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Livre de Judith
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Vercruysse Jean-Marc
Le livre de Judith
2-84832-186-8
« Le livre de Judith »
Recension
 
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Recension du livre paru sous la direction de Jean-Marc Vercruysse : "Le livre de Judith", par Paul Agneray.
 

Sous la direction de Jean-Marc Vercruysse
« Le livre de Judith »
Graphè n° 23,Artois Presse Université, Arras, mars 2014, 280 p., 18 €

Ce nouveau numéro de la revue Graphè est, comme les précédents, fruit d’un colloque organisé par l’Université d’Artois. Ces colloques visent à montrer les multiples répercussions littéraires et artistiques d’une figure biblique, à travers deux millénaires d’histoire.

Les deux premières contributions portent sur le texte biblique lui-même : Catherine Vialle en donne d’abord un résumé d’exégèse synchronique et diachronique. L’histoire de Judith est purement fictive, comme cela est manifeste d’entrée de jeu : pour les lecteurs contemporains de la rédaction, parler de Nabuchodonosor, roi d’Assyrie, « c’est comme si on nous parlait de Napoléon qui régnait sur l’Angleterre » ! Il s’agit en fait d’une sorte de roman théologique comportant de multiples éléments midrashiques ainsi que des traits apocalyptiques. Le livre se compose de deux parties d’égale longueur : la première – souvent oubliée par la suite – relate la campagne des armées assyriennes qui aboutit au siège de Béthulie. La seconde est l’histoire de Judith proprement dite. La question sous-jacente à l’ensemble est : « Qui est le véritable souverain et le vrai Dieu : Nabuchodonosor ou le Seigneur d’Israël ? » Dans l’article suivant, Danielle Delmaire fait le point sur les manuscrits hébreux de Judith qui avaient cours au Moyen Âge, en relation avec la fête de Hanoukka. Ces manuscrits ne seraient pas, comme on le croyait naguère, des traductions du grec, mais proviendraient d’un original hébreu ou araméen, alors même que le livre ne figure pas au canon de la Bible hébraïque.

Viennent ensuite dix exposés, par des universitaires des quatre coins de la francophonie, sur les échos du livre de Judith dans la littérature et la peinture. Étude de Judith viduae historia, paraphrase latine contemporaine du concile de Trente (John Nassichuk). La Judith de Du Bartas, œuvre calviniste dans le contexte des guerres de religion (Steeve Taïlamé). Stéphane Mercier donne un aperçu des interminables discussions des moralistes catholiques, du XIIIe au XVIIIe siècle, sur la question : Judith a-t-elle commis des péchés – mortels ou véniels – en s’habillant de manière à aguicher Holopherne et en l’endormant par des discours plus ou moins mensongers ? Dans plusieurs des articles qui suivent, on remarque une forte interférence de la peinture sur les interprétations de Judith. En effet, à partir de la Renaissance, beaucoup de grands peintres ont été comme fascinés par l’image horrible de la décollation du général assyrien. Béatrice Ferrier analyse la mise en scène de plusieurs pièces du XVIIIe siècle, où la décollation est, non pas montrée au spectateur, mais évoquée par différents procédés, éventuellement dans un but d’édification.

En 1931, la Judith « art déco » de Giraudoux évoque la question juive de manière plutôt ambiguë (Guy Teissier). Sous le titre « Le jeu de l’amour et du poignard », Souad Zaied Akrout étudie une tragédie de Henry Bernstein (1922), une autre de Charles Peyrret-Chappuis (1945) et deux tableaux de Gustav Klimt (1901 et 1909). Dans « La Juive et le Nazi », Frédéric Marteau aborde la question extrêmement délicate du livre de Judith à l’épreuve de la Shoah, à travers une œuvre de Jean-Jacques Varoujan, dramaturge français d’origine arménienne (2001) et une autre de l’allemand Rolf Hochhuth (1984), située dans le contexte de l’Amérique reaganienne… Avec « Judith : Le corps séparé de Howard Baker– La catastrophe du désir » (2009), Florence Bernard fait état d’une réflexion lacanienne sur notre thème. On s’éloigne toujours plus du texte biblique : Judith et Holopherne prennent les visages les plus variés… Dans la tragédie fameuse de l’allemand Friedrich Hebbel (1839) : Judith devient « une femme qui sort de sa condition en s’aveuglant sur sa mission » ; et, s’appuyant sur celle de Hebbel, une pièce non encore éditée de l’argentin Jorge Palant prend pour fond de tableau la dictature militaire des années 1976-1973 (Isabelle Durand-Le Gern et Daniel Attala). Enfin, Jacques Poirier (« Judith après Leiris… ») évoque encore de multiples et fort divers avatars de Judith à partir des années 1930…

Un livre passionnant, qui donne un peu le tournis devant un tel foisonnement de réécritures, mais qui, finalement, suscite l’envie de revenir au message du livre originel, peut-être pour le mieux comprendre.

                                                                                                 Paul Agneray
Niveau de lecture : exigeant

Recension parue dans le
Cahier Évangile n° 170.

 

 
 
Vidéo
La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org