1462
Royaume
50
Cousin Hugues
389
Cousin Jeanne-Leïla
Le Royaume
Recension
 
Approfondir
 
Recension du livre d'Emmanuel Carrère : "Le Royaume", par Jeanne-Leïla Cousin et Hugues Cousin.
 

Emmanuel Carrère
Le Royaume
Éd. P.O.L., Paris, 2014, 640 p., 23,90 €

Pour le lecteur lambda, la lecture de ce péplum, boudé par les prix littéraires de rentrée – hormis celui du Monde – mais dont la presse, souvent érudite, a chanté les louanges, peut susciter à la fois appréhension et gourmandise. Appréhension quant à la densité de l’ouvrage : 640 pages, dont une grande partie dédiée aux origines du christianisme ; gourmandise à retrouver le style de son auteur, qui depuis L’Adversaire, a fait du récit à la première personne sa singularité.

Comme dans d’autres ouvrages d’Emmanuel Carrère (E.C.), Le Royaume est constitué de deux récits qui s’entremêlent. Le premier est d’ordre autobiographique ; il s’agit d’un récit de l’intime, dans lequel l’écrivain revient sur une période de sa vie qui lui semble aujourd’hui incongrue : pendant deux ans, au début des années 1990, il s’est reconnu chrétien. Le second récit est consacré aux premiers balbutiements du christianisme, de la conversion de Paul aux derniers jours de Luc, son compagnon de route. Si cette double narration peut sembler singulière, elle est pourtant sous la plume de E.C. d’une grande cohérence, sous-tendue par une seule question : il y a 2000 ans, comme aujourd’hui, comment est-il possible de croire ?

Le « je » tient ici la première place, comme objet de l’autobiographie puis comme enquêteur ; car c’est bien en enquêteur que se pose E.C. pour raconter au lecteur la manière dont les faits ont pu se dérouler à l’époque de Paul et de Luc. Ce récit, qui pourrait paraître austère à première vue, devient sous sa plume une enquête haletante et documentée, recoupant les sources, présentant le contexte de l’époque et émaillée de comparaisons anachroniques, mais souvent éclairantes pour le lecteur non spécialiste.

L’intertextualité y occupe une place importante, avec le Nouveau Testament bien sûr, dont E.C. fait de larges citations, mais aussi avec d’autres récits ou essais écrits tout au long de l’histoire, de l’Antiquité à nos jours. D’autres auteurs se seraient probablement égarés – et leur lecteur avec ! – dans tant de références extérieures, mais E.C. parvient à conserver une fluidité qui permet au lecteur de suivre le fil de sa pensée.

Le lecteur pourra sans doute être dérouté par l’alternance des styles : tour à tour érudit, ironique – en particulier vis-à-vis de lui-même –, touchant – quand il raconte son mal être –, voire trivial – on le sait parfois enclin à la provocation. Mais c’est en romancier qu’Emmanuel Carrère est le plus pertinent. Tout au long de son récit, les portraits qu’il brosse de ses personnages, réels ou tirés du récit biblique, sont lumineux. Et celui qu’il fait de Luc, auquel il s’identifie en tant que romancier, est sans doute le plus beau d’entre eux.

Pour l’exégète, la tâche est ingrate. Il ne s’agit pas d’énumérer les nombreuses pages qui m’ont donné à penser, les paragraphes que j’ai admirés, les phrases émouvantes (après ses deux ans de vie chrétienne : « Je t’abandonne, Seigneur. Toi, ne m’abandonne pas », p. 142), jusqu’à cette sublime finale de l’ouvrage où E.C. participe à une retraite avec Jean Vanier à l’Arche : là nous est dévoilé ce qu’est « le Royaume ». Mais mon rôle est ici de pointer la distance que le bibliste établit avec le romancier.

Chose étrange, ce romancier qui construit si bien son ouvrage n’envisage pas que Ac est tout aussi bien mené et ne peut se ramener à être « en grande partie une biographie de Paul » ; le personnage principal est en fait la parole de Dieu et, dès lors que Paul l’annonce librement à Rome, aux extrémités de la terre (programme donné par le Christ en Ac 1,6), le livre est achevé. Au vrai, si E.C. se réfère aux notes de la B.J., de la T.O.B., etc., on ne trouve aucune allusion, par exemple, aux travaux de Daniel Marguerat.

« Les Évangiles n’existaient pas encore : les premiers chrétiens n’avaient pas de livre sacré, mais les lettres de Paul leur en ont tenu lieu » (p. 214). Cette phrase stupéfiante s’explique doublement. D’une part, si la liste des sources auxquelles ont recours les spécialistes des origines du christianisme mentionne Qumrân, elle oublie les écrits intertestamentaires et la littérature rabbinique ; il suffit de lire Le Seigneur Jésus Christ de Hurtado pour voir tout ce qu’apporte celle-ci. Cette liste oublie surtout le texte sacré : la Bible grecque tout simplement (pourtant Luc la possédera plus tard, p. 558). D’autre part, E.C. coupe Paul de son terreau juif en citant les thèses de Maccoby (Paul et l’invention du christianisme) et s’il précise qu’il ne se rallie pas à ces vues, il n’en conclut pas moins : « Tout ce que dit le professeur Maccoby, on le disait, de façon moins élaborée, dans l’Église de Jérusalem » (p. 367). Paul n’est pas « un vrai juif » (l’adjectif est souligné plusieurs fois). Luc qui, dans l’ouvrage, suit Paul depuis Troas, n’entend parler du ministère de Jésus et de son enseignement (source Q) qu’en rencontrant Marc après l’arrestation de Paul à Jérusalem. La prédication de l’Apôtre aurait donc été uniquement ce qu’on lit dans les épîtres ?

Passons enfin et trop rapidement sur ce qui est dit de « l’étrange idée de résurrection », « une aberration, un blasphème », « une chimère ». Il est souvent question de « la rumeur de la résurrection » dans l’ouvrage. C’est là qu’achoppe E.C. Et pourquoi ? Parce que la résurrection de Jésus fait « exception aux lois de la nature » (pp. 238-240). Tout montre que l’auteur voit en elle un retour à la vie biologique, qu’il en a une conception matérialiste. De façon symptomatique, il n’y a pas d’allusion à la controverse sur la femme aux sept maris, où Jésus se démarque radicalement d’une telle conception, ni à 1 Co 15,35-50 où Paul fait de même. Nous sommes là en plein positivisme historique ; il n’est pas étonnant que le nom de Renan soit l’un des plus souvent cités dans l’ouvrage. Une question : est-ce pour cela que lorsque E.C. cite l’hymne de Ph 2,6-11, il en omet uniquement le dernier stique : « que toute langue proclame que Jésus est Seigneur » (p. 453) ? Du coup, d’ailleurs, on ne sait pas quel est le Nom qui lui est donné au v. 9. Qu’est-ce que croire au Crucifié ressuscité ?

                                                                     Jeanne-Leïla Cousin, Hugues Cousin
Niveau de lecture : exigeant

Recension parue dans le
Cahier Évangile n° 171.

 

 
 
Vidéo
La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org