temple et son système sacrificiel étaient devenus caducs[16].

2. Une première citation d’Os 6,6 en Mt 9,13

Dans la conclusion du récit de l’appel de Matthieu par Jésus (Mt 9,9-13) le lecteur du premier évangile a déjà été mis en présence d’une citation explicite d’Os 6,6[17]. Cet épisode suit un schéma narratif assez simple :

- V. 9. Notice du narrateur signalant le regard de Jésus se portant sur Matthieu. Appel par Jésus énoncé en style direct : « Suis-moi ». Matthieu se lève et le suit.

- v. 10. Participation de Jésus à un repas dans « sa maison » (celle de Matthieu, d’après le contexte). Description détaillée de la diversité des commensaux.

- v. 11. Question posée par les pharisiens aux disciples de Jésus au sujet des fréquentations de leur maître.

- Vv.12-13. Réponse de Jésus qui avait entendu les pharisiens. Il renvoie à Os 6,6 et livre des précisions sur sa mission.

La dynamique du texte est soulignée par l’usage de différents verbes : voir, entendre, parler, dire, appeler, suivre. Les qualifications attribuées à certaines personnes jouent un rôle décisif, notamment des catégories mises en opposition dans la dernière prise de parole de Jésus : bien portants/malades (v. 12) et justes/pécheurs (v. 13).

La narration attire l’attention sur Jésus. La pointe polémique de l’intervention des pharisiens le vise directement, même s’ils parlent à ses disciples (v. 11). Et la phrase conclusive de 13b est une déclaration solennelle dans laquelle Jésus, à la première personne, s’exprime sur sa mission.

La formule « Allez apprendre ce que signifie » (mot à mot : « allant, apprenez ce qu’est ») sonne comme une injonction fortement ironique puisqu’elle est adressée à des personnes considérées comme accordant de l’importance à la tradition, les pharisiens. Une telle sévérité à leur égard s’observe souvent chez Mt (notamment en Mt 23).

Le thème de la miséricorde en 13a survient de manière surprenante, par l’intermédiaire de la citation d’Osée. Le texte conserverait une certaine cohérence sans cette citation : c’est, d’ailleurs, sous cette forme que se lit ce récit dans les versions parallèles de Mc 2,13-17 et Lc 5,29-7-32).

Le mot miséricorde (eleos) dans le contexte de Mt 9,13 qualifie donc l’attitude de Jésus telle qu’il l’interprète lui-même dans la ligne du message du prophète Osée et en réponse à une critique. Elle s’applique à sa mission en général (« appeler les pécheurs »). L’appel de Matthieu ainsi que la fréquentation de collecteurs d’impôts et de pécheurs en constituent des réalisations exemplaires.

3. Précisions sur la portée de la citation en Mt 12,7

Le lecteur de Mt a déjà en mémoire la phrase d’Os 6,6 quand il arrive à l’épisode de Mt 12,1-8. Pierre Keith met en valeur les effets produits par le procédé qui consiste à répéter cette citation dans deux récits qui comportent des points communs et des différences[18]. Ce phénomène est d’autant plus frappant qu’il s’observe dans deux péricopes assez rapprochées dans le déroulement du récit évangélique.

En Mt 9 comme en Mt 12 le recours à l’Écriture s’appuie sur le fait que, pour Jésus et ses interlocuteurs pharisiens, elle constitue une autorité reconnue. Mais dans les deux cas, le cadre est polémique.

En Mt 12,7 Jésus met en cause l’attitude accusatrice des pharisiens à l’égard de ses disciples. La citation explicite d’Os 6,6, qui vient après des renvois à d’autres passages de la Bible est au service d’une argumentation qui souligne l’innocence des disciples (v.7b). La dimension christologique de la péricope est clairement soulignée par la déclaration solennelle du v. 6 (comparaison avec le temple) et par l’affirmation sur le Fils de l’homme seigneur du Shabbat au v. 8. Elle fait écho, comme nous l’avons déjà noté, à la présentation de Jésus doux et humble de cœur, affirmant que son joug est léger. Cet autoportrait placé immédiatement avant la controverse de Mt 12 ,1-8 offre en quelque sorte une illustration personnalisée de ce que signifie la miséricorde vécue.


III. Regard sur d’autres passages de Mt sur la miséricorde

Pour mieux saisir comment Mt 12,7 s’inscrit dans une large perspective, il est intéressant de repérer quelques autres textes de Mt mettant en valeur la notion de miséricorde. Nous nous contenterons ici de brèves indications. Le vocabulaire utilisé par Mt est diversifié.

1. Béatitude de Mt 5,7

« Heureux les miséricordieux (eleèmones) car ils obtiendront miséricorde (eleèthèsontai) ».

Notons la reprise de la même racine (eleos) pour qualifier l’attitude des personnes visées et le don qui leur est promis. L’emploi d’un verbe au passif renvoie indirectement à Dieu. Cette béatitude ne figure pas comme telle dans la version de Lc 6.

2. Parole de Jésus sur l’importance de la réconciliation : Mt 5,23-24

« Quand donc tu vas présenter ton offrande (dôron) à l’autel, si là tu te souviens que ton frère a quelque chose contre toi, laisse là ton offrande, devant l’autel, et va d’abord te réconcilier avec ton frère ; viens alors présenter ton offrande. »

Cette recommandation rejoint des commentaires de la tradition juive concernant la démarche de Kippur. Elle fait écho à de nombreuses plusieurs prises de position de prophètes sur la liturgie que nous avons évoquées en commentant Os 6,6.

3. Engagement au pardon en priant le « Notre Père » : Mt 6,12

La demande de pardon adressée au Père dans la prière selon Mt 6,12 comporte, de la part de celui qui la prononce, un engagement à agir de même à l’égard d’autrui. C’est ce que souligne fortement le commentaire qu’en donne Jésus en Mt 6,14-15.

4. Faire la volonté du Père : Mt 7,21

« Il ne suffit pas de me dire : “Seigneur, Seigneur !” pour entrer dans le Royaume des cieux ; il faut faire la volonté de mon Père qui est aux cieux. »

Cette parole joue sur la relation entre « dire » (legôn) et « faire » (poiôn). On peut noter le thème de la volonté de Dieu que l’on trouve en Os 6,6.

5. Parabole du débiteur impitoyable : Mt 18,23-35

C’est l’une des paraboles évoquant le Royaume des cieux. Elle ne figure que dans Mt. Pour l’interpréter, il est important de respecter le procédé pédagogique mis en œuvre par le recours au cadre d’un récit fictif. Ainsi, tous les traits du personnage du roi ne sont pas à appliquer de manière systématique comme s’ils donnaient une description détaillée de Dieu. L’image qui en ressortirait risquerait d’être celle d’un être cruel et injuste. Relevons deux éléments de vocabulaire.

Au v. 27, le seigneur de la parabole est présenté comme « pris de pitié » (splanchnistheis).

Le v. 33 qui insiste sur le comportement attendu de la part du serviteur, fait usage de la racine eleos : « Ne devais-tu pas, toi aussi, avoir pitié (eleèsai) de ton compagnon, comme moi-même j’avais eu pitié (èleèsa) de toi ? »

6. Une sévère mise en garde : Mt 23,23

Dans ce chapitre qui regroupe un ensemble d’interpellations fortes, on trouve la formule suivante : « Malheureux êtes-vous, scribes et pharisiens hypocrites, parce que vous payez la dîme sur la menthe, le fenouil et le cumin, mais vous avez négligé ce qui est le plus important dans la Loi : la justice, la miséricorde et la fidélité (tèn krisin kai to eleos kai tèn pistin). Voilà ce qu’il fallait pratiquer sans négliger le reste ».

Remarquons l’emploi du terme eleos au sein d’une formule à trois éléments. Le message exprimé ici est inclusif : il ne s’agit pas de rejeter la Loi dans son ensemble mais de ne pas négliger ce qui est le plus important (voir l’affirmation de Jésus sur l’accomplissement de la Loi et des Prophètes en Mt 5, 17).

7. « Chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits… » : Mt 25,31-46

Cette spectaculaire mise en scène est propre à Mt. On peut la mettre en parallèle avec la proclamation des béatitudes (Mt 5,3-12), mais ici on se trouve devant un double aspect : positif et négatif (comme dans la version lucanienne des béatitudes). Même si le tableau est situé dans le futur (v. 31) et emprunte des descriptions à la littérature apocalyptique, l’insistance porte nettement, comme souvent dans le message des prophètes, sur la valeur de ce qui est vécu concrètement dans le présent de l’existence humaine. La dimension christologique est soulignée par l’identification du roi aux petits, aux affamés, etc. — qu’il reconnaît comme ses frères. La liste des situations évoquée suggère de larges ouvertures pour une actualisation[19].


Quelques points d’attention pour aujourd’hui
 

En relisant Mt 12,7 dans le contexte de cette année de la miséricorde, nous pouvons retenir quelques aspects qui sont autant d’appels à la réflexion et à l’action en référence au message évangélique.

  Nous y trouvons une forte insistance sur la figure du Christ, révélateur de la miséricorde du Père. Au-delà de la simple question de dénomination (liée à la réception du vocabulaire de la miséricorde), c’est l’image même de Dieu qui est en cause. Un Dieu à la fois miséricordieux et juste, dont l’Église doit témoigner pour être fidèle à sa mission d’évangélisation dans le monde de ce temps.

La référence à Osée nous invite à prendre en considération la relation à l’Ancien Testament et à la tradition juive, que Mt traduit par le recours à la notion d’accomplissement. La prise en compte de la volonté de Dieu comporte une démarche inlassable de discernement pour rechercher comment faire passer concrètement dans notre vie de disciples la dimension éthique liée à notre foi, en fonction des situations les plus diverses de pauvreté, de souffrance, de fragilité. Il s’agit parfois d’un rude combat, qui se heurte à de vives oppositions.

Le cadre de la polémique relatée en Mt 12,1-8 et le positionnement de Jésus face à ses interlocuteurs doit aussi, au plan pastoral, inciter à sortir d’une attitude de jugement péremptoire fondé sur l’opposition entre « permis » et « défendu » pour nous interroger, nous aussi, sur ce que signifie être témoins d’un Dieu miséricordieux.


Michel Berder, diocèse de Quimper, professeur émérite de l’Institut catholique de Paris  (BIB n° 86)

 



[1] Cardinal Bernard Panafieu, Avec saint Matthieu accueillir la miséricorde, Paris, Parole et Silence, 2009. Dans l’avant-propos (p. 8), il indique que ce livre est « une réflexion catéchétique et spirituelle sur la miséricorde de Dieu. »

[2] Sur ces péricopes de Mt et leur lien avec la tradition juive, voir la thèse de Donizeti Luiz Ribeiro, La double controverse sur le Shabbat selon Matthieu 12 : étude de l’arrière-fond biblique et tannaïte de Mt 12,1-14, Institut Catholique de Paris, Lille, Atelier National de Reproduction des Thèses, 2009.

[3] Sur la place et la signification de cette citation dans Mt, voir Jean Miler, Les citations d’accomplissement dans l’évangile de Matthieu, Quand Dieu se rend présent en toute humanité, Rome, Editrice Pontificio Istituto Biblico, 1999, pp. 125-163.

[4] Sur les principes et procédés de l’herméneutique juive, voir, entre autres, David Banon, La lecture infinie, Les voies de l’interprétation midrachique, Paris, Seuil, 1987 ; Pierre Lenhardt et Matthieu Collin, « La Torah orale des pharisiens, Textes de la tradition d’Israël », Supplément au Cahier Evangile 73, 1990 ; Rabbin Adin Steinsaltz (Even Israël), Le Talmud, Guide et lexiques, Paris, Fond Social Juif Unifié et Jean-Claude Lattès, 1994 (notamment, pp. 135-140, « Principes de l’herméneutique talmudique », chapitre qui fournit de multiples illustrations de l’application du principe d’analogie).

[5] Adin Steinsaltz, dans l’ouvrage cité à la note précédente, signale (p. 139) que cette règle est d’un usage très fréquent dans l’exégèse rabbinique et que la Bible elle-même en donne des attestations, comme en Jr 12,5.

[6] Ces deux versets figurent dans la version parallèle de Luc, mais dans l’ordre inverse : Lc 11,32 et Lc 11,31.

[7] Pour éclairer cette affirmation, on peut renvoyer aussi aux propos de Jésus sur Jean le Baptiste en Mt 11,11 (avec parallèle en Lc 7,28) : « Le plus petit dans le Royaume des cieux est plus grand que lui ». Dans cette phrase, l’adjectif meizôn est au masculin. Même si le vocabulaire est très différent, il est intéressant également de prendre acte de la discussion entre Jésus et les pharisiens au sujet de David et du titre de « Seigneur », rapportée en Mt 22,41-46. Cette suggestion a été émise, notamment, dans un article de Pierre Benoit, « Les épis arrachés (Mt 12,1-8 et par.) », dans Exégèse et théologie III, Paris, Cerf, 1968, p. 228-242.

[8] Rabbin Rivon Krygier, « Le Shabbat de Jésus, Un regard rabbinique », Sens 321, 2007, pp. 499-515. Il reprend, avec quelques modifications, une contribution publiée dans Recherches de Science Religieuse 93/1, 2005, pp. 9-25.

[9] Article cité, Sens 321, p. 515. Dans le cadre de son exposé, R. Krygier insiste à plusieurs reprises sur le fait que Jésus recourt à des principes de la tradition exégétique juive et à des pratiques admises au sujet du shabbat, mais en ajoutant une touche personnelle radicale, situant son action rédemptrice dans une perspective eschatologique.

[10] C’est ce que démontrent de manière convaincante le Cardinal Kasper, La Miséricorde, Notion fondamentale de l’Évangile, Clé de la vie chrétienne, 3ème éd., Châteaudun, Éditions des Béatitudes, 2015 ; Mgr Albert-Marie de Monléon, Au cœur de la miséricorde, Paris, Parole et Silence, 2015.

[11] Eberhard Bons, dir., « Car c’est l’amour qui me plait, non le sacrifice… », Recherches sur Osée 6,6 et son interprétation juive et chrétienne, Leyde, Boston, Brill, 2004.

[12] Dans sa contribution à l’ouvrage collectif cité à la note précédente, E. Bons, « Osée 6,6 dans le Texte Massorétique », pp. 9-24.

[13] On peut également signaler les débats autour de Is 1,10-17 ; 58,2-8 ; Jr 7,21-24 ; Am 5,21-27 ; Mi 6,6-8 ; Ps 40,7-9 ; 51,18-19.

[14] La Bible Traduction Officielle Liturgique Paris, Mame, 2013 propose : « Je veux la fidélité, non le sacrifice, la connaissance de Dieu plus que les holocaustes. »

[15] La Bible d’Alexandrie vol. 23.1, Les Douze Prophètes, Osée, Traduction, introduction et notes par E. Bons, J. Joosten, S. Kessler, Paris, Cerf, 2002, pp. 105-107.

[16] Une abondante documentation sur cette question est réunie par Pierre Lenhardt, « La valeur des sacrifices dans le judaïsme d’autrefois et d’aujourd’hui », article repris dans son recueil À l’écoute d’Israël, en Église, vol. II, Paris, Parole et Silence, 2009, pp. 57-77. P. 64, il signale que, depuis la disparition du Temple, l’expiation peut s’obtenir par l’action faite par amour (gemilut Hassadim), la prière, l’étude, la souffrance. Voir aussi Matthias Millard, « Osée 6,6 dans l’histoire de l’interprétation juive », dans l’ouvrage dirigé par E. Bons (cf. note 11), pp. 119-146.

[17] Ce passage évangélique fait l’objet d’un commentaire du Pape François dans Misericordiae Vultus n°8 et n°20. Au n°8 il confie qu’il a été impressionné par ce qu’en dit Bède le Vénérable, au point de lui emprunter une formule pour en faire sa devise : « miserando atque eligendo ».

[18] Pierre Keith, « Les citations d’Osée 6,6 dans deux péricopes de l’évangile de Matthieu (Mt 9,9-13 et 12,1-8), dans E. Bons (cf. note 11), pp. 57-80. Voir aussi Benoît Standaert, « “Misericordia voglio” (Mt 9,13 e 12,7), Parola Spirito e Vita 29, 1994, pp. 109-119 ; Pawel Podeszwa, « Misericordia voglio e non sacrificio », La rilettura di Os 6,6 nel Vangelo di Matteo, Rome, Excerpta ex dissertatione ad Doctoratum in Facultate Theologiae Pontificiaie Universitatis Gregorianae, 2001.

[19] Le Pape François en donne un commentaire dans son livre Le nom de Dieu est miséricorde, Conversation avec Andrea Tornielli, Paris, Robert Laffont, p. 119-122. Il parle des « œuvres de miséricorde » corporelle et spirituelle. Il conclut sa présentation par la citation de Jean de la Croix : « Au soir de notre vie, nous serons jugés sur l’amour. »

 
Mt 12,7
 
Vidéo
La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org