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Nouvelle évangélisation
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Paul
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Morin Eric
La nouvelle évangélisation selon l'Apôtre Paul (Première partie)
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Conférence du P. Éric MORIN, enseignant à l’École Cathédrale - Collège des Bernardins (Paris)

Dans le cadre de la réflexion sur la « nouvelle évangélisation », une Session doctrinale des évêques de France a eu lieu à Angers en février 2013. Parcourant l’œuvre de Paul, le P. Éric Morin, met en valeur son actualité. Nous remercions l’auteur ainsi que le revue « Documents-Épiscopat » de leur autorisation.

 

Au cours des débats du récent Synode, on a mentionné à plusieurs reprises, directement ou non, l’affirmation du Bienheureux Pape Jean-Paul II : « la nouvelle évangélisation n’est pas une ré-évangélisation. Elle est nouvelle par son ardeur, par ses méthodes, dans son expression »[1]. Étonnamment, cette première partie de la phrase n’a pas particulièrement attiré l’attention dans les débats du Synode, même si quelques évêques pointent le paradoxe de la situation ecclésiale actuelle : « On est arrivé à parler de nombreux baptisés non évangélisés »[2].

Baptisés non évangélisés ! Cette expression, à elle seule, pose clairement le défi de la nouvelle évangélisation telle que Benoît XVI l’a définie : « La nouvelle évangélisation  est orientée principalement vers les personnes qui, tout en étant baptisées, se sont éloignées de l’Église, et vivent sans se référer à la pratique chrétienne »[3].


1. Que peut apporter Paul dans le débat ?

Comment est-il possible d’évangéliser des personnes baptisées ? La lecture de l’épistolaire paulinien, particulièrement de la lettre aux Hébreux[4], permet d’y être attentif et de prendre au sérieux le drame de l’apostasie silencieuse de l’homme rassasié qui vit comme si Dieu n’existait pas[5], tout en étant baptisé.

« Ne désertons pas nos assemblées ! »(Hb 10,25)

Baptisés non évangélisés ! Cette expression n’a pas fini de nous provoquer ; s’ils étaient évangélisés, ils viendraient à l’assemblée dominicale. Faut-il lire avec inquiétude « manquer le rendez-vous du Jour du Seigneur » (Hb 10,25) ? Faut-il au contraire se rassurer à bon compte, en constatant que le problème ne date pas d’hier ? Le texte lui-même manifeste qu’il faut s’indigner : nous n’allons quand même pas attendre que le Christ soit à nouveau crucifié pour vous (cf. Hb 6,6) ?

« Il est impossible qu’ils[6] trouvent une seconde fois le renouveau de la conversion, en remettant pour leur compte le Fils de Dieu sur la croix et en l’exposant aux injures » (Hb 6,6)[7].

Le propos est radical et confirme celui du Bienheureux Jean-Paul II : il n’y a pas de seconde évangélisation ; le Christ est mort et ressuscité une fois pour toutes : « Le Christ fut offert une seule fois pour enlever les péchés de la multitude et il apparaîtra une seconde fois, sans plus de rapports avec le péché, à ceux qui l’attendent pour le salut » (Hb 9,27-28).

Une des manifestations de la lassitude spirituelle des destinataires de la lettre aux Hébreux est leur faible capacité à dire la Bonne Nouvelle ; une communauté qui n’annonce plus, glisse déjà sur la pente de l’apostasie silencieuse : « Vous devriez être, depuis le temps, des maîtres et vous avez de nouveau besoin que l’on vous enseigne les tout premiers éléments des paroles de Dieu. Vous en êtes arrivés au point d’avoir besoin de lait, non de nourriture solide » (Hb 5,12-13).

Si l’image est facile et son intention immédiatement perceptible, le paradoxe n’est pas moindre : pour donner du lait à ces petits dans la foi, l’auteur de la lettre aux Hébreux ne peut rien servir d’autre que l’aliment solide de cette consistante réflexion sur le sacerdoce du Christ. On est à la limite de la contradiction, sauf si l’on accepte de prendre au sérieux ce que dit l’auteur lui-même : « il est impossible [de remettre] le Fils de Dieu sur la croix » (cf. Hb 6,6). Pour que son lecteur franchisse cette étape chancelante de son propre itinéraire avec le Christ, l’auteur ne peut rien d’autre que lui mettre sous les yeux, par le biais de la prédication, la singularité de la geste divine, accomplie une fois pour toutes dans l’histoire des hommes. C’est pourquoi l’auteur de la lettre aux Hébreux insère dans cette homélie cette audacieuse description de l’œuvre du Christ comme une action sacerdotale, ayant ouvert le rideau du Temple, c’est-à-dire donné l’accès à son Père, définitivement.

2.  « La nouvelle évangélisation est très ancienne » !

Ainsi donc, il n’y a qu’un seul geste évangélisateur : celui du Christ qui porte, par son offrande, nos existences à leur terme en les élevant jusqu’au Père. La vie baptismale est une perpétuelle exposition au Christ pour qu’il ne cesse d’approfondir en nous l’évangélisation de nos êtres, afin qu’ils aboutissent à cette perfection qu’est l’offrande de soi au Père. Refuser ce mouvement filial, c’est refuser l’Évangile ; il n’y a pas de seconde évangélisation. Comme le dit de manière savoureuse un des pères synodaux : « La nouvelle évangélisation est très ancienne. Elle provient du premier et plus grand évangélisateur : Jésus-Christ »[8].

Cet oxymore sur l’ancienneté de la nouvelle évangélisation invite à penser pour lui-même le concept de la nouveauté : « Nous vivons tous dans un monde qui se nourrit quotidiennement de nouveauté. Les mille nouveautés nous interpellent sur la question de savoir ce qu’est vraiment la nouveauté… Jésus a apporté toute nouveauté en apportant "sa propre personne" (cf. Saint Irénée, Adversus haereses, IV,34,1). En Lui se concentre "toute nouveauté"  (cf. Qo 1) »[9].

Face à la nouveauté d’une situation complexe, la nouvelle évangélisation passe par une redécouverte de l’expérience de la nouveauté du Christ : il n’y a pas d’accueil de l’Évangile qui ne soit épreuve de cette nouveauté dont l’Église se doit d’aiguiser constamment la conscience, afin de savoir la vivre, la dire et la proposer. La lecture de Paul s’impose pour comprendre que la nouvelle évangélisation est avant tout exigence de foi, plus que de situation. L’évangélisation est toujours nouvelle, car présentation de la nouveauté du Christ : « Nous devons réussir à présenter la nouveauté que Jésus-Christ et l’Église représentent dans la vie des personnes »[10].

Apôtre des nations, Paul fut un des premiers penseurs de la nouveauté de l’Évangile. La lecture de ses écrits s’avère prometteuse d’enseignement pour mettre à vif ce lien entre foi et évangélisation, entre vétusté et nouveauté.

Paul Beauchamp nous a montré, dans sa lecture du drame de la Genèse, combien le savoir peut faire obstacle au croire, et même comment l’être humain est capable de choisir le savoir pour refuser d’avoir à croire. Il ne s’agit pas de nier le rôle harmonieux de la raison dans sa collaboration avec la foi pour parvenir à la connaissance de Dieu. Il faut ici souligner cette lassitude spirituelle selon laquelle les mots deviennent usés parce qu’on les connaît et que l’on sait d’expérience qu’ils n’ont plus rien à dire, préfère-t-on croire… Pour sortir d’une telle impasse, faut-il que le Christ soit à nouveau crucifié ?

Le paradigme loi/foi

Si l’effort pastoral est considérable pour relever un tel défi, le travail théologique n’est pas moins grand, il est même premier : comment penser cette situation inconcevable des baptisés non évangélisés ? Comment dépasser cette position spirituelle selon laquelle une première annonce de l’Évangile, négligée par celui qui la reçoit, peut alors devenir un obstacle à l’accueil de la grâce aujourd’hui ? L’Évangile est une puissance de renouvellement, il rend vétuste tout ce qui s’expose à cette nouveauté. Paul nous aide à penser la puissance de la nouveauté.

Pour cela, l’épistolaire paulinien offre un paradigme : celui de la loi et de la foi. D’emblée, il convient de dire que la loi n’est pas l’opposé de la foi, ni sa rivale. Elle est une étape qui conduit à la foi, mais elle ne peut lui coïncider. Elle cristallise une expérience spirituelle passée et se ferme sur tout renouveau. Cette opposition classique, mais souvent rendue simpliste, permet d'appréhender l’Évangile comme une puissance de renouvellement ; ainsi, la nouvelle évangélisation est, pour les messagers comme pour les destinataires, le chemin de l’éternelle nouveauté de l’Évangile. Le défi théologique de cette situation spirituelle et culturelle est peut-être la découverte de cet oxymore : comment éternité et nouveauté sont-elles compatibles ?

Saül et le renouvellement d’Israël : une mission sans bénédiction !

Au premier siècle, les juifs ne connaissaient pas de mouvement missionnaire prosélyte. Aucun élan comparable aux missions du XIXe siècle ! Certains mouvements, souvent de la tendance pharisienne, connaissaient une mission, mais interne à Israël : leur objectif était de renouveler Israël. Quand Jésus envoie ses disciples vers les brebis de la maison d’Israël, mais non vers les Samaritains ni vers les païens (cf. Mt 10,5-6), il s’inscrit dans cette conception de la mission. Au dernier soir, rompant le pain et bénissant la coupe, il parle de l’Alliance en son sang ; il affirme ainsi que son sang versé est une source de vie pour renouveler Israël dans l’Alliance.

Saül, persécuteur de l’Église, participe du même effort : vouloir renouveler le zèle d’Israël dans la pratique des commandements. Les disciples de Jésus sont, selon lui, de dangereux profanateurs : affirmer que le Messie, lui dont la mission est de donner la bénédiction eschatologique à Israël, affirmer qu’un tel personnage soit un crucifié est une folie qui se soigne à coups de bâton pour éviter qu’elle ne devienne contagieuse[11] ! Cette période de l’activité de Saül doit nous faire réfléchir à l’échec auquel est vouée toute mission qui ne serait pas explicitement et délibérément une bénédiction universelle. Évangéliser, c’est bénir, c’est appeler à la conversion par et pour la bénédiction. Telle est la puissance de la bénédiction messianique.

Le terme de Nouvelle Alliance, que nous affectionnons tant, n’est pas (encore) employé. Cette expression, d’origine jérémienne, n’était pas usitée en Israël. Elle n’a jamais été réemployée depuis Jérémie, mais remplacée par celle d’Éternelle Alliance − l’ensemble de l’oracle étant interprété dans une ligne anthropologique : l’Alliance ne change pas ; Dieu est éternel, comme son Alliance par conséquent. C’est le cœur de l’homme qui doit changer et devenir de chair, comme l’affirme Ezéchiel (Ez 36,26) commentant Jérémie.

Paul, apôtre de la nouveauté du Christ

Quand Paul fut baptisé par Ananie, la communauté lui transmit les paroles de Jésus bénissant la coupe avec l’expression Nouvelle Alliance, selon ce qu’il en dit aux Corinthiens (1 Co 11,23). Il apprit aussi probablement que le baptême est − quant à lui − l’initiation à une Nouvelle Création (2 Co5,17). La communauté judéo-chrétienne de Damas a sans doute ajouté cet adjectif en raison de son histoire. Le baptême pour une nouvelle création, l’Eucharistie pour une nouvelle alliance : l’initiation de Paul lui fait reconnaître dans le Ressuscité-Crucifié celui qui inaugure toutes choses nouvelles. Il est en lui-même bénédiction, c’est-à-dire puissance de renouvellement. Les étapes qui suivent sont une maturation de cette prise de conscience.


3. Première étape : une évangélisation selon les occasions[12]

Aussitôt après la rencontre du Ressuscité sur le chemin de Damas, Paul prit son élan missionnaire. Héritier d’une famille commerçante dans laquelle il tenait une place de commis itinérant, Saül, avant de devenir Paul, était un voyageur de profession, véhiculant matière première (peau ou laine) et marchandise (textile manufacturé) d’un point à un autre ; il travaillait de ses mains dans un comptoir quand la mauvaise saison empêchait les voyages[13]. Indubitablement, Paul a toujours eu la facilité et le goût pour se déplacer dans l’empire romain ; cela fait partie des dons qui constituèrent cet instrument de choix (Ac 9,15) que le Seigneur façonna dès le sein de sa mère (Ga 1,15) pour l’annonce de l’Évangile aux nations. Aussi, pendant une première période de la mission paulinienne, avant que Barnabé ne l’adjoignît à la communauté d’Antioche sur Oronte (Ac 11,25), Paul combina-t-il déplacement privé et annonce de l’Évangile. Au gré de ses voyages – qui le conduisirent en Arabie, à Damas, en Cilicie et en Syrie (cf. Ga 1,17 ; 1,21) –, l’apôtre se rendit à chaque étape dans les synagogues pour y annoncer la venue prochaine du Messie, Jésus le Ressuscité-Crucifié. Par cette pratique, le nouvel apôtre se comportait selon la sagesse de la jeune Église qui évangélisait et baptisait selon les occasions[14].

Jamais Paul ne perdit ce sens de l’opportunité : « annoncer à temps et à contretemps » (2 Tm 2,4), signifiait transformer chaque rencontre en une bonne occasion pour dire à celui à qui l’on parlait : « pour toi, Christ est mort » (cf. 1 Co 8,11). Il déclara se faire « juif avec les juifs » (1 Co 9,20), « sans loi avec les sans loi » (1 Co 9,22) : ces expressions veulent en premier lieu attester de la liberté de son comportement, mais elles révèlent aussi ce sens de l’opportunité qui lui permit de savoir profiter des structures sociales de l’Empire et des réseaux qu’il sut constituer et dont il sut profiter.

La liberté de saisir des occasions

La nouveauté du Christ est ainsi d’abord une expérience : celle de la liberté que Dieu donne par l’Esprit (cf. 2 Co3,17). Cette dernière permet de se faire « tout à tous » (1 Co 9,22), de saisir toute occasion pour en faire l’heureuse circonstance de l’annonce du salut. Par la liberté, l’apôtre peut être esclave du Messie (cf. Ga 1,1), en porter les stigmates et ainsi entrer dans le service des frères. Ne plus vivre, mais vivre Christ (cf. Ga 2,20), telle est la loi du Messie qui s’impose à lui pour porter ses frères (cf. Ga 6,2) : se réjouir de la joie des uns, pleurer de la peine des autres (cf. Rm 12,15) ; qu’un seul tombe et cela le brûle (cf. 1 Co 11,29) ! Cette liberté intérieure est le ressort de sa capacité à utiliser le monde romain tel qu’il est : ses routes, mais également le réseau de relations qu’il offre[15]. Dans cette société qui émerge, Paul fait preuve d’inventivité ; son vocabulaire en porte la trace : glossolalie, idolothyte, etc. Autant de mots forgés par Paul, signes de la liberté avec laquelle il regarde ce monde auquel il n’est pas étranger mais ne se soumet pas, vivant Christ, attaché à lui jusqu'à en être esclave.

Cette liberté que suppose une mission sans planification : se savoir être-libre comme esclave du Christ, cela ne cessa jamais. Une telle attitude repose sur une conviction simple : la parole de Dieu trouve toujours les chemins qui lui sont nécessaires pour rejoindre le cœur de ceux qui l’attendent. C’est en travaillant le contenu du message, plus que les méthodes, que l’Évangile fera sa course dans l’histoire et le cœur des hommes.

Le langage de la croix

Paul s’avère être, là aussi, un maître : selon lui, l’Évangile est « langage de la croix » (1 Co1,18). Il ne faut pas interpréter ce complément de nom comme strictement objectif : l’Évangile n’est pas seulement le discours qui parle de la croix, comme on le reproche parfois à Paul. Paul emploie ici un génitif de manière : l’Évangile est le discours qui parle comme la croix, qui en perpétue les effets par la folie de la prédication[16].

Le langage de la croix n’est autre que la forme et le contenu de l’annonce mises en adéquation : par cette dernière, la Parole apparaît pleinement pour ce qu’elle est, c’est-à-dire une puissance qui dénonce et annonce simultanément. Dénonciation du péché et annonciation du Royaume sont indissociables. Sans cette double dimension, l’Évangile n’est plus le lieu où amour et vérité se rencontrent (Ps 85,11).

Ce langage de la croix est une folle sagesse par laquelle chaque question adressée à l’apôtre est l’occasion de conduire son interlocuteur au pied de la croix pour éprouver de façon renouvelée ce que Christ a vécu pour tous. 1 Co8, avec la question, sans intérêt pour nous, de savoir s’il est légitime ou non de manger des viandes sacrifiées aux idoles, est un exemple typique de cette catéchèse paulinienne qui évangélise constamment : le critère pour se décider est de ne pas scandaliser un frère pour lequel le Christ est mort. L’argumentation paulinienne conduit au pied de la croix, et initie tout prédicateur de l’Évangile à trouver les arguments qui empruntent le même chemin dans des conditions radicalement différentes.


4. Deuxième étape : une planification de la mission vers les juifs

Vint le moment où le sens de l’opportunité ne suffisait plus. La deuxième étape de la mission fut alors décidée à Antioche où les disciples, qui dès lors furent nommés chrétiens (Ac 11,26), commencèrent à planifier l’activité missionnaire. Pour cela, ils mirent à part des hommes, désignés par l’Esprit, pour qu’ils se rendissent de synagogue en synagogue, faire entendre l’Évangile et renouveler ainsi Israël dans l’Alliance. Le contenu de la mission ne fut pas modifié ; seules, les modalités changèrent. Envoyer des hommes exclusivement pour le service de l’Évangile demandait des moyens financiers, une organisation de la communauté avec la nécessaire reconnaissance des charismes. Durant cette deuxième étape, la spontanéité qui faisait accueillir les opportunités ne fut pas abandonnée pour autant : vraisemblablement, la rencontre avec Sergius Paulus, proconsul de Chypre (Ac 13,7), occasionna la décision de se rendre à Antioche de Pisidie où, selon toute hypothèse, il avait de la famille[17]. Le jeune Jean-Marc ne dut pas accepter cette improvisation qui, de surcroît, était dictée par un païen.

Le passage à Thessalonique

Le récit d’Ac 17,1-10 nous montre combien le passage à Thessalonique est typique de cette deuxième étape. Le message tout d’abord : à la synagogue, selon l’habitude, Paul s’entretenait avec les juifs à partir des Écritures. Il leur faisait comprendre et leur exposait que le Messie devait souffrir et ressusciter d’entre les morts : « Le Messie, disait-il, c’est ce Jésus que je vous annonce » (Ac 17,2-3). Quelques personnes se laissèrent convaincre, bientôt rejointes par « une grande multitude de Grecs qui adoraient le vrai Dieu et un bon nombre de femmes de notables » (Ac 17,4). Parmi les nouveaux croyants, un certain Jason qui hébergea Paul et son compagnon Silas.

Qui étaient ces disciples non juifs ? Des païens qui côtoyaient la synagogue sans pouvoir entrer dans l’Alliance, les prescriptions mosaïques étant souvent impraticables pour un non-juif de naissance ; ces craignant-Dieu[18], comme on les nommait, accueillirent l’Évangile avec soulagement : la nouveauté du Christ leur permit enfin de vivre cette Alliance dont ils étaient tenus à l’écart.

Les juifs, devant cet accueil de l’Évangile par les païens, d’indifférents qu’ils étaient, devinrent franchement hostiles : ils n’acceptaient pas que l’Alliance puisse si facilement être ouverte à tous, au mépris de la Loi mosaïque.

Aussi, à Thessalonique, les apôtres échappèrent-ils de justesse à une tentative de lynchage ; ils furent obligés de fuir la ville pour Bérée, qui se trouve un peu plus au sud sur la voie Egnatia. Jason, quant à lui, fut conduit devant les autorités politiques et accusé de semer le désordre dans le monde entier, en affirmant qu’il y a un autre roi, Jésus ; cela contredisait bien évidemment la suprématie impériale (Ac 17,6-7). Jason fut condamné à verser une caution[19]. Les apôtres ne laissèrent donc derrière eux que des petites communautés composées de quelques juifs et quelques païens détachés de la synagogue, et à la survie parfois incertaine[20].

Constat : Dieu œuvre dans le cœur des païens

Ce bref épisode chez les Thessaloniciens (trois semaines selon les Actes), permet de comprendre le bilan qui fut dressé de l’ensemble de cette mission : un échec relatif. Il s’agit bien d’un revers car, globalement, les juifs ne s’intéressèrent guère au message des apôtres. En revanche, un peu contre toute attente, les craignant-Dieu demandant le baptême devinrent le signe tangible que « Dieu a[vait] ouvert aux païens la porte de la foi » (Ac 14,27). Paul, rendant grâce pour la foi des Thessaloniciens, exprima à la jeune communauté le bilan de cette mission : « Ils[21] racontent… comment vous vous êtes détournés des idoles pour servir le Dieu vivant et vrai, pour attendre des cieux son fils qu’il a relevé d’entre les morts, Jésus, qui nous arrache à la colère qui vient » (1 Th 1,9-10).

Devant ce bilan contrasté, décevant du point de vue des objectifs initiaux et enthousiasmant en raison de ces frères païens à la foi inattendue, les apôtres et l’Église d’Antioche effectuèrent un travail de réflexion afin de trouver les fondements théologiques de telles communautés qui ne pouvaient plus reposer sur la pratique de la Loi. Il fallut toutes les sessions du Concile de Jérusalem[22] pour parvenir à l’affirmation paisible que, seuls, la foi et le baptême conduisent à la pleine appartenance à l’Alliance, scellée dans le sang de Jésus, le Messie ressuscité-crucifié.

Comment ces païens, qui n’attendaient ni sauveur, ni messie, purent-ils accueillir l’Évangile ? Comment firent-ils cette expérience par laquelle l’annonce apostolique fut reconnue pour ce qu’elle est réellement : « Non pas une parole humaine, mais la Parole de Dieu à l’œuvre en vous les croyants » (1 Th 2,13). Cette situation inédite fut pensée en termes d’une nouveauté telle que celle annoncée par le prophète Jérémie (Jr31,31-34) : les petits et les grands, c’est-à-dire les juifs et les païens, ont accès à la connaissance de Dieu. C’est un véritable travail théologique global qui fut produit et par lequel les apôtres comprirent que la connaissance de Dieu est en quelque sorte une note de la nouvelle alliance, qui la manifeste et la définit simultanément.


Pour lire la seconde partie de cette conférence, cliquer ici



[1] Cette phrase est citée dans le n°45 de l’Instrumentum Laboris  et reprise notamment par Mgr Edouard Mathos, évêque de Bambari, Président de la Conférence épiscopale de la République Centrafricaine (intervention au Synode, 17 octobre 2012). Les interventions des Pères synodaux sont recueillies sur le site du Vatican :

http://www.vatican.va/news_services/press/sinodo/documents/bollettino_25_xiii-ordinaria-2012/bollettino_25_xiii-ordinaria-2012_index_fr.html

[2] Mgr Sócrates René Sandigo Jiron, évêque de Juigalpa, Président de la Conférence Épiscopale du Nicaragua (intervention au Synode, 12 octobre 2012).

[3] Benoît XVI, Homélie de la Célébration Eucharistique d’ouverture du Synode sur La Nouvelle Évangélisation (7 octobre 2012).

http://www.vatican.va/news_services/press/sinodo/documents/bollettino_25_xiii- ordinaria-2012/bollettino_25_xiii-ordinaria-2012_index_fr.html

[4] La lettre aux Hébreux ne semble pas provenir de Paul lui-même, le style surtout étant bien trop différent de celui de l’auteur de la lettre aux Romains, par exemple. Un disciple de Paul, autour des années 90, à Rome probablement, édite ce texte à partir d’une homélie sur l’Exode (Hb 3,6.10.12), dans laquelle il insère cette méditation de son cru sur le Christ-Prêtre.

[5] Bienheureux Jean-Paul II, Exhortation apostolique post-synodale L’Église en Europe, n°9.

[6] Ceux qui ont apostasié.

[7] On retrouve les accents de Paul lui-même quand il dit aux Galates : « Oh ! Je voudrais être auprès de vous en ce moment pour trouver le ton qui convient, car je ne sais comment m’y prendre avec vous » (Ga 4,20).

[8] Mgr Juan GARCíA RODRIGUEZ, archevêque de Camagüey, Cuba (intervention au Synode, 12 octobre 2012).

[9] Mgr Gerhard Ludwig MÜLLER, archevêque émérite de Regensburg, Préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi (intervention au Synode, 9 octobre 2012).

[10] Mgr Salvatore FISICHELLA, Président du Conseil pontifical pour la Promotion de la Nouvelle Évangélisation, intervention au Synode, 9 octobre 2012.

[11] Cf. 1 Co 1,23 : ce verset, où il est dit que la croix constitue un objet de scandale pour les juifs, est sûrement l’expression de ce que ce fut pour Saül d’entendre les disciples de Jésus faire de ce Jésus crucifié le Messie d’Israël. Il y a d’autres versets de Paul qui semblent exprimer ce que fut son judaïsme avant l’événement de la route de Damas (cf. Rm 2, 1-4).

[12] Les trois paragraphes qui suivent reprennent, avec des développements substantiels, un article précédemment écrit sur le sujet dans Cedrus Libani n°83, mai-juillet 2012, pp. 21-27.

[13] Cf. Marie-Françoise BASLEZ, Saint Paul, Fayard, Paris, 1991, pp. 29-36.

[14] Le baptême de l’eunuque, haut fonctionnaire de la reine d’Éthiopie, se fait ainsi sur la route, l’Esprit ayant enjoint le diacre Philippe de l’y rejoindre. Selon la tradition, de cette conversion naquit l’Église éthiopienne. Pareillement, nous ne connaissons pas le fondateur de l’Église de Rome : sûrement un voyageur, voire un pèlerin, qui rencontra des Chrétiens (à Jérusalem ?), se fit baptiser et fonda une communauté de retour dans sa ville.

[15] Cf. Marie-Françoise BASLEZ, Comment notre monde est devenu chrétien, CLD Éditions, Paris, 2008, pp. 42-45.

[16] Paolo GARUTI, op, Apostolicam romana quaedam. Études philologiques sur le Nouveau Testament dans le monde gréco-romain, revues et traduites en collaboration avec Claire BALANDIER et dédicacées à Marie-Émile BOISMARD, op, collection Études bibliques n°51, nouvelle série, éditions Gabalda, Paris, 2004, pp. 109-110.

[17] Christiane SAUNIER, Dictionnaire Encyclopédique de la Bible, publié sous la direction du Centre Informatique et Bible de Maredsous, Brepols, 1987. Cf. Sergius, p. 1192.

[18] Le prototype d’entre eux est le Centurion Corneille, dont le baptême nous est raconté en Ac 10-11.

[19] Pour l’interprétation des faits, cf. Justin TAYLOR, s.m., Les Actes des deux Apôtres, tome V. Commentaire historique (Ac 9,1 - 18,22), Collection Études Bibliques n°23, nouvelle série, Gabalda,Paris,1994,pp. 271-279.

[20] Le récit des Actes des Apôtres montre qu’il en fut de même à Antioche de Pisidie, où Paul fut interdit de séjour, à Lystre, Iconium, etc.

[21] Les chrétiens d’Antioche qui ont planifié et financé la mission.

[22] La reconstitution de l’historique des différentes rencontres entre Pierre, Paul, Jacques, Jean, Tite et Barnabé, à partir des deux récits de Ga 2 et Ac 15, serait trop longue ici. Pour plus de détails, cf. TAYLOR, Les Actes des deux Apôtres, tome V, pp. 197-225.

 
 
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