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Lectio Divina
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de Dreuille Christophe
Présentation de la démarche de lectio divina
Commentaire au fil du texte
 
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La démarche de la "Lectio divina" avec, comme exemple, la méditation le récit de la rencontre de Philippe avec l'eunuque (Ac 8,26-39)
 

Lors du Colloque pastoral Dei Verbum qui s’est tenu les 9-10 octobre 2015 au Collège des Bernardins (Paris), les participants ont voulu mettre en pratique ce qu’ils promouvaient : l’écoute de la Parole dans les Écritures. Le texte choisi a été celui de la rencontre de Philippe avec l’eunuque (Ac 8,26-39). Le P. de Dreuille revient ici sur l’importance de la démarche et livre sa propre méditation du texte biblique.


"Chaque matin, le Seigneur ouvre mon oreille pour que j'écoute comme un disciple" (Is 50,4). C'est le sens de la démarche que nous allons vivre ensemble au début de cette journée consacrée à la Parole de Dieu. Le déroulement de ce temps communautaire de lectio divina sera le suivant :

Nous commencerons en invoquant l'Esprit Saint. Lui qui a inspiré les auteurs sacrés peut faire de ce texte ancien de la Bible une Parole vivante et actuelle. C'est lui qui peut aussi disposer nos cœurs pour les rendre accueillants à cette Parole de Dieu qui nous rejoint aujourd'hui.

Nous nous mettrons ensuite à l'écoute de la Parole de Dieu qui sera proclamée. C'est cette première étape, la plus essentielle, la plus originale aussi, qui caractérise en propre la prière chrétienne. Il ne s'agit pas d'abord de nous adresser à un Dieu que l'on solliciterait, mais de commencer par accueillir une Parole qui nous est offerte. Cela passe par une écoute attentive, cordiale, par une lecture lente, posée, répétée, du texte que l'on reçoit. Avec la même attention que l'on porte à la lecture de la lettre que nous a envoyée un être cher, expliquait saint Césaire d'Arles. A la lecture d'une telle lettre, on cherchera à deviner ce que la personne éprouve, ce qu'elle veut dire au-delà des simples faits relatés. Ainsi en est-il pour l'accueil de la Parole de Dieu, que l'on peut recevoir "comme des lettres envoyées du paradis", précisait encore saint Césaire.

Pendant environ 15 minutes, nous prendrons le temps, en silence, de lire et relire personnellement le texte biblique proclamé pour passer progressivement de la lectio à la meditatio. La première lecture ou audition nous rend attentifs au mouvement du texte, à sa progression, à sa cohérence d'ensemble, une deuxième voire une troisième lecture nous permettent d'en dégager quelque élément particulier. Un mot, une formule, une expression, une situation vont retenir notre attention, comme s'imposer à nous. Cela peut susciter en nous un étonnement, une illumination, une interrogation, une émotion, une crainte, une inquiétude. Il faut apprendre à avoir ainsi accès aux effets que le texte provoque en nous. La méditation peut alors se déployer à partir de ce qui est mis en valeur pour en creuser la signification. Deux questions peuvent guider notre réflexion dans cette deuxième étape de la lectio divina :

• Qu'est-ce que cette Parole nous révèle de ce Dieu qui nous parle? Du Père, du Christ, de l'Esprit-Saint?

• Qu'est-ce que cette Parole nous dit pour nous? Que vient-elle éclairer dans notre vie, dans nos engagements, dans notre cheminement? Comment mettre en pratique la Parole reçue?

La méditation peut s'appuyer avec profit sur le trésor d'interprétation de la tradition chrétienne, sur la référence à d'autres textes de l'Ecriture également (l'Ecriture éclaire l'Ecriture). C'est le sens des textes complémentaires qui sont mis sur notre feuille. Ils ne seront pas proclamés mais peuvent être lus personnellement.

Puis, après une nouvelle proclamation du texte de l'Ecriture, nous prendrons le temps d'échanger avec nos voisins immédiats en petits groupes, sur ce qui, dans la Parole de Dieu reçue ensemble, a nourri notre méditation personnelle. C'est le moment du partage de la Parole qui déploie la dimension communautaire de ce temps de lectio divina. On peut à tour de rôle lire le verset qui a retenu notre attention et développer brièvement dans quelle direction s'est orientée notre méditation.

Nous terminerons par la prière du Notre Père qui exprimera notre réponse commune à la Parole de Dieu reçue, méditée et partagée.


Commentaire d'Ac 8,26-39

La Parole de Dieu que nous avons reçue ensemble nous a donné de parler entre nous et nous a permis de nous écouter les uns les autres. Nous venons d'en faire l'expérience dans cet échange avec nos voisins qui aurait pu se prolonger encore. Ce temps de partage est déjà un fruit de l'accueil de la Parole.

Je vous propose quelques mots de commentaire sur ce texte d'Ac 8, quelques points de réflexions qui pourront vous aider à prolonger votre méditation personnelle. En recevant avec vous ce texte de l'Ecriture, mon attention a tout d'abord été attirée par cette route déserte sur laquelle l'Ange du Seigneur envoie Philippe. A priori ce n'est pas là où il semble y avoir le plus à faire puisque précisément elle est déserte. Cela me renvoie à des situations pastorales vécues, à des missions qui m'ont été confiées et dont je ne voyais pas toujours l'intérêt au début. Qui n'a jamais fait cette expérience de se demander pourquoi le Seigneur l'avait conduit à tel endroit? Or cette première réaction, ce sentiment d'une sorte d'inutilité est finalement peut-être nécessaire pour faire l'expérience d'une gratuité, et pour qu'il y ait une vraie rencontre. C'est ce qui se passe en Ac 8: cette route déserte sera le lieu d'une rencontre d'une très grande fécondité.

Certains d'entre vous se sont peut-être arrêtés dans leur méditation sur l'action de l'Esprit Saint qui précède, accompagne et guide cette rencontre. Le Saint Père le souligne dans le commentaire que je vous ai donné. L'Esprit Saint, dans les Actes, agit toujours par les témoins qu'il envoie. Nous pouvons alors méditer sur cette action de l'Esprit Saint en chacun de nous ou en ceux qui nous sont envoyés. Pour cela nous pouvons soit nous situer du côté de Philippe envoyé vers cet eunuque, soit du côté du fonctionnaire éthiopien, selon ce que l'Esprit Saint nous inspire.

Peut-être avez-vous été tout simplement sensibles à la dimension de la marche, de la route. La route est souvent le signe de la Parole du Seigneur qui chemine en nous et nous fait cheminer intérieurement. Nous pouvons alors mettre en lien ce récit avec la grande tradition biblique de la marche, depuis Abraham et l'Exode et jusqu'à l'œuvre de saint Luc. Nous savons bien comment la marche physique est toujours le lieu d'un cheminement, d'un compagnonnage avec le Seigneur. Ainsi pour les disciples d'Emmaüs, c'est bien "en chemin" que leur cœur a été rendu tout brûlant tandis que Jésus lui-même expliquait les Ecritures.

Peut-être avez-vous médité sur la rencontre elle-même et sur la fécondité de l'accueil de la Parole de Dieu. C'est le cœur du récit. L'eunuque de la reine Candace est en train de lire le livre du prophète Isaïe, plus précisément le grand poème du Serviteur souffrant. Dans ce long poème, le voyageur s'est arrêté sur quelques versets, comme nous le faisons lorsque nous avons cette lecture attentive de l'Ecriture. L'Esprit Saint sait guider notre attention et notre cœur dans la lecture priante de la Parole de Dieu. Nous pouvons alors nous rendre compte que parfois, en lisant le texte, un verset prend plus d'importance dans notre prière parce qu'il vient soudain rejoindre très personnellement notre expérience. L'insistance que met saint Luc dans notre récit à parler de cet "eunuque", c'est-à-dire de quelqu'un qui ne peut pas avoir de descendance, de postérité, n'est pas fortuite. Cet homme qui à vue humaine n'a pas de fécondité est alors attiré, saisi, par cette parole qu'il trouve chez le prophète Isaïe et qui concerne précisément la question de la descendance : "Sa descendance, qui en parlera". Ce sera le point de départ d'un cheminement qui conduira cet homme eunuque jusqu'à un commencement nouveau par le baptême, jusqu'à une identité et une fécondité nouvelles qui s'expriment, comme toujours chez saint Luc, par la mention de la joie, la joie du salut. Cet eunuque éthiopien qui ne peut avoir de descendance charnelle sera le premier témoin de la Bonne Nouvelle pour ses compatriotes. Il connaîtra ainsi une forme nouvelle de fécondité. À partir du manque chez cet eunuque, à partir aussi de l'incompréhension pour lui du texte de l'Ecriture, va se déployer tout un cheminement qui aboutira à  l'accomplissement d'abord et à l'actualisation ensuite de la Parole de Dieu. La Parole de l'Ecriture est en effet accomplie dans la personne de Jésus et dans son mystère pascal (la "Bonne Nouvelle" de Jésus). L'accomplissement, c'est le Christ qui illumine d'une manière nouvelle toute Parole de l'Ecriture. Cet accomplissement dans le Christ permet ensuite une actualisation de la Parole de Dieu pour la vie de cet eunuque éthiopien. Saint Luc nous propose dans ce récit le modèle même du cheminement de la Parole de Dieu dans le cœur qui la reçoit.

Je termine en évoquant un autre texte de l'Ecriture. L'Ecriture interprète et éclaire l'Ecriture. Il s'agit d'un autre récit de saint Luc, parallèle à Ac 8. Cette route qui va de Jérusalem à Gaza passe notamment par un certain village qui s'appelle Emmaüs. C'est cette même route que, quelques temps auparavant, au soir du premier jour d'une semaine nouvelle, deux disciples avaient déjà empruntée. C'est sur cette route en effet qu'a eu lieu la rencontre de Jesus avec les disciples d'Emmaus (cf. Luc 24). Ces deux récits sont bâtis sur le même schéma par saint Luc. Nous y trouvons la même première étape : l'incompréhension de départ et la manifestation d'un manque (les disciples ne peuvent pas voir Jésus, l'eunuque ne peut avoir de descendance). Il y a ensuite ce cheminement où, sur la route, la Parole est révélée parce qu'il y a un guide et donc un compagnonnage, il y a le temps pour l'interprétation des Ecritures. Ce chemin conduit jusqu'au don qui comble ce qui était au début du récit un manque : les disciples croyaient Jesus absent, ils vont le découvrir présent (au-delà d'ailleurs de leur quête de visibilité) et ils repartent tout joyeux. L'eunuque éthiopien peut demander le baptême, recevoir le don d'une fécondité nouvelle et repartir tout joyeux également.

S'il y a un souhait à formuler pour nous ce matin, c'est qu'à notre tour nous puissions repartir, nourris de la Parole de Dieu, tout joyeux, en étant comblés de tout ce que le Seigneur nous donne;

 

Christophe de Dreuille, supérieur du Séminaire Saint Luc (Aix-en-Provence) responsable du site www.lectiodivina.catholique.fr.

 
Ac 8,26-39
 
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La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org