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Abraham
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Sacrifice d'Isaac
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Joosten Jan
L'épreuve d'Abraham ou la ligature d'Isaac : une lecture du texte hébreu
Contexte littéraire
 
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Ligature d'Isaac ou épreuve d'Abraham? Comment intituler ce récit de Genèse 22?
 

Le récit de la « ligature d’Isaac », appelé également et avec autant de justesse « épreuve d’Abraham » (Gn 22), soulève un grand nombre de questions. Il s’agit sans conteste d’un des morceaux les plus puissants que contient la Bible hébraïque, ce qui n’est pas peu dire. Mais l’impact, affectif et intellectuel, du récit ne conduit pas tous les lecteurs à la même interprétation. D’autres outils, mis en œuvre dans l’exégèse du XXe siècle, offrent d’autres perceptions du texte.

Long de dix-neuf versets, le récit de Gn 22 a bousculé et subjugué des générations de lecteurs, de Philon à Kierkegaard, et au-delà. Le présent exposé s’attache à retracer la logique textuelle du passage, sans chercher à se situer par rapport à d’autres formes plus classiques de l’exégèse du XXe siècle.

Gn 22 raconte comment Dieu (désigné d’abord par le nom Élohim) demande à Abraham de faire monter en holocauste son fils Isaac sur une montagne près de Moriyya. Abraham prend son fils et se met en route avec deux serviteurs pour le lieu indiqué. Il monte sur la montagne, construit un autel, attache son fils et lève le couteau pour l’égorger. Alors seulement Dieu (appelé maintenant par son nom propre, le tétragramme Yhwh) intervient à nouveau, par l’intermédiaire de son ange. Celui-ci interrompt le sacrifice d’Isaac et révèle à Abraham que le but de la démarche n’était autre que de vérifier qu’il craignait réellement Dieu. Il se trouve alors un bélier et le sacrifie à la place d’Isaac. L’ange réitère les promesses qu’Abraham avait reçues de Dieu, et Abraham retourne chez lui avec ses serviteurs.

L’art narratif

Les conventions littéraires des récits bibliques divergent passablement des conventions qui régissent la littérature classique ou occidentale. Explorons quelques aspects du récit qui nous intéresse en gardant un œil sur la poétique narrative de la Bible hébraïque en général.

Questions de style

Le récit en Gn 22 se déroule de façon linéaire, sans complications majeures. Les faits sont racontés dans l’ordre dans lequel ils se sont passés dans le monde du récit. La succession temporelle suggère un enchaînement logique : l’ordre de Dieu est suivi de son exécution sauf que, au moment fatidique, Dieu arrête la main d’Abraham pour lui révéler le vrai but de la démarche. Ensuite, la promesse de la prolifération – donnée bien avant l’événement narré en Gn 22 – est répétée comme pour assurer la continuité du rapport entre Dieu et son élu, au-delà de l’expérience traumatisante qui vient d’avoir lieu.

La simplicité du style de Gn 22 est représentative de la narration biblique en général. Les phrases sont courtes ; les mots, ceux de tous les jours. La succession temporelle est généralement respectée. Le récit biblique progresse de l’exposition initiale vers le nœud de l’intrigue et ensuite vers la résolution et un nouvel équilibre. L’une ou l’autre étape peut manquer ou rester excessivement brève. Mais il est rare qu’un texte narratif déroge au schéma général.

Tout cela ne signifie nullement que le récit biblique serait dépourvu de qualités artistiques. Énumérons quelques traits littéraires à titre d’exemple :

La narration des faits adopte parfois une plasticité pleine de charme. Quand Dieu lui dit d’aller sacrifier son fils, Abraham ne répond pas, mais le récit laisse deviner l’impact de l’ordre divin : « Abraham se leva de bon matin, sella son âne, et prit avec lui deux serviteurs et son fils Isaac. Il fendit du bois pour l’holocauste, et partit pour aller au lieu que Dieu lui avait dit » (Gn 22,3).

Le désordre manifeste de ce que fait Abraham, au lendemain de l’appel divin, suggère un état de choc. Le texte ne pénètre pas l’intériorité d’Abraham, mais il n’est pas pour autant indifférent à l’aspect émotionnel. En décrivant le comportement visible du patriarche, il fait comprendre à quel point celui-ci est déboussolé face à ce que Dieu lui demande.

La vie intérieure des personnages se révèle aussi, partiellement, à travers le discours direct, donnant ainsi au récit plus de profondeur sans le détourner de son but. Le petit dialogue entre Isaac et son père, portant sur l’absence d’animal sacrificiel, illustre la grande proximité entre le père et le fils (vv. 7 et 8). Isaac se sent suffisamment en confiance pour poser sa question, qui met à nu le côté absurde de leur démarche. Abraham témoigne de sa foi paradoxale (de même aussi au v. 5), sa réponse n’est guère satisfaisante, mais Isaac s’en contente – du moins la phrase « et ils marchèrent tous deux ensemble », répétée avant et après le dialogue, le suggère.

Le discours direct reflète comme dans un miroir l’attitude de celui à qui l’on s’adresse. La série appositionnelle : « Prends ton fils, ton unique, celui que tu aimes, Isaac », indique la résistance initiale d’Abraham à l’ordre de Dieu. Inversement, l’insistance dans le discours de l’ange : « N’étends pas ta main sur l’enfant, et ne lui fais rien », montre qu’Abraham est maintenant profondément investi dans sa démarche et qu’il faut une certaine violence pour l’en détourner.

Au-delà de ces traits spécifiques, il convient de souligner la part faite au silence en Gn 22. Comme l’a montré Erich Auerbach dans un essai célèbre, le premier chapitre de son livre Mimesis (1946), le récit de la ligature d’Isaac tire très largement sa portée de ce qui n’est pas raconté. En taisant un grand nombre de choses qui semblent importantes, le récit crée un arrière-plan plein de mystère et de sens potentiels. Le texte d’Auerbach garde toute son actualité. On se contentera ici d’illustrer le principe par des silences marqués.

Notons d’abord que Sara, épouse d’Abraham et mère d’Isaac, n’est jamais mentionnée dans le récit – des midrachim postérieurs voudront combler ce silence. Son absence n’est pas due au désintérêt de l’auteur. Sara est très présente dans les chapitres précédents de la Genèse. Le récit de la ligature d’Isaac est suivi presque immédiatement de la notice sur la mort de Sara (Gn 23,1-2). En taisant tout ce qui concerne Sara, le récit la relègue à l’arrière-plan du récit. Mais sa présence se fait sentir. Le lecteur se demande : comment les choses se sont-elles passées ? Abraham a-t-il caché à Sara la demande que Dieu lui avait adressé ? En a-t-il parlé ? Et comment Sara a-t-elle réagi, dans l’un ou l’autre cas ? Qu’a-t-elle pensé quand ses hommes sont revenus ? Sa mort est-elle directement liée à ce qu’elle a appris, voire deviné, sur ce qui s’était passé lors du voyage d’Abraham et d’Isaac au pays de Moriyya ? De telles questions et les réflexions qu’elles engendrent enrichissent le sens du récit.

Un autre blanc notoire se rencontre dans le v. 19. À la fin de l’histoire, nous lisons qu’Abraham retourne vers ses serviteurs et qu’ensemble, ils vont à Béer-Shéva. Le verset final ne mentionne pas Isaac. Certains midrachim (explorés par Shalom Spiegel dans son livre The Last Trial, 1967) ont conclu de ce manque de référence à Isaac qu’Abraham aurait réellement exécuté l’ordre initial de Dieu. Ce n’est pas là le sens obvie du récit. Néanmoins, le récit suggère qu’Isaac est resté, psychologiquement voire symboliquement, sur le lieu du sacrifice. Dans les chapitres suivants de la Genèse, Isaac est systématiquement dépeint comme un homme faible et sans initiative.

(…)

© Jan Joosten, SBEV / Éd. du Cerf, Supplément au Cahier Évangile n° 173 (septembre 2015), "L’épreuve d’Abraham ou la ligature d’Isaac (Genèse 22) ", p. 3-5.

 
Gn 22
 
Vidéo
La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org