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Traduire la Bible aujourd'hui
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Babut Jean-Marc
La Bible : le texte en ses contextes. Traduire la Bible. Outils oubliés.
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La Bible : le texte en ses contextes. Traduire la Bible. Outils oubliés.
Recension
 
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Recension du livre de Jean-Marc Babut : "La Bible : le texte en ses contextes. Traduire la Bible. Outils oubliés.", par Roselyne Dupont-Roc.
 

Jean-Marc Babut
La Bible : le texte en ses contextes. Traduire la Bible. Outils oubliés.
« Lire la Bible » n° 178, Éd. du Cerf, Paris, 2013, 290 p., 24 €

Spécialiste reconnu de la traduction des textes bibliques (hébreu et grec), J.-M. Babut (J.M.B.) ne cesse d’approfondir l’art de traduire plus juste. Prenant ses distances par rapport au travail du traducteur, il s’interroge ici en linguiste sur la question : « quel est le sens du texte à traduire ? ». Il répond aussitôt que seul l’examen minutieux des divers contextes auxquels se réfère un texte permettra d’éclairer au mieux la question. L’analyse sémantique d’une phrase d’Albert Camus le conduit à distinguer trois types de contextes : contexte littéraire, contextes non littéraires (historique et culturel), contexte interprétatif (celui des traducteurs et des commentateurs au cours des siècles). Ces distinctions formeront l’ossature du livre, qui consiste alors essentiellement en des exemples précis, vaste moisson que le traducteur chevronné offre à ses lecteurs.

L’analyse du contexte littéraire repose sur les principes de la sémantique structurale : le mot en contexte se trouve au croisement de deux séries, l’une paradigmatique (les différentes acceptions du mot données par le dictionnaire), l’autre syntagmatique (son environnement immédiat dans le texte, appelé « cotexte ».) L’étude de quelques passages bien choisis permet de montrer comment le cotexte impose le choix de l’acception pertinente, lève une ambiguïté, résout une incertitude, éclaire (au moins partiellement) la signification d’un hapax ou d’un terme rare. Le cotexte est aussi sollicité pour trancher entre les variantes transmises par la tradition et faciliter l’établissement du texte. Enfin il permet de repérer le lexique d’un auteur, voire ses tics d’écriture, de comprendre une expression stéréotypée ou d’ouvrir l’éventail des possibilités d’une métaphore.

Le livre s’adresse d’abord aux traducteurs des textes bibliques, mais aussi aux lecteurs qui ont l’habitude de se référer au texte original hébreu ou grec. Ceux-là retrouveront avec bonheur les questions auxquelles ils sont souvent confrontés et découvriront bien d’autres « cas » difficiles, dont l’analyse menée avec une grande finesse est un modèle du genre. Ainsi l’étude des différents sens du terme Ioudaioi dans l’Évangile de Jean répond au malaise que le lecteur chrétien ressent devant une condamnation sans nuance des « juifs ». Tout un ensemble de termes hébreux ou grecs trouvent ici un éclairage particulièrement pertinent. De ce fait (et parce que les expressions en hébreu ou grec sont translittérés), le lecteur moins avancé dans la connaissance des langues bibliques fera aussi des découvertes passionnantes.

Le traducteur qui fréquente les mêmes textes peut toutefois se demander si le principe d’analyse sémantique utilisé ne prétend pas un peu indûment à une « objectivité » indiscutable. Il permettrait ainsi dans un premier temps d’atteindre « le sens » du texte, avant d’en rechercher un équivalent (ou un presque équivalent) dans sa propre langue. Or, les recherches herméneutiques récentes ont montré qu’à ce premier stade aussi et dans le choix des acceptions possibles en contexte, le point de vue du lecteur n’est jamais totalement objectif. Il est lui-même largement conditionné dans ses choix par sa culture, son histoire religieuse, et plus encore ses propres orientations théologiques. L’analyse narrative est venue par ailleurs montrer que le cotexte devait toujours être interprété en fonction de son intégration dans une unité de récit plus large. Ainsi en Mc 1, 41, où le problème de critique textuelle doit être traité en fonction d’une intrigue de révélation qui se construit tout au long de l’évangile.

Ne faisons pas à l’auteur du livre un mauvais procès ; il est éminemment conscient de la part subjective présente dans tout acte de traduction, quelle que soit l’objectivité des méthodes mises en œuvre, des outils utilisés et des garde-fous élevés. La seconde et surtout la troisième partie de l’ouvrage prennent justement en compte les effets des contextes historiques et culturels, et notamment du contexte interprétatif du traducteur ou du commentateur. D’excellents exemples sont donnés, choisis dans le texte biblique lui-même : le conte de Jonas dessine la figure du prophète qui, au lieu d’écouter la Parole de Dieu, l’interprète en fonction de sa propre image d’un Dieu justicier. Pour J.M.B., si la subjectivité du lecteur est requise dans les genres littéraires de la poésie et du roman, le message biblique, lui, exige que le lecteur abandonne son propre contexte interprétatif. Il nous montre à quel point les choix théologiques à travers les siècles (Thomas d’Aquin, Calvin, etc.) ont influencé la traduction et le commentaire de la Bible. Mais s’il est aisé de dénoncer la subjectivité à l’œuvre dans le passé ou encore le carcan que la méthode historico-critique fait parfois peser sur la traduction, peut-on vraiment rêver d’une traduction exempte de toute surinterprétation ? D’autant plus que les genres littéraires qui convoquent la subjectivité sont partout présents dans la Bible, jusque dans le Nouveau Testament. La question est bien posée en conclusion : « est-il possible de neutraliser son propre contexte interprétatif ? » Mais il n’est pas certain que la méthode préconisée d’analyse sémantique soit au-dessus de tout soupçon.

Ainsi ce livre fait-il au lecteur averti un double cadeau : il le remet en face de saines règles d’hygiène de la traduction, et le rend plus conscient des risques toujours présents de projection de ses propres représentations. Il offre aussi à chacun, par petites doses, de découvrir ou redécouvrir en contexte, au ras des mots, les difficultés et les richesses du texte biblique.

                                                                                         Roselyne Dupont-Roc
Niveau de lecture : moyen

Recension parue dans le Cahier Évangile n° 168.



 
 
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La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org