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Dei Verbum
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Tagle Luis Antonio
La FBC (Fédération biblique catholique) : Ouverture et défis pour l'avenir
Théologie
 
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L'Écriture comme source d'évangélisation en ce cinquantenaire de la constitution conciliaire "Dei Verbum" (1965).
 
Le service biblique catholique Évangile et Vie (SBEV) est membre actif de la Fédération biblique catholique (FBC), organe officiel de l’Église catholique qui promeut la pastorale biblique. En juin 2015, la FBC a tenu sa dixième assemblée plénière à Nemi (Italie). Sr Marie-Thérèse Perrot y représentait le SBEV. Voici le discours d’ouverture prononcé le 21 juin 2015 par le Cardinal Tagle, nouveau président de la FBC. L’assemblée, internationale comme il se doit, était consacrée à l'Écriture comme source d’évangélisation en ce cinquantenaire de la constitution conciliaire Dei Verbum (1965).

Chers amis de la Fédération Biblique Catholique,

Une fois encore, je voudrais vous remercier de m’avoir manifesté votre confiance en m’accueillant comme Président de la Fédération Biblique Catholique. C’est la première fois que je participe à une rencontre de la FBC. Je n’appartiens pas à une organisation membre et ne suis pas un expert en matière biblique. Mais je me suis embraqué sur le « navire » de la FBC tel que je suis. Avec vous, j’espère progresser dans le service de la Parole de Dieu.

Permettez-moi de vous partager quelques pensées à l’occasion du 50e anniversaire de la promulgation de Dei Verbum et d’évoquer des orientations possibles pour la FBC dans les années qui viennent.

Célébrer Dei Verbum (1965)

Une des façons de célébrer le don fait à l’Église, de Dei Verbum (DV) - la Constitution dogmatique sur la Révélation Divine promulguée par le concile Vatican II,  il y a 50 ans -, est d’examiner attentivement comment elle a remodelé notre approche de la Parole de Dieu dans la Bible et dans la Tradition. L’enseignement de DV 2 est fondamental, selon lequel la vérité la plus profonde sur Dieu et sur notre salut nous est clairement manifestée par la Révélation. Ainsi, nous pouvons nous demander comment nous avons progressé sur ces deux versants de la vie chrétienne que sont l’amitié avec Dieu et la participation à l’action salvatrice de Dieu. Nous pouvons ajouter encore d’autres questions, entreprenant alors un examen de conscience ou de conscientisation : 1) Les Écritures ont-elles été la règle suprême de la foi, conjointement à la Tradition  (DV 21) ? 2) La Bible est-elle devenue facilement accessible aux croyants (DV 22) ? 3) Les croyants ont-ils été nourris et affermis par l’annonce de la Parole (DV 23) ? 4) Les exégètes sont-ils plus énergiques et plus loyaux envers l’esprit de l’Église (DV 23) ? 5) La Parole de Dieu a-t-elle été le fondement de la théologie sacrée (DV 24) ? 6) Le clergé et les agents pastoraux sont-ils devenus plus diligents dans leur lecture méditative et priante de la Parole de Dieu et dans leur étude de celle-ci (DV 25) ? 7) Les évêques ont-ils su dynamiser les croyants en leur donnant des instructions sur le bon usage de la Bible (DV 25) ? 8) Des éditions adaptées de l’Écriture Sainte ont-elles été préparées pour répondre à la situation des non-chrétiens (DV 26) ?

Les Églises locales pourraient répondre à ces quelques questions, ce qui permettrait de voir quels fruits la constitution Dei Verbum a porté au cours de ces cinquante dernières années et quelles sont les directives qui restent encore à recevoir et à mettre en œuvre.

Le don de Verbum Domini (2010) L’un des événements les plus marquants de la « réception » de Dei Verbum, est le Douzième Synode ordinaire des évêques qui s’est tenu en 2008, sur le thème : « La Parole de Dieu dans la vie et la mission de l’Église ».

Le fruit de cet événement a été l’Exhortation apostolique post-synodale du pape Benoît XVI, intitulée Verbum Domini (VD), publiée en 2010. Présentation assez fidèle des différents sujets et orientations discutés par Le Synode, Verbum Domini pourrait servir de guide pour faire passer le programme pastoral de Dei Verbum en notre temps. La contribution de la Fédération Biblique Catholique à la traduction de la Bible en différentes langues et à sa diffusion est mentionnée au paragraphe 115 de VD. Mais nous devrions nous demander si l’Exhortation Verbum Domini a été suffisamment étudiée et mise en application par les Églises locales. Je suggère vivement d’entreprendre un travail de sensibilisation des pasteurs et des fidèles à ce précieux document.

Considérer l’avenir

Les orientations et les défis concernant l’avenir que j’aimerais souligner, sont principalement inspirés du propos énoncé en VD 73 : « Le Synode a invité à un engagement pastoral particulier pour faire ressortir la place centrale de la Parole de Dieu dans la vie ecclésiale, recommandant d’intensifier la ‘pastorale biblique’, non en la juxtaposant à d’autres formes de la pastorale, mais comme animation biblique de toute la pastorale. Il ne s’agit donc pas d’ajouter quelques rencontres dans la paroisse ou dans le diocèse, mais de vérifier que dans les activités habituelles des communautés chrétiennes, dans les paroisses, dans les associations et dans les mouvements, on a vraiment à cœur la rencontre personnelle avec le Christ, qui se communique à nous dans sa parole 1. »  Je trouve que ce paragraphe est l’un des plus stimulants de tout le document. Il invite à repenser et à réorganiser les approches pastorales et les départements correspondants. La « pastorale biblique » n’est pas un service ou un département parmi beaucoup d’autres. De fait, c’est lui qui permet à la Parole de Dieu d’animer puissamment tous les autres services ecclésiaux. La FBC pourrait aider à acquérir une vue d’ensemble de cette proposition de VD et offrir des modèles pour que cette dernière passe dans la réalité. Ce qui demanderait vraiment de ré-imaginer la vie pastorale. Or pour mettre cela en œuvre, il est indispensable qu’il y ait une pleine communication et une entière collaboration entre les pasteurs, les agents pastoraux laïcs, les catéchistes, les éducateurs, les communautés de base, les exégètes, etc. Dans cette perspective, la Parole de Dieu cesse d’être la référence après-coup ou la justification a posteriori du programme pastoral élaboré sans elle. Bien au contraire, la Parole de Dieu indique à l’Église la réponse pastorale à donner dans telle ou telle situation particulière.

Permettez-moi maintenant d’évoquer quelques domaines où nous pouvons initier une réponse selon l’orientation donnée par VD 73.

1. En réponse à la dernière encyclique du pape François, Laudato si’ sur la sauvegarde de la maison commune, il nous faut articuler une vision biblique de la terre ou de la nature comme création et une spiritualité bibliquement inspirée de l’intendance environnementale à nous confiée. Je suggère que les études bibliques sur la création aillent au-delà du livre de la Genèse et tirent un meilleur parti de la nouvelle création liée à la totalité de l’événement-Christ, à l’action de l’Esprit Saint, à la « création » de la communauté ecclésiale, aux nouveaux cieux et à la nouvelle terre eschatologiques. Le Bureau pour les questions théologiques de la Fédération des Conférences épiscopales d'Asie  vient de publier une étude sur l’écologie et l’intendance, dense en matière de pastorale biblique, ainsi que sur ce que les anciennes religions de l’Asie ont à nous dire sur ce thème. Des efforts similaires dans d’autres régions pourraient être partagés avec le secrétariat de la FBC pour une diffusion à travers le monde entier.

2. Un programme pastoral-biblique touchant la façon dont peuvent « faire sens » la souffrance, la maladie, l’injustice, la maltraitance, la victimisation, les incapacités, etc. Car non seulement ces situations humaines réclament une réponse chrétienne, mais plus encore elles mettent Dieu au centre du questionnement de l’humanité. Nos membres locaux de la FBC peuvent-ils initier un programme pour former les personnes qui assurent l’aide psychologique d’urgence, qui gèrent les catastrophes, ainsi que les conseillers, les ministres dans les prisons, les travailleurs sociaux dans les refuges pour femmes et enfants victimes de maltraitances, de façon à ce qu’ils puissent donner des réponses adéquates aux questions que les gens se posent ?

Beaucoup de témoignages de conversion et de consolation viennent d’anciens prisonniers ou de victimes de désastres naturels qui ont reçu des fascicules contenant des récits bibliques adaptés à leur situation. Un phénomène particulier est celui des migrations forcées dues à la pauvreté, aux conflits et à la dégradation de l’environnement. Une étude biblique sérieuse des mouvements de population pourrait aider les migrants et réfugiés chrétiens à trouver une raison d’espérer dans la situation désastreuse qui est la leur. Elle pourrait également guider les Églises qui ont à recevoir et à intégrer des populations déplacées en leur sein. En maintes occasions, la migration forcée devient un mouvement missionnaire « non planifié », lorsque la Parole de Dieu accompagne les migrants et leurs compagnons de voyage.

3. Le pape François a déclaré une Année Sainte de la miséricorde qui commencera le 8 décembre 2015, et s’achèvera en novembre 2016. En coordination avec les nombreux groupes qui se mobiliseront sûrement pour les événements de cette Année sainte, nos membres locaux de la FBC pourront contribuer à des études bibliques sur la Miséricorde. Les fidèles et les pasteurs doivent réaliser que la miséricorde n’est pas un simple sentiment mais le visage même de Dieu dans la Bible (contrastant avec les attributs métaphysiques de ce dernier). La corruption, la cupidité, l’injustice, la violence et toutes les formes de déshumanisation qui assaillent le monde sont autant d’actes contraires à la miséricorde. Ils appellent donc la réponse du Dieu de miséricorde, qui a promis la justice. Nous avons tout spécialement besoin de réflexions solidement fondées sur la Bible et de programmes de formation sur la relation entre la miséricorde et la justice de Dieu.

4. Eu égard au phénomène alarmant d’une croissance économique  qui, en maints pays, ne profite pas à la majorité, les politiciens et les hommes d’affaires ont besoin d’une étude sérieuse pour parvenir à une croissance inclusive. Les politiques sociologiques, financières et politiques sont impuissantes à répondre à l’inégalité croissante à l’intérieur des nations et entre les nations. Une réflexion morale d’ensemble sur la façon d’user des biens de la terre, sur ce qu’est une vie bonne, sur le partage et le don, sur la fraternité/la sororité, est une urgence absolue. Nos membres locaux de la FBC peuvent élaborer un programme pour faire connaître la sagesse biblique aux politiciens et aux décideurs d’emplois, afin d’apporter une aide dans notre commune recherche d’une croissance économique qui n’exclut personne. Le Créateur désire que chacun bénéficie des biens de la terre.

5. Le Synode des évêques sur la famille s’ouvrira en octobre 2015. L’Instrumentum laboris parle de l’Évangile de la Famille. En préparation du synode, il serait utile de fournir aux pasteurs et aux agents pastoraux une vue d’ensemble sur la famille dans la Bible, sans occulter la complexité et les ambiguïtés de cette réalité. Ce qui serait également d’actualité après le synode. Beaucoup de gens posent des questions difficiles : que dit la Bible en matière de contraception, de divorce, de remariage, d’union entre personnes du même sexe, d’indissolubilité, etc. ? Or nous entendons souvent des discours moraux ou canoniques, qui gagneraient à s’inspirer de la Parole de Dieu consignée dans l’Écriture.

6. Un ministère inspiré par la Bible s’adressant aux jeunes est particulièrement intéressant, et cela pour diverses raisons. Cherchant à isoler une caractéristique de la plupart de nos jeunes d’aujourd’hui, nous dirions qu’ils sont nés au « pays » du numérique, à l’opposé des gens de ma génération considérés comme des migrants dans ce même « pays ». Les jeunes pensent, comprennent et absorbent différemment, étant donné leur aptitude numérique. Comment les éduquons-nous et les formons-nous dans la foi ? Les enseignements bibliques sont-ils accessibles par le biais de jeux vidéo ? Les vidéo-clips musicaux à la télévision ou le rap seraient-ils des moyens plus efficaces de formation biblique pour la jeunesse contemporaine ?

7. D’Evangelii nuntiandi du Bienheureux Paul VI à Evangelii gaudium du pape François, le rôle de la piété ou de la religiosité populaire, ainsi que du mysticisme populaire, dans l’évangélisation a été largement reconnu. La piété populaire est portée par les laïcs qui la diffusent, la plupart du temps à partir des secteurs pauvres de l’Église. Les formes variées de ces manifestations, qui contiennent souvent des éléments ambigus, pourraient être reconnues comme porteuses du sensus fidelium. L’un des grands défis est de savoir comment faire en sorte que la Bible et la catéchèse inspirent la piété populaire.

8. Ces dernières années, on s’est efforcé d’explorer de plus en plus le champ d’une évangélisation efficace dans et des grands centres métropolitains. La plupart des gens dans le monde vivent maintenant dans des centres urbains. Les villages agricoles d’autrefois laissent la place aux villes, qui ne cessent de s’étendre. Nous entendons maintenant parler du phénomène des mégapoles. Les centres urbains ont tendance à promouvoir les arts, la musique, l’alimentation, la mode, les affaires et presque tous les aspects de la vie humaine. Mais ces mêmes villes sont semblables à des déserts en matière de pauvreté, d’anonymat, de criminalité, de drogue, de prostitution, de trafics humains, de sans-abris, de chômeurs. De courageux efforts d’évangélisation existent déjà. Nos membres locaux de la FBC pourraient contribuer à une évangélisation dynamique, adaptée aux réalités de la vie urbaine. Laissez-moi vous donner un exemple : la plupart des paraboles et images bibliques sont tirées d’un environnement rural et n’appartiennent pas au quotidien des citadins. Les gens des grandes villes voient davantage les publicités lumineuses que la lumière du soleil, de la lune et des étoiles ; ils voient le poisson en boîte de conserve plutôt que dans les rivières et dans les mers. Comment les paraboles peuvent-elles parler aux habitants des villes ? Pouvons-nous, en outre exprimer la vérité théologique et spirituelle relative aux villes bibliques, telles Babel et Jérusalem ?

9. Dans Ecclesia in Asia 22 , saint Jean Paul II disait, « les Pères synodaux ont souligné qu’il était urgent de » prendre la Bible « comme base de toute annonce, catéchèse, prédication et forme de spiritualité missionnaire 2. » Il encourageait ou peut-être même confiait aux pasteurs, aux experts et aux agents pastoraux en Asie, le soin d’examiner comment la formation biblique et catéchétique pouvait adopter une pédagogie adaptée aux sensibilités, aux cultures et aux réalités des peuples de l’Asie. Je suppose que cette directive apparaît également dans les autres synodes continentaux qui se sont tenus en préparation au Grand Jubilé de l’An 2000. Avons-nous cherché à savoir si ces directives avaient été mises en œuvre et si elles continuaient de l’être ? Les membres de la FBC pourraient partager entre eux les initiatives prises dans leurs pays respectifs.

10. Il nous faut prendre en compte les situations tragiques dans lesquelles se trouvent les chrétiens qui n’ont pas le droit de proclamer, d’imprimer et de diffuser la Parole de Dieu. Nous devons soutenir ceux qui sont réduits au silence à cause de la Parole et nous préparer nous-mêmes à trouver les moyens de la répandre quand il est interdit d’en parler. Cela étant, même quand la Parole peut être exprimée ou murmurée, nous ne pouvons nous empêcher de nous sentir comme des voix qui crient dans le désert. Notre propre voix est engloutie dans l’immense vide des déserts contemporains.

Toutefois, nous croyons que Dieu nous écoute quand nous proclamons sa Parole. Et Dieu continuera à parler quand bien même nous ne le pourrions pas.

Luis Antonio G. Cardinal Tagle, archevêque de Manille (Philippines), président de la FBC 
(BIB n° 86)
 
 
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La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org