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Prophétisme biblique
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Anthonioz Stéphanie
Le prophétisme biblique. De l'idéal à la réalité
Recension
 
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Recension du livre de Stéphanie Anthonioz : "Le prophétisme biblique. De l'idéal à la réalité", par Jean-Marie Carrière.
 

Stéphanie Anthonioz
Le prophétisme biblique. De l’idéal à la réalité
« Lectio divina » n° 261, Éd. du Cerf, Paris, 2013, 272 p., 25 €

Stéphanie Anthonioz, de la Faculté de théologie de Lille, cherche à expliciter la construction et l’originalité du prophétisme biblique, distingué nettement du prophétisme socioreligieux et culturel de l’Orient ancien, tant au plan du phénomène largement répandu de la divination que par rapport à la diversité des professionnels de la prophétie.

L’introduction précise le projet (écrire l’histoire du prophétisme dans l’ancien Israël) et la méthode : s’appuyer sur les sources extrabibliques d’une part, et sur l’histoire rédactionnelle des textes d’autre part. Il s’agira donc d’une histoire critique du discours biblique, pour mieux saisir la reconstruction qu’Israël a faite de son prophétisme.

Une première partie concerne les prophètes antérieurs, en quatre chapitres. Les deux premiers chapitres offrent un panorama fort intéressant de la diversité de la divination dans l’Orient ancien, et de ses acteurs « professionnels ». Sur ce fond, le prophétisme biblique, notamment à partir des chapitres sur Balaam, se comprend comme une relecture du passé qui, tout en condamnant le prophétisme divinatoire, définit un prophétisme idéal à l’image de la médiation mosaïque. Les chapitres 3 et 4 examinent l’histoire et l’idéal deutéronomistes. Même si des vestiges clairs de la divination demeurent repérables tout au long de l’histoire deutéronomiste, la parole prophétique, selon un schème idéal, se voit déliée de toute pratique technique ou divinatoire, pour n’avoir d’autre fondement que la Loi mosaïque, à laquelle elle renvoie constamment. Le prophétisme idéal prend en fin de compte la place médiatrice de la royauté en faillite, cette construction étant à situer dans l’Israël postexilique.

La seconde partie propose cinq chapitres, chacun sur l’un des prophètes postérieurs : Isaïe, le deutéro-Isaïe, Jérémie, Ézéchiel et les douze. C’est ici davantage une attention portée aux contextes historiques et une reprise de l’histoire rédactionnelle qui guident la réflexion. Le chapitre 5 analyse le phénomène de bibliothèque officielle par l’insertion du grand rouleau isaïen à la suite de Rois – les chapitres 36 à 39 d’Isaïe jouant un rôle-clé dans cette perspective. Le prophétisme apparaît alors redéfini essentiellement comme « parole de Yhwh », une vérité qui transcende la médiation prophétique (par la mise en avant de la « voix », puis du « serviteur »), et ouvre à l’universalisme du deutéro-Isaïe (chapitre 6). Le prophétisme exclusif de Yhwh se poursuit avec Jérémie, et une place est maintenant faite non pas tant à la voix du prophète qu’à son livre (chapitre 7). Le livre de Jérémie marque une évolution importante du prophétisme biblique, car la naissance du livre sanctionne non seulement la constitution d’une bibliothèque, mais signe aussi et surtout le fait que la prophétie est maintenant écrite, et peut être lue et relue. Chez Ézéchiel (chapitre 8), le cadre apparemment extatique sert à mettre en avant la valeur de la parole de Yhwh dans sa puissance et sa vérité. La rupture semble définitivement consommée entre prophétisme ancien, comme phénomène socioreligieux et divinatoire, et le prophétisme biblique, littéraire et idéal. Enfin, l’absence de narratifs et les cadres formels et littéraires qui caractérisent le livre des douze (chapitre 9) le situe dans la suite de cette dynamique : le trop humain est définitivement effacé de la prophétie « yahviste ».

Cette étude présente une perspective originale sur les prophètes bibliques, notamment leur « décollement » réfléchi à partir des pratiques de l’Orient ancien. Les analyses rédactionnelles sont un peu ardues, mais l’ensemble sera utile aux étudiants et aux spécialistes. Que l’auteur veuille bien me permettre deux remarques. Le rapport du prophétisme biblique à la figure de la médiation mosaïque est tout à fait clair ; cependant cela ne donne pas d’emblée une clé pour le rapport des prophètes à la Loi mosaïque, un rapport qui est complexe à établir. Par ailleurs, il pourrait être intéressant, sinon utile, de confirmer l’évolution historique proposée par une attention portée à la manière dont, par leurs textes, les prophètes bibliques « parlent » l’histoire. Mais ceci demanderait un autre ouvrage !

                                                                                           Jean-Marie Carrière
Niveau de lecture : exigeant

Recension parue dans le Cahier Évangile n° 169.

 

 
 
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La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org