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Epître à Philémon
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Epître aux Philippiens
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Focant Camille
Les lettres aux Philippiens et à Philémon
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Les lettres aux Philippiens et à Philémon
Recension
 
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Recension du livre de Camille Focant : "Les lettres aux Philippiens et à Philémon", par Roselyne Dupont-Roc
 

Camille Focant
Les lettres aux Philippiens et à Philémon
« CBNT », n° 11, Éd. du Cerf, 2015, 262 p., 34 €

L’excellente collection « Commentaire biblique : Nouveau Testament » (CBNT) aux Éditions du Cerf s’enrichit d’un nouveau volume, comportant les lettres de Paul aux Philippiens et à Philémon. Camille Focant, professeur à Louvain-la-Neuve, nous offre une nouvelle preuve de son approche compétente, rigoureuse et théologiquement suggestive des textes du Nouveau Testament.

Une introduction très documentée passe en revue les différents problèmes que soulèvent les lettres pauliniennes, et notamment Philippiens. On apprécie l’étude du contexte local : une ville très marquée par la présence des vétérans de l’armée romaine, où le culte impérial joue un rôle important ; cet arrière-plan jette une lumière tout à fait intéressante sur certaines parties de la lettre et notamment sur la « seigneurie » de Jésus, esclave humilié (Ph 2,10). La date retenue est tardive, elle correspond à la captivité romaine de Paul (après 58) ; une datation certainement discutable, mais qui tire la lettre vers une dimension personnelle forte. Avec sagesse, Camille Focant (C.F.) abandonne d’emblée le « tout rhétorique », pour insister sur les aspects épistolaires et penche vers les caractéristiques d’une lettre d’amitié ; mais Paul a toujours un objectif de formation et d’exhortation centré sur ce qui fait le cœur de sa vie et de son message : le Christ Jésus. Cela permet de proposer une structuration souple, et d’approfondir la recherche d’une thématique dominante, ou plutôt d’un mouvement de fond ; Paul veut entraîner les Corinthiens avec lui sur le chemin du Christ, les inviter à vivre l’expérience christique de kénose (de kénoô, « se dépouiller de soi-même ») et de résurrection qui est aussi la sienne et qu’il poursuit dans l’espérance d’un accomplissement. Tout va donc être unifié par ce puissant point de vue : l’exhortation à suivre celui qui est la source de toute vie et de toute communauté chrétienne, le Christ abaissé et relevé.

L’analyse du texte, péricope par péricope, permet d’apprécier la forme imposée par la collection. Après une traduction personnelle très littérale qui dépayse le lecteur mais l’aide à travailler le texte, l’« Interprétation » soulève les questions et affronte les difficultés tout en offrant une ligne herméneutique continue ; une dynamique forte entraîne le lecteur de la même manière que les auditeurs et lecteurs de Paul. Ensuite les « Notes » étudient en détail les problèmes de vocabulaire, de construction et de traduction ; elles confrontent les principaux commentaires et les analyses les plus pointues, tout en justifiant l’interprétation choisie.

Le lecteur qui attend l’analyse si discutée de l’hymne au Christ serviteur en 2,6-11 ne sera pas déçu. Après avoir fermement écarté les surinterprétations christologiques, C.F. s’appuie sur des critères formels et grammaticaux tout à fait sûrs pour lire en superposition la condition divine de Jésus, sa kénose assumée dans une humanité fragile qui accepte la Croix, et son élévation dans la gloire de la seigneurie divine. C’est alors la conception même de Dieu que le lecteur est contraint de retravailler et d’accueillir à nouveaux frais.

De la même façon, le chapitre 3, compris selon le genre de la « périautologie » (éloge de soi), est fermement unifié comme un appel à imiter l’apôtre, lui-même imitateur du Christ ; regrettons toutefois que C.F. n’ait pas davantage tiré parti de l’invention par Paul d’un vocabulaire issu de l’hymne (conformation, configuration, transformation, transfiguration) pour l’appliquer à sa propre expérience comme à celles des chrétiens de Philippes. Mais l’éclairage par des institutions romaines des notions de koinônia (« communion ») et de politeuma (« administration de la cité ») est particulièrement suggestif. La remarque très juste de l’absence de scénario apocalyptique et l’accent porté sur « la force constitutive » (la politeuma), qui met les Philippiens en mouvement ici et maintenant, sont extrêmement cohérents avec la compréhension d’ensemble d’une lettre tardive, qui joue presque le rôle d’un testament de Paul.

De la même façon, la lettre à Philémon, datée plutôt d’une captivité à Éphèse (?), est revisitée grâce à une documentation très précise sur la situation des esclaves de maison au Ier siècle. Onésime ne peut être considéré comme un esclave fugitif, mais comme un esclave qui a commis une faute et va chercher secours auprès d’un ami de son maître. L’analyse conduit à une conclusion remarquable sur la difficulté de Paul lui-même à prendre position devant la complexité de la situation ; de façon exemplaire, il choisit de rappeler les fondamentaux de la vie chrétienne, l’agapè et la fraternité ; il suggère à Philémon la voie haute de la fraternité, et le laisse prendre parti librement et personnellement. En matière d’amour en Christ, écrit C.F., il n’y a pas de limite bien définie. À chacun de décider jusqu’où l’agapè doit le mener !

En définitive, on recommandera ce commentaire rigoureux et cohérent, qui met à la portée du lecteur une documentation très riche et qui toujours donne à penser, en permettant à chacun de creuser sa propre lecture de textes dont la richesse n’est jamais épuisée.

                                                                                  Roselyne Dupont-Roc

Niveau de lecture : moyen

Recension parue dans le Cahier Évangile n° 174, « La Judée au temps de Jésus » (décembre 2015), p. 89.

 

 
 
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La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org