1245
Epître aux Philippiens
1479
Hymne au Christ
668
Liturgie
376
Delhougne Henri
La fonction pascale hebdomadaire de Philippiens 2 dans la liturgie rénovée
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À l'office des vêpres, nous chantons, chaque samedi soir, cette merveilleuse hymne...
 

À l’office des vêpres, nous chantons, chaque samedi soir, cette merveilleuse hymne, sertie comme un diamant dans la lettre de Paul à ses chers Philippiens ; des spécialistes la considèrent comme antérieure à la lettre elle-même. Nous chantons un texte que les premiers chrétiens chantaient peut-être déjà dans leurs célébrations de Chrestos (comme le dit Pline le Jeune) et dans lequel ils ont glissé, comme un trésor, l’essentiel de leur foi pascale dans le Christ.

Cet essentiel comporte deux mouvements, bien connus certes, mais dont un chrétien n’aura jamais fini de s’émerveiller : Dieu n’est pas resté dans un Olympe inaccessible mais, en son Fils, il s’est abaissé jusqu’à devenir l’un des nôtres et à subir par amour la mort de la croix ; ensuite, il s’est élevé, exalté par le Père, jusqu’à le rejoindre dans la chaleur de sa lumière qu’à défaut de mieux on appelle sa gloire. Sa chair étant introduite dans cette gloire, Jésus notre frère, y est, avec sa nature humaine, notre Seigneur auprès de Dieu son Père.

Qu’est-ce qui nous vaut de chanter une telle hymne aux vêpres du samedi soir ? Un événement qui a eu lieu il y a cinquante ans, le concile Vatican II, qui a décrété, entre autres, d’ouvrir plus largement aux chrétiens le trésor des Écritures. L’une des applications de ce principe en liturgie a abouti à ce que des millions de chrétiens redisent cette hymne chaque samedi à la louange du Fils de Dieu devenu homme, abaissé puis exalté. Je n’ai pas le moindre relent de nostalgie à l’égard de la liturgie pré-conciliaire que j’ai pourtant pratiquée ardemment durant mes jeunes années, car, quoique généralement plus longue, elle était moins riche que la liturgie issue de Vatican II. Le relevé des occurrences de Ph 2 dans la liturgie d’avant le Concile, comparée à celle qui l’a précédé, va bientôt en donner un exemple, bien que ce ne soit pas l’exemple le plus significatif.

Mais avant de donner ces informations un peu sèches, soulignons la valeur ajoutée non seulement par l’introduction de cette hymne pré-paulinienne dans la liturgie hebdomadaire des Heures (avant Vatican II, ce texte n’était employé qu’aux Heures des Jeudi, Vendredi et Samedi saints, et sous une forme raccourcie), mais par la place même qui lui est attribuée dans l’office du soir. Pour en prendre conscience, il faut se rappeler quelques changements, qui ne sont anodins qu’en apparence, auxquels a procédé la réforme conciliaire dans l’office des vêpres. Autrefois, tant dans l’office romain que dans l’office bénédictin, l’hymne non biblique était placée après la lecture biblique brève (appelée « capitule »). La réforme a placé cette hymne en début d’office, après le verset d’introduction. Et, pour chaque jour de la semaine, elle a placé à vêpres après les psaumes (dont le nombre a été réduit) un cantique tiré du N.T., en l’occurrence Ph 2 le samedi.

Ce double changement a pour conséquence d’introduire dans cet office une progression théologale. En effet, l’hymne du début est une composition ecclésiastique qui, malgré son caractère vénérable (certaines hymnes latines remontent à saint Ambroise), n’appartient pas à la parole de Dieu : elle y introduit notamment en évoquant les jours de la création, ou en déployant déjà les harmoniques de la fête célébrée. Viennent ensuite quelques psaumes, qui, comme on sait, sont les prières adressées à Dieu par le peuple de l’Ancienne Alliance et, à sa suite, par le peuple de la Nouvelle Alliance. Immédiatement après ces psaumes vient le cantique tiré du N.T. : de lettres pauliniennes (Éphésiens, Colossiens), de l’Apocalypse, ou de la première lettre de Pierre. On voit donc la gradation à l’intérieur même de la Parole de Dieu. Par ce cantique, on parvient au niveau de la Nouvelle Alliance auquel va se situer tout le reste de l’office, et d’abord la lecture brève qui suit (à vêpres, elle est toujours empruntée au N.T.). Mais bientôt on fait un pas supplémentaire en chantant un cantique tiré des évangiles eux-mêmes, cœur du message de Jésus. A vêpres, c’est le Magnificat, le cantique de Marie. Mais l’attribution à Marie n’est pas ce qui est ici primordial (pas plus que celle à Zacharie à Laudes, et celle à Syméon à complies) ; c’est le caractère évangélique du cantique qui est premier. C’est pourquoi on le chante debout et, dans une célébration solennelle, on emploie l’encens à ce moment-là, comme lors de la proclamation de l’Évangile à la messe solennelle. Enfin, on parvient au cœur même de la prière évangélique, le Notre Père, qui constitue le sommet d’une Heure de l’Office, avant que soit redonnée la parole à l'Église sous la forme de la prière litanique et de l’oraison finale. Cette progression liturgique est en harmonie avec la progression de l’histoire du salut elle-même.

Tel est le rôle que la liturgie rénovée attribue au cantique de Ph 2 chaque samedi soir : en chantant ce cantique, on parvient au niveau de la Nouvelle Alliance opérée par le Christ, mort et ressuscité. Employé aux premières vêpres du dimanche, il en est le premier texte du N.T. et il nous fait entrer d’emblée au cœur du mystère pascal.

Désormais donc, cet hymne est employé chaque semaine, du moins dans la liturgie des Heures. (Pour être complet en ce qui concerne la liturgie des Heures, il faut ajouter que dans le lectionnaire de l’Office des lectures, on trouve Ph 1,27–2,11 : mardi de la 26e semaine, et Ph 1,29–2,16 : Commun des saints). Cela peut paraître très limité si l’on continue à considérer cette liturgie comme la prière propre du clergé, comme c’était le cas avant le Concile. Mais, justement, le Concile a voulu que la prière des Heures redevienne le bien commun de tout le peuple chrétien (Constitution sur la sainte liturgie, n° 84 et 100), et pas seulement des clercs ou des religieux et religieuses pratiquant l’office choral. Certes, cet idéal est loin d’être réalisé pleinement, mais il est un fait que beaucoup de laïcs ont découvert la liturgie des Heures et la pratiquent selon un rythme adapté à leur état de vie. Un exemple : la première édition de Prière du temps présent s’est diffusée à 700 000 exemplaires, ce qui dépasse largement le nombre des clercs et des religieux de l’époque.

La fonction pascale de cette hymne est exercée aussi, quoique d’une autre manière, par l’antienne Christus factus est, composée de deux versets seulement (Ph 2,8-9). Elle se trouvait, non pas dans le Missel tridentin, mais dans le bréviaire le jeudi saint, le vendredi saint et le samedi saint, où elle était dite à la fin de chaque Heure.

Le jeudi saint, on disait seulement : Christus factus est pro nobis oboediens usque ad mortem.

Le vendredi saint, on ajoutait : mortem autem crucis. Le Samedi saint enfin, on avait l’antienne intégrale : Christus factus est pro nobis oboediens usque ad mortem, mortem autem crucis. Propter quod et Deus exaltavit illum, et dedit illi nomen, quod est super omne nomen.

Cet usage a subsisté dans le bréviaire latin d’après Vatican II, depuis les vêpres du jeudi saint jusqu’aux vêpres du samedi saint.


© Henri Delhougne, SBEV / Éd. du Cerf, Supplément au Cahier Évangile n° 164(Juin 2013), "L'hymne au Christ (Philippiens 2,5-11)", p. 10-14.




 
Jérusalem: l'esplanade des mosquées
Ph 2,5-11
 
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