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Epître aux Romains
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Gignac Alain
L'épître aux Romains
Recension
 
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Recension du livre d'Alain Gignac : "L'épître aux Romains", par Yara Matta.
 

Alain Gignac
L’épître aux Romains
« Commentaire biblique : Nouveau Testament », n° 6, Éd. du Cerf, Paris, 2014, 654 p., 54 €

Offrir aujourd’hui à un large public un commentaire scientifique de niveau universitaire sur l’épître aux Romains est un défi qu’a relevé avec brio l’exégète québécois Alain Gignac (A.G.), qui se définit comme théologien laïc de la génération post-Vatican ii (cf. p. 8).

Après une introduction générale à l’épître, l’ouvrage présente chacune des sections délimitées, d’abord dans son mouvement d’ensemble, et ensuite dans les subdivisions proposées : une traduction littérale, la critique textuelle, la bibliographie propre à la péricope, l’interprétation et l’articulation du texte (c’est le « gros morceau »), puis des notes plus techniques. Le tout est assorti d’une bibliographie générale abondante et de divers index très utiles.

La lecture suivie du commentaire lui-même s’avère ardue : d’une part, à cause de l’ampleur de la tâche et de la complexité proverbiale de l’épître elle-même ; d’autre part, eu égard à la difficulté de prendre position dans un large éventail d’opinions exégétiques. Avec raison, A.G. reste prudent en optant souvent pour une solution mitigée, évitant de trancher face à l’ambiguïté des propos pauliniens. Toutefois, cette prudence jointe à la profusion des informations fournies n’aident pas toujours le lecteur à se faire une idée cohérente sur la plupart des sujets évoqués. Pour illustrer cette impression d’ensemble, relevons quelques points dans la ligne proposée par A.G., à savoir « dans une perspective dialogale, comme une réflexion à poursuivre » (p. 8).

Le commentaire se veut synchronique. A.G. ne s’attarde donc pas sur l’histoire de la production du texte ni sur la situation historique de la communauté destinataire, mais cherche à décrire « comment fonctionne le monde du texte » (p. 34). Avec beaucoup de justesse, il note que le dispositif discursif vise la transformation du lecteur, d’hier et d’aujourd’hui. Ainsi, Rm est une lettre performative, dans le sens où elle réalise par l’énonciation même ce qu’elle énonce : la construction de l’identité chrétienne. Même si le discours de Rm est une véritable théo-logie (qui porte sur Dieu), celle-ci se manifeste surtout dans un appel au lecteur de la part de Dieu, l’invitant à renouveler profondément son regard et son positionnement dans le monde, au nom de l’Évangile de Jésus Christ (pp. 65s). Les grandes sections de la lettre rendraient compte de cet accent théo-logique à travers diverses relations triangulaires, articulées à chaque fois autour d’un thème principal (cf. pp. 65-67). La perspective est cohérente et dessine un fil conducteur pour comprendre le développement de l’argumentation. Néanmoins, les « triangles » attribués aux divisions classiques de Rm semblent parfois forcés, en particulier le premier (Dieu, Paul, Vous) et le dernier (Paul, les Romains, Jérusalem) ainsi que celui de Rm 5,1-21 (Dieu, Christ-Adam, humain-Adam).

Par ailleurs, A.G., fin connaisseur de l’analyse narrative, essaie d’en appliquer le vocabulaire et les catégories sur le texte paulinien de façon originale. Attentif à l’énonciation, aux différents acteurs mis en scène par Paul, à la « narrativité discursive » (p. 225), etc., il n’oublie pas pour autant l’art de la diatribe, manifeste à travers plusieurs péricopes. Mais c’est surtout à partir des catégories de la temporalité et du jeu subtil des pronoms pauliniens qu’il nous livre de belles interprétations illustrant cet alliage de méthodes et de plans (cf. par exemple pp. 212-213 ; 226 ; 247s ; 299 ; ou bien Rm 7 lu comme un dialogue entre les deux « je » ; la présentation de Rm 6–8 comme partie parénétique).

En revanche, si A.G. mentionne, de façon plutôt informative, les débats historico-critiques (cf. pp. 448-449), il ne montre pas toujours clairement leurs rapports avec la logique de son commentaire. Il propose à plusieurs reprises l’éclairage de « l’arrière-plan des cultures juive et hellénistique du premier siècle », mais l’exploitation des traditions juives sous-jacentes au texte paulinien demeure un point à creuser (cf. par exemple pp. 190-192 où l’absence de la référence à la ligature d’Isaac en Rm 4 est notée mais non interprétée). De même, sur la question de l’intertextualité, le commentaire est suggestif mais l’érudition et l’abondance de la documentation auraient mérité plus d’approfondissement.

Sur le plan pédagogique, les synthèses qui récapitulent au début de chaque section les acquis de la section précédente sont précieuses (cf. pp. 207-208 ; 239, etc.). Par contre, les tableaux et les schémas fréquents servent la clarté de l’exposé mais entravent aussi la limpidité de la lecture.

Quant à la délimitation des sections de la lettre, le statut des versets-frontières apparaît parfois problématique. En effet, l’imprécision des bornes en amont ou en aval d’une unité littéraire n’est pas toujours justifiée (Rm 3,1-9 et 3,9-20 ; Rm 3,27–4,3 comme sixième discours sur la justice de Dieu et Rm 4,1-25 comme midrash sur Abraham où les vv. 2-8 forment une seule sous-unité dans la structure ; Rm 7,7–8,2 puis Rm 8,1-17 ; etc.) Par ailleurs, la traduction littérale visant à donner accès « à la saveur du texte original » manque parfois son but, soit en alourdissant le style (cf. p. 220 : Pas comme le faux pas, le don gracieux), soit en faisant des choix peu convaincants (traduire pneuma par « souffle », même en Rm 1,9.11, conviction liée à l’image de la respiration en Rm 8,1-17, cf. pp. 303-304, belles pages par ailleurs).

Notons enfin que le commentaire témoigne, de façon sporadique, d’un souci d’actualisation. A.G. évoque aussi bien l’astrophysique et la conscientisation écologique (p. 321) que l’interpellation éthique dans le contexte de l’après-Shoah et des relations renouvelées entre juifs et chrétiens (p. 423). Le texte de Rm se livre ainsi à la réflexion chrétienne comme une invitation à une expérience renouvelée de l’intelligence de la foi, expérience à laquelle A.G. introduit fort subtilement son lecteur.

                                                                                                Yara Matta
Niveau de lecture : Exigeant

Recension parue dans le Cahier Évangile n° 171.

 


 
 
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La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org